{"id":10093,"date":"2017-11-14T20:00:33","date_gmt":"2017-11-14T19:00:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=10093"},"modified":"2017-11-14T20:00:33","modified_gmt":"2017-11-14T19:00:33","slug":"jusque-vos-bras","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=10093","title":{"rendered":"Jusque dans vos bras"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Bouffes du Nord | <a href=\"http:\/\/www.bouffesdunord.com\/fr\/la-saison\/jusque-dans-vos-bras\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">La pi\u00e8ce aborde le th\u00e8me de l&rsquo;identit\u00e9 fran\u00e7aise, une des plus grandes pr\u00e9occupations m\u00e9diatiques en ce d\u00e9but de XXIe si\u00e8cle. Elle interroge cette identit\u00e9, ce qui d\u00e9finit un Fran\u00e7ais et ce qui nous lie\u00a0: une culture litt\u00e9raire (Rimbaud, le marquis de Sade, Ob\u00e9lix&#8230;), une culture historique \u00e0 partir des grands personnages (Jeanne d&rsquo;Arc, Marie-Antoinette, De Gaulle&#8230;) voire m\u00eame et surtout une culture populaire \u00e0 laquelle nous, spectateurs, prenons part (Interville, Johnny Halliday, Cyril Hanouna&#8230;).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le rythme est tr\u00e8s soutenu avec un encha\u00eenement des sc\u00e8nes tr\u00e8s rapide qui ne laisse pas le temps au public d&rsquo;\u00eatre distrait. La sc\u00e8ne est en permanence r\u00e9investie de fa\u00e7on \u00e0 appr\u00e9cier un d\u00e9cor diff\u00e9rent et les com\u00e9diens mobilisent l&rsquo;espace en y entrant aussi bien par les coulisses que par la salle au milieu du public.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">D\u00e8s le d\u00e9part, le ton est donn\u00e9\u00a0: un des com\u00e9diens entre en sc\u00e8ne et nous f\u00e9licite d&rsquo;\u00eatre arriv\u00e9s vivants jusqu&rsquo;ici en \u00ab\u00a0enjambant les migrants\u00a0\u00bb. Cette entr\u00e9e, sur le ton de l&rsquo;humour, nous oblige \u00e0 remettre en question notre place dans le quartier de la Chapelle et l&rsquo;absence de mixit\u00e9 sociale malgr\u00e9 les apparences.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Des musiques accompagnent les transitions entre chaque sc\u00e8ne, ce qui donne une dynamique \u00e0 la pi\u00e8ce. Par exemple, le com\u00e9dien Athaya Monkosi entre en sc\u00e8ne d\u00e9guis\u00e9 en pape et chantant \u00ab\u00a0<em>Quoi ma gueule<\/em>\u00a0\u00bb de Johnny Halliday tandis que les autres pr\u00e9parent la sc\u00e8ne suivante autour de lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Un effort tout particulier est mis\u00e9 sur les costumes contemporains toujours exub\u00e9rants (comme la robe de Marie-Antoinette couverte de sang) et d\u00e9cal\u00e9s pour rappeler au spectateur l&rsquo;esprit de la pi\u00e8ce. Trois des com\u00e9diens, \u00e0 un moment, doivent interpr\u00e9ter une famille africaine \u00e9migr\u00e9e\u00a0; leur peau est recouverte de peinture rouge pour symboliser avec humour leur ethnicit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le spectacle sait jouer sur diff\u00e9rents tons aussi bien satiriques que dramatiques. L&rsquo;enjeu est de rappeler quelle est la menace de notre soci\u00e9t\u00e9 aujourd&rsquo;hui et notamment en France\u00a0: le repli identitaire, dont le communautarisme et le nationalisme sont les fruits. Toutes ces sc\u00e8nes connect\u00e9es les unes aux autres sont l\u00e0 pour rappeler que notre culture, ce qui nous d\u00e9finit comme Fran\u00e7ais, est prot\u00e9iforme et complexe. Il faut ressaisir sa diversit\u00e9 pour entendre une histoire \u00e9largie.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Clothilde Mongas<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>\u00ab\u00a0Tenez-vous tous par la main\u00a0!\u00a0Allez\u00a0! On prend la main de son voisin et on ferme les yeux. Vous sentez cette \u00e9nergie\u00a0? Maintenant, r\u00e9p\u00e9tez apr\u00e8s moi\u00a0: Je suis en col\u00e8re et je ne me laisserais pas faire\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Voil\u00e0 comment commence cette pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre burlesque men\u00e9e par Jean-Christophe Meurisse, le metteur en sc\u00e8ne, et toute la troupe des <i>Chiens de Navarre<\/i>. Au Th\u00e9\u00e2tre des Bouffes du Nord, ce soir-l\u00e0, se jouait l&rsquo;identit\u00e9 fran\u00e7aise dans toute sa splendeur. Le spectateur est t\u00e9moin d&rsquo;une s\u00e9rie de tableaux allant du d\u00eener satirique entre bourgeois catho \u00e0 la sc\u00e8ne poignante entre Ob\u00e9lix et un astronaute. A travers le rire, les dix acteurs de la troupe se livrent \u00e0 une critique ac\u00e9r\u00e9e de cette France bien-pensante qui voit en l&rsquo;autre un ennemi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mais que retenir de ce tourbillon de sc\u00e8nes plus absurdes les unes que les autres\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Tout d&rsquo;abord une envie de choquer. Une envie de choquer \u00e0 travers cette sc\u00e8ne de pique-nique qui semble des plus banales et qui tourne en conversation raciste, x\u00e9nophobe et homophobe sur fond de nudit\u00e9. Mais aussi une envie de toucher. La troupe appelle les spectateurs \u00e0 venir tirer leur barque remplie d&rsquo;\u00e9migr\u00e9s qui souhaitent atteindre le rivage sous la musique d&rsquo;Interville. Malgr\u00e9 l&rsquo;absurdit\u00e9 de la sc\u00e8ne, le message est pass\u00e9\u00a0et certains se l\u00e8vent pour porter aide aux migrants bravant la horde de requins (en costume bien \u00e9videmment) d\u00e9chain\u00e9es qui les assaillent. Est-ce que ce ne serait pas plut\u00f4t cela l&rsquo;identit\u00e9 de la France\u00a0? Une France qui s&rsquo;entraide et se bat pour les plus d\u00e9munis\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Apr\u00e8s avoir emport\u00e9 avec eux, dans les premi\u00e8res sc\u00e8nes, tout ce qui fait la noirceur de notre pays, ce sont ses symboles qui en prennent un coup. Un De Gaulle de deux m\u00e8tres qui s&rsquo;appelle \u00ab\u00a0Brahim\u00a0\u00bb car Alg\u00e9rien, et une Jeanne d&rsquo;arc rivalisant avec Quasimodo qui ne pense qu&rsquo;\u00e0 se faire d\u00e9puceler se succ\u00e8dent. Les acteurs usent d&rsquo;artifices ing\u00e9nieux pour rendre ces moments surr\u00e9alistes, avec une Marie-Antoinette qui crache du sang et un De Gaule qui s&rsquo;en va avec elle sur <i>Douce France<\/i> de Charles Trenet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La lumi\u00e8re s&rsquo;\u00e9teint alors sur un astronaute et un Ob\u00e9lix qui lui-m\u00eame ne sait pas pourquoi il est l\u00e0, r\u00e9citant sa phrase f\u00e9tiche \u00ab\u00a0<em>Ils sont fous ces Romains\u00a0!<\/em>\u00bb. On assiste alors \u00e0 un tonnerre d&rsquo;applaudissement. Les spectateurs un sourire scotch\u00e9 aux l\u00e8vres sifflent et rappellent les acteurs. Un succ\u00e8s qui est m\u00e9rit\u00e9 car, au-del\u00e0 du rire, les Chiens de Navarre nous font entrevoir l&rsquo;avenir. En faisant table rase de toutes nos diff\u00e9rences et querelles, ils nous montrent un chemin vers la tol\u00e9rance et l&rsquo;acceptation. Il est toujours temps de panser les plaies et d&rsquo;avancer. Comme dirait un des personnages \u00e9migr\u00e9s congolais\u00a0: \u00ab\u00a0<em>un petit pansement plus un petit pansement, \u00e7a fait un gros bandage\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Eva Josselin<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Les attentas du 13 novembre 2015 \u00e9taient un tournant dans l&rsquo;histoire identitaire de la France. Le questionnement d&rsquo;identit\u00e9 nationale persiste et reste sans r\u00e9ponse politique et\/ou sociale concr\u00e8te et d\u00e9finitif. Peut-\u00eatre une telle r\u00e9ponse est \u00e0 chercher ailleurs voire elle n&rsquo;existe pas. Toutefois, l&rsquo;horreur qu&rsquo;a connu Paris dans cette soir\u00e9e, accumul\u00e9 avec la mont\u00e9e des extr\u00eames, la crise des migrants, des tensions s\u00e9paratistes, des crises \u00e9conomiques, le ch\u00f4mage, la situation internationale instable : tout cela a fait naitre un sentiment de la peur profonde dans notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle. Et cela se ressent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les audacieux\u00a0Chiens de Navarre, une troupe fond\u00e9e par Jean-Christophe Meurisse et compos\u00e9e d&rsquo;une dizaine de com\u00e9dien(ne)s (qui n&rsquo;a d&rsquo;ailleurs plus \u00e0 se faire conna\u00eetre) nous propose de nous gu\u00e9rir par le rire! Ils savent \u00e9mouvoir, nous faire rire et surtout nous d\u00e9ranger. Pour leur derni\u00e8re cr\u00e9ation\u00a0<i>Jusque dans vos bras\u00a0<\/i>pr\u00e9sent\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre des Bouffes du Nord \u00e0 Paris le 14 novembre 2017, la bande s&rsquo;attaque \u00e0 cette peur qui nous habite, \u00e0 des pr\u00e9jug\u00e9s que nous cultivons et \u00e0 la l\u00e2chet\u00e9 sociale que nous cachons dans nos zones de confort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">D\u00e8s l&rsquo;ouverture, une jeune veuve agenouill\u00e9e, pench\u00e9e sur un cercueil couvert par le drapeau bleu-blanc-rouge, pleure son mari avec des cris hyst\u00e9rique, derri\u00e8re, sous une pluie battante le reste des protagonistes parlent, discutent, se d\u00e9battent&#8230; Tout cela d\u00e9g\u00e9n\u00e8re dans un non-sens absolument burlesque digne d&rsquo;un Tarantino ! Tout cela sous<i>\u00a0Love, love, love<\/i>\u00a0de Beatles (Vous souvenez-vous comment elle commence cette chanson?) et<i>\u00a0<\/i>sur une jolie pelouse verte qui nous accompagne tout au long de la repr\u00e9sentation. Quel d\u00e9but !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Puis, une pique-nique entre amis, avec un exhibitionniste au second plan, se transforme en un cocktails de d\u00e9bats enrag\u00e9s sur les juifs, migrants, socialistes, les femmes&#8230; \u00ab\u00a0Bienvenue en France\u00a0! \u00bb sous-entendent les poses \u00ab\u00a0charmantes\u00a0\u00bb de cet homme trapu toujours au second plan, qui nous montre son derri\u00e8re. Vous avez bien compris, cela nous fait rire, cela nous d\u00e9range, cela fait penser, ce sont les Chiens de Navarre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cette mosa\u00efque de sc\u00e8nes autour de l&rsquo;identit\u00e9 fran\u00e7aise, n&rsquo;est pas seulement une simple forme th\u00e9\u00e2trale classique, il s&rsquo;agit d&rsquo;une interpr\u00e9tation, de l&rsquo;improvisation et de la recherche de cet art vivant allant jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation. C&rsquo;est ainsi, qu&rsquo;une barque minable flottante appara\u00eet au fond de la sc\u00e8ne, avec des petits requins mignons qui gravitent autour&#8230; Quelques personnages, et on en reconnait des migrants par leur cri avec des accents prononc\u00e9s, appellent \u00e0 l&rsquo;aide. Il faut alors tirer une corde&#8230; Un appel \u00e0 l&rsquo;aide est lanc\u00e9e au public ! Au bout d&rsquo;un certain temps, paru assez long, quelques personnes des premiers rangs prennent leur courage et se jettent \u00e0 \u00ab\u00a0l&rsquo;eau\u00a0\u00bb. Du coup, les requins les attaquent&#8230; tout devient \u00e0 nouveau burlesque, mais le plus important est fait, les migrants sont sauv\u00e9!&#8230; Quel triste croquis de notre vie sociale! Quel beau miroir pour faire r\u00e9fl\u00e9chir ! Pour enfoncer le clou, \u00e0 la fin de cette sc\u00e8ne, Jean-Christophe Meurisse nous rappelle notre privil\u00e8ge d&rsquo;\u00eatre assis dans cette belle salle de l\u00e9gende construit en 1876 laquelle t\u00e9moigne m\u00eame notre histoire culturelle alors qu&rsquo;\u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres nous avons des camps de migrants&#8230; dont on \u00e9vite de parler et qu&rsquo;on \u00e9vite de regarder. Nous sommes bouscul\u00e9s, on nous met mal \u00e0 l&rsquo;aise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Vous avez tr\u00e8s bien compris, on reste dans le politico-satirique, cela pla\u00eet au public, mais la g\u00eane se ressent de plus en plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Pour d\u00e9tendre l&rsquo;atmosph\u00e8re, et de mani\u00e8re astucieuse, nous avons de temps \u00e0 autre, des mini-caricatures de grandes figures de notre histoire: grandement caricatur\u00e9s mais aussi beaucoup plus humains, un Charles de Gaulle interpr\u00e9t\u00e9 par un g\u00e9ant de 2,46 m, pointure 58, une Marie-Antoinette sanglante, une Jeanne-d&rsquo;Arc vieillie et \u00e9m\u00e9ch\u00e9e et un incongru Pape noir \u00e0 la voix basse impressionnante, font leurs apparitions!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Au sommet de cette fresque, on visite l&rsquo;espace. Dans une sc\u00e9nographie lunaire deux cosmonautes tentent planter le drapeau tricolore pour marquer leur territoire, mais le sol n&rsquo;est, visiblement, pas y adapter. Peut-\u00eatre veulent-ils, symboliquement, marquer notre identit\u00e9&#8230; Mais existe-t-elle r\u00e9ellement, cette identit\u00e9 nationale? Peut-\u00eatre devons-nous nous poser les bonnes questions et nous attaquer, comme les\u00a0Chiens de Navarre, \u00e0 nos peurs, nos fantasmes, nos mesquineries et nos absences quotidiennes du citoyen.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En tous les cas, la bande remani\u00e9e de Jean-Christophe Meurisse rel\u00e8ve avec brio le d\u00e9fi fix\u00e9 plus haut: nous avons ri et cela nous fait profond\u00e9ment r\u00e9fl\u00e9chir, cela nous questionne \u00ab\u00a0jusque dans nos bras\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Gu\u00e9vork Aivazian<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Le mardi 14 novembre, je suis all\u00e9 voir au th\u00e9\u00e2tre des Bouffes du Nord, la nouvelle pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre de la compagnie des Chiens de Navarre. Leur nouveau spectacle burlesque s\u2019appelle <i>Jusque dans vos bras<\/i> mis en sc\u00e8ne par Jean-Christophe Meurisse. La pi\u00e8ce part du postulat que l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise fait d\u00e9bat et qu&rsquo;il est difficile de cerner notre identit\u00e9 dans un pays qui a subi des attaques multiples. L\u2019originalit\u00e9 de la pi\u00e8ce r\u00e9side dans son angle de lecture de l\u2019identit\u00e9 : l\u2019identit\u00e9 ne se fonde pas sur les grands personnages comme De Gaulle, Jeanne d\u2019Arc ou Marie-Antoinette, mais dans le d\u00e9bat entre les fran\u00e7ais. Le Fran\u00e7ais est \u00ab un type comme toi et moi \u00bb. La richesse fran\u00e7aise est la diff\u00e9rence des points de vue et les disputes sur tous les th\u00e8mes de soci\u00e9t\u00e9 (politique, homosexualit\u00e9, racisme\u2026). Cette pi\u00e8ce est tr\u00e8s dr\u00f4le, car elle permet d\u2019\u00e9vacuer tous les discours politiquement corrects. Dans un d\u00e9cor assez simple &#8211; un tapis d\u2019herbe et un lampadaire, les acteurs jouent au plus proche des spectateurs. Le dynamisme et le jeu th\u00e9\u00e2tral sont tr\u00e8s fort gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intervention des spectateurs et aux passages r\u00e9curent dans les rangs. La pi\u00e8ce est vivante et \u00e9met une critique de notre soci\u00e9t\u00e9 parisienne bobo. La pi\u00e8ce n\u2019a pas de suite logique, elle pr\u00e9sente une dizaine de tableaux : du pique-nique entre amis \u00e0 l\u2019accueil de migrant dans une famille bourgeoise parisienne. La compagnie des Chiens de Navarre nous offre pendant une heure et demie une exp\u00e9rience surprenante de relecture de l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise sans jamais r\u00e9pondre r\u00e9ellement \u00e0 la question : qu\u2019est-ce qu\u2019\u00eatre Fran\u00e7ais. Pour ma part, j\u2019ai aim\u00e9 cette repr\u00e9sentation, car elle est un bol d\u2019air frais dans une France pr\u00f4nant parfois une seule vision de l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Louis Beaufr\u00e8re<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Apr\u00e8s une rapide observation du public, un acteur remercie les spectateurs de s&rsquo;\u00eatre d\u00e9plac\u00e9s aux Bouffes du Nord sur le ton du sketch, en particulier les s\u00e9niors qui s&rsquo;aventurent dans le quartier de La Chapelle, au milieu des camps de migrants, pour voir le prochain spectacle des Chiens de Navarre, <i>Jusque dans vos bras<\/i>, mis en sc\u00e8ne par Jean-Christophe\u00a0Meurice<i>.<\/i> Car il semble \u00e9vident que personne n&rsquo;est du quartier. Suit alors une description caustique des spectateurs en fonction de leurs cat\u00e9gories, une mention \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d\u00e9labr\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre, et un rappel\u00a0: politiquement, nous vivons des temps difficiles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il propose au public de se prendre la main et de faire fi du ridicule et de la gastro pour recr\u00e9er du lien social. Sinon, le spectacle ne commencera pas. L&rsquo;humour second degr\u00e9 du sketch se m\u00eale au caprice\u00a0: le public c\u00e8de en riant. Il nous propose ensuite de fermer les yeux. Lorsqu&rsquo;il nous demande de les rouvrir, on aper\u00e7oit un cercueil recouvert d&rsquo;un drapeau fran\u00e7ais, une femme d\u00e9sempar\u00e9e pleure, un homme la r\u00e9conforte. Au lointain, un groupe habill\u00e9 en noir, parapluie \u00e0 la main\u00a0: deuil sous fond de<i>\u00a0All you need is love<\/i> des Beatles. La musique est si forte qu\u2019elle couvre presque la dispute qui \u00e9clate\u00a0: coups, hurlement, sang, coup de feu. Elle r\u00e9sonne comme une parodie de <i>La Marseillaise<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le spectacle se propose comme une suite de sc\u00e8nes\u00a0: par exemple, un pique-nique entre des amis blancs qui \u00e9changent des inepties aux fronti\u00e8res du racisme, de la x\u00e9nophobie, de l&rsquo;homophobie, parfois complotistes, souvent r\u00e9ductrices, toujours dr\u00f4les. Ou le dialogue improbable entre une Marie-Antoinette \u00e0 l&rsquo;accent autrichien et le g\u00e9n\u00e9ral Charles Brahim de Gaulle, interpr\u00e9t\u00e9 par un acteur de 2,50m. Ou le monologue de Jaja d&rsquo;Arc qui cherche dans le public quelqu&rsquo;un pour la d\u00e9puceler. Le spectacle, par le rire et le malaise auquel il expose le public, invite \u00e0 interroger la part de x\u00e9nophobie latente qui existe en lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ce rire qui sort des profondeurs et que l&rsquo;on regrette parfois, qui tant\u00f4t rend plus l\u00e9g\u00e8re l&rsquo;\u00e2pre r\u00e9alit\u00e9, tant\u00f4t renforce la culpabilit\u00e9 que l&rsquo;on \u00e9prouve face \u00e0 notre impuissance, est mani\u00e9 avec une\u00a0dext\u00e9rit\u00e9\u00a0indiscr\u00e8te. Mention sp\u00e9ciale \u00e0 C\u00e9line Fuhrer, hilarante, en secr\u00e9taire obs\u00e9quieuse \u00e0 l&rsquo;OFPRA, dont la voix, que des effets sonores rendent stridente, fait ressortir le d\u00e9calage de son propos face \u00e0 la situation, lorsqu&rsquo;elle demande \u00e0 un migrant en demande d&rsquo;asile s&rsquo;il n&rsquo;est pas trop d\u00e9\u00e7u par les Champs-Elys\u00e9es, ou si la personne qui le loge est un cousin germain ou \u00ab\u00a0\u00e0 l&rsquo;africaine\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le spectacle se termine sur une belle image\u00a0: deux astronautes essayent de planter un drapeau fran\u00e7ais sur la sc\u00e8ne, mais le sol r\u00e9siste. L&rsquo;un se d\u00e9courage, l&rsquo;autre essaye de le motiver, et compare la France \u00e0 une famille que l&rsquo;on a pas choisie, ennuyeuse et honteuse, mais que l&rsquo;on doit endurer. Par son humour typique,\u00a0le spectacle lui-m\u00eame est un \u00e9tendard \u00e0 la goguenardise fran\u00e7aise.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Alexandre Ben Mrad<\/h6>\n<hr \/>\n<p>Au boulevard de la Chapelle dans le 10\u1d49 arrondissement de Paris pr\u00f4ne le th\u00e9\u00e2tre des Bouffes du Nord. Dans ce th\u00e9\u00e2tre je me trouve frapp\u00e9e par l&rsquo;architecture et sa qualit\u00e9 acoustique. Du 19 novembre au 2 d\u00e9cembre 2017 se joue \u00ab\u00a0Jusque dans vos bras\u00a0\u00bb\u00a0 mis en sc\u00e8ne par Jean-Christophe Meurisse, interpr\u00e9t\u00e9 par la troupe des chiens de Navarre.<\/p>\n<p>En 2017 tout est possible&#8230; Sur un ton humoristique parfois provocant, les com\u00e9diens cherchent \u00e0 signifier ce qu&rsquo;est \u00eatre fran\u00e7ais. Parfois en oubliant le th\u00e9\u00e2tre en s&rsquo;excusant sur le fait qu&rsquo;en France \u00ab\u00a0on fait ce qu&rsquo;on veut\u00a0\u00bb. Les figures embl\u00e9matiques fran\u00e7aise se m\u00e9langent, une discussion entre Marie Antoinette et Charles de Gaulle, un pr\u00eatre qui chante du Jonny Hallyday&#8230; tout \u00e7a sur un ton tr\u00e8s touchant.<\/p>\n<p>\u00ab <i>La France c&rsquo;est \u00eatre libre, pouvoir entrer dans une mosqu\u00e9e avec des chaussures, aller dans un resto sans r\u00e9server<\/i>\u00a0\u00bb. Un com\u00e9dien s&rsquo;\u00e9lance sur une tirade d\u00e9crivant des situations fran\u00e7aises. \u00c0 ce moment le spectateur se reconnait, il rit.<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce cherche \u00e0 divertir, \u00e9clairer et toucher. Il invite le spectateur \u00e0 entrer sur sc\u00e8ne pour tirer la corde d&rsquo;un bateau de migrants voulant entrer en France. Le spectateur se sent alors concern\u00e9 par ce qui se passe. Il fait partie de la pi\u00e8ce pour ainsi cr\u00e9er une France solidaire.<\/p>\n<p>Tout au long de la pi\u00e8ce, le spectateur est rempli de satisfaction. En effet le fait de parler d&rsquo;un sujet \u00e0 la fois politique, culturel, musical, et de religion, invite le spectateur\u00a0\u00e0 prendre du recul. Et cela fait du bien, on se sent alors ensemble, et on sort du th\u00e9\u00e2tre fi\u00e8re d&rsquo;\u00eatre fran\u00e7ais.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Eva Glatigny<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Mardi 14 novembre, j\u2019ai assist\u00e9 au Th\u00e9\u00e2tre des Bouffes du Nord au spectacle <i>Jusque dans vos b<\/i><i>ras<\/i>, une mise en sc\u00e8ne de Jean Christophe Meurisse en collaboration avec la compagnie Les Chiens\u00a0de Navarre. Ce spectacle d\u00e9peint avec finesse et satire les st\u00e9r\u00e9otypes pr\u00e9sents dans la soci\u00e9t\u00e9\u00a0fran\u00e7aise \u00e0 travers une successions de tableaux, avec l\u2019utilisation de figures h\u00e9ro\u00efques de la France telles que Jeanne d\u2019Arc ou encore Charles de Gaulle (appel\u00e9 ici Brahim) qui nous am\u00e8nent \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e0 nous questionner sur ce que c&rsquo;est cette fameuse identit\u00e9 fran\u00e7aise, cette m\u00e9moire commune que nous partageons, qui nous rassemble en une nation. J&rsquo;ai vraiment ador\u00e9 ce spectacle tant par sa sc\u00e9nographie, sa dramaturgie que par ses enjeux dramaturgiques : briser le quatri\u00e8me mur entre les com\u00e9diens et le public, des apart\u00e9s et des interactions entre le public et les com\u00e9diens (utilisation de microphones), casser les codes du th\u00e9\u00e2tre traditionnel pour le ramener \u00e0 tous, au peuple. En effet, le public assis au parterre est plac\u00e9 directement sur le plateau qui est un jardin avec des feuilles s\u00e9ch\u00e9es et des morceaux de brindille. Un com\u00e9dien nous invite \u00e0 fermer les yeux, se tenir par la main et r\u00e9p\u00e9ter cette phrase tous ensemble \u00abje suis en col\u00e8re et je ne me laisserai pas faire\u00bb. c\u2019\u00e9tait un moments assez joyeux, de fous rire et de g\u00eane dans le public. Puis soudain, le public est transport\u00e9 dans une sc\u00e8ne d\u2019enterrement \u00e9mouvante dans laquelle une femme pleure la mort d\u2019un \u00eatre cher. Ensuite on assiste \u00e0 un pique-nique dans lequel les personnages ne parviennent pas \u00e0 discuter, d\u00e9battent sur des sujets controvers\u00e9s comme l\u2019homosexualit\u00e9, la religion, la politique ou encore le f\u00e9minisme o\u00f9 la diff\u00e9rence divise et am\u00e8ne l\u2019incompr\u00e9hension de l\u2019autre. J\u2019ai trouv\u00e9 que la tension dramatique et le rythme de la pi\u00e8ce est bien tenu tout le long sauf la fin qui retombe, ce qui fait que notre attention diminue un peu. Elle n\u2019est pas \u00e0 la hauteur de la promesse du d\u00e9but. Certains st\u00e9r\u00e9otypes ne sont pas pas assum\u00e9 jusqu\u2019au bout comme l\u2019accent africain dans la sc\u00e8ne o\u00f9 une famille d\u2019accueil des migrants chez eux. Par ces moments de doute, de peur de l&rsquo;Autre, parfois de rejet, l&rsquo;art est encore l\u00e0 pour nous rappeler combien il est important de rester uni, de continuer \u00e0 partager ensemble. N\u2019est-ce pas la somme des diff\u00e9rences qui compose notre soci\u00e9t\u00e9 et qui fait l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise? Par ce genre de spectacle, une fois de plus j\u2019ai la conviction que oui le th\u00e9\u00e2tre peut bien am\u00e9liorer notre soci\u00e9t\u00e9, tout comme dans le th\u00e9\u00e2tre brechtien : par lui on peut instruire et faire r\u00e9fl\u00e9chir le spectateur.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Louisa Woodina<\/h6>\n<hr \/>\n<p>Le Th\u00e9\u00e2tre des Bouffes du Nord accueille la nouvelle pi\u00e8ce des Chiens de Navarre, Jusque dans vos bras, repr\u00e9sentation qui propose de r\u00e9fl\u00e9chir sur la question de l&rsquo;identit\u00e9 fran\u00e7aise. La beaut\u00e9 de ce th\u00e9\u00e2tre n&rsquo;aurait pas pu mieux contribuer \u00e0 l&rsquo;intemporalit\u00e9 du d\u00e9cor. De la pelouse, un lampadaire. Les tableaux ind\u00e9pendants s&rsquo;enchainent sans jamais perdre le spectateur qui, dans les peintures d\u00e9lirantes tout comme dans les sc\u00e8nes tr\u00e8s proches du quotidien, ne cesse de s&rsquo;identifier \u00e0 ces personnages. Nous avons tous eu ces conversations sans fin \u00e0 la suite d&rsquo;une \u00e9ni\u00e8me remarque raciste, homophobe, misogyne&#8230; et pourtant, l&rsquo;\u00e9criture et les com\u00e9diens \u00e9vitent avec brio les blagues clich\u00e9es, bien trop entendues ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Chaque seconde est consacr\u00e9e au rire, ma\u00eetris\u00e9 si parfaitement par cette bande, qu&rsquo;il oscille entre moqueries moli\u00e9resques de nos propres travers, absurde, jeu subtil avec la double \u00e9nonciation th\u00e9\u00e2trale, parodie, contrastes&#8230; On n&rsquo;a jamais autant ri d&rsquo;un sujet si pesant qu&rsquo;est l&rsquo;identit\u00e9 fran\u00e7aise. Ces<i> symboles<\/i> de notre identit\u00e9, qu&rsquo;on brandit \u00e0 tout va ces temps-ci, sont r\u00e9duits au rang de d\u00e9tail et peut- \u00eatre que ce qui d\u00e9finit notre identit\u00e9, c&rsquo;est tout simplement ce qui se passe sur sc\u00e8ne\u00a0; des disputes, des fous rires, des d\u00e9bats houleux, des moments g\u00eanants ou encore, comme le souligne si justement cette pi\u00e8ce, peut-\u00eatre est-il temps de se demander pourquoi a-t-on besoin de se poser cette question\u00a0? Presque th\u00e9rapeutique, ce spectacle nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur nous-m\u00eames, car c&rsquo;est de nous qu&rsquo;on rit, c&rsquo;est nous-m\u00eames qui nous mettons mal \u00e0 l&rsquo;aise dans leurs propos, c&rsquo;est de nous qu&rsquo;on s&rsquo;\u00e9nerve. Il faut souligner les choix musicaux &#8211; on ne peut plus \u00e0 propos &#8211; des Beatles pour ouverture \u00e0 \u00ab\u00a0<i>Douce France<\/i>\u00a0\u00bb sur l&rsquo;arriv\u00e9e de migrants. <i>A voir absolument, \u00e0 ne pas manquer<\/i> ne sauraient exprimer \u00e0 une juste mesure \u00e0 quel point cette pi\u00e8ce vaut la peine d&rsquo;\u00eatre, non vue, mais v\u00e9cue.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Agathe Etienne<\/h6>\n<pre>Photo : Loll Willems<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Bouffes du Nord | En savoir plus La pi\u00e8ce aborde le th\u00e8me de l&rsquo;identit\u00e9 fran\u00e7aise, une des plus grandes pr\u00e9occupations m\u00e9diatiques en ce d\u00e9but de XXIe si\u00e8cle. 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