{"id":10418,"date":"2017-12-14T20:00:19","date_gmt":"2017-12-14T19:00:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=10418"},"modified":"2017-12-14T20:00:19","modified_gmt":"2017-12-14T19:00:19","slug":"les-trois-soeurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=10418","title":{"rendered":"Les trois soeurs"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Od\u00e9on Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Europe | <a href=\"http:\/\/www.theatre-odeon.eu\/fr\/2017-2018\/spectacles\/les-trois-soeurs\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Astiqu\u00e9 et remis \u00e0 neuf dans la mise en sc\u00e8ne de Simon Stone, <i>Les Trois Soeurs<\/i> de Tchekhov devient une exp\u00e9rience assez troublante. C&rsquo;est le d\u00e9cor qui frappe en premier. Une maison enti\u00e8re ! Une maison enti\u00e8re, sur sc\u00e8ne, avec ses quatre murs et son toit, ferm\u00e9e. Un monde entier sur sc\u00e8ne, une bulle coup\u00e9e du public. On ne voit les acteurs que derri\u00e8re des vitres, et on ne les entend que gr\u00e2ce \u00e0 des retransmissions micro.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La mise en sc\u00e8ne de Simon Stone renvoie le spectateur \u00e0 ses pulsions voyeuristes&#8230; Sexe, suicide, nudit\u00e9, solitude, il verra tout des autres, tout ce que font les autres quand ils ne sont pas en repr\u00e9sentation devant nous. Le public entier devenu un grand oeil, impuissant mais non pas impassible. Ce dispositif sc\u00e9nique, tr\u00e8s lourd, est cependant \u00e0 mon sens rentabilis\u00e9 par les effets qu&rsquo;il produit sur le public, et sur le texte : le fait d&rsquo;avoir une grande maison de poup\u00e9e devant soi g\u00e9n\u00e8re une bienveillance particuli\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des personnages. Elle nous renvoie \u00e0 l&rsquo;\u00e9troitesse de nos propres vies, tout en nous d\u00e9montrant que, oui, notre quotidien, nos petits baisers vol\u00e9s sur la terrasse, nos moments de rage sans objet, nos enthousiasmes soudains sont une mati\u00e8re qu&rsquo;il est possible de sculpter pour en faire de l&rsquo;art.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00a0Le texte est la seconde innovation majeure. Il est int\u00e9gralement r\u00e9\u00e9crit dans une langue contemporaine, et travers\u00e9 de multiples r\u00e9f\u00e9rences : Trump, les vid\u00e9os djihadistes, Twitter, tout y est. Parce que sur sc\u00e8ne, l\u00e0, les trois soeurs et leurs amis c&rsquo;est nous. C&rsquo;est nos actualit\u00e9s, donc par extension pourquoi pas nos vies, notre quotidien. C&rsquo;est la premi\u00e8re fois que je vois aussi clairement revendiqu\u00e9, en acte(s), que la vie n&rsquo;est que th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 assez convaincue par l&rsquo;adaptation de Simon Stone, tout d&rsquo;abord parce que Tchekhov aimait repr\u00e9senter le pr\u00e9sent, et que c&rsquo;est mon pr\u00e9sent qu&rsquo;on m&rsquo;a montr\u00e9. Ensuite parce que faire de Moscou une grande maison pr\u00e9sente sur sc\u00e8ne fait de ce lieu une r\u00e9alit\u00e9 palpable, plus \u00e0 m\u00eame de susciter l&rsquo;attachement du spectateur, et de lui faire sentir le poids du temps et une nostalgie semblable \u00e0 celle \u00e9prouv\u00e9e par les personnages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Si j&rsquo;ai des r\u00e9serves quant \u00e0 ce spectacle, elles ne concernent donc pas la l\u00e9gitimit\u00e9 des innovations, que j&rsquo;approuve toutes. Par exemple, alors m\u00eame que jusqu&rsquo;ici je n&rsquo;appr\u00e9ciais pas la pr\u00e9sence de micro-HF au th\u00e9\u00e2tre, je l&rsquo;ai trouv\u00e9e n\u00e9cessaire dans ce spectacle. Mes doutes concernent plus le sens de cette esth\u00e9tisation de certains aspects de ce qui pourrait \u00eatre notre quotidien. Ce sont les trag\u00e9dies de la vie qui deviennent belles dans cette pi\u00e8ce, trag\u00e9dies que les personnages recherchent presque, \u00e0 coups de non-dits et de silences. Or je ne suis pas certaine que notre capacit\u00e9 \u00e0 nous inventer des destins tragiques soit ce que je trouve le plus digne d&rsquo;une esth\u00e9tisation&#8230; Les personnages que je vois sont beaux, mais ils ne font pas le bien. Tout le piquant des <i>Trois Soeurs<\/i> r\u00e9side bien dans l&rsquo;\u00e9trange beaut\u00e9 des vicissitudes de l\u2019existence.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Agathe Degret<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Je respire. Tous mes muscles se contractent en un soubresaut. Respire. Spasme. Je revois le corps ensanglant\u00e9. Le noir. Le silence. La t\u00eate et le sang qui coule le long de la vitre. Spasme. Mes ongles dans ma chair. Le cri d&rsquo;Irina. Spasme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><i>Les Trois S\u0153urs<\/i> m&rsquo;a boulevers\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La pi\u00e8ce de Tchekhov m&rsquo;a boulevers\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La mise en sc\u00e8ne de Simon Stone m&rsquo;a boulevers\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Jean Baptiste Anoumon, Assaad Bouab, \u00c9ric Caravana, Amira Casar, Servane Ducorps, \u00c9lo\u00efse Mignon, Laurent Papot, Fr\u00e9d\u00e9ric Pierrot, C\u00e9line Sallette, Assane Timbo, Thibault Vincon m&rsquo;ont boulevers\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Du plus profond de mon \u00eatre, je tremble. Cette maison qui tourne, toute en verre, comme un aquarium. Ces gens qui se parlent. Vraiment. Pas de face public. Pas de d\u00e9clamation. Juste des conversations, la vie r\u00e9elle. Tout s&rsquo;active d&rsquo;abord, tout tourbillonne, tout vit. C&rsquo;est un brouhaha de vacances, quand on ne s&rsquo;est pas vu depuis longtemps, qu&rsquo;on s&rsquo;est manqu\u00e9 mais qu&rsquo;on s&rsquo;\u00e9nerve mais qu&rsquo;on s&rsquo;aime quand m\u00eame. Et puis tout change sans qu&rsquo;on sache vraiment pourquoi, comment. Quand on r\u00e9alise que quelque chose ne va pas c&rsquo;est comme s&rsquo;il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard. Qu&rsquo;est ce qu&rsquo;on aurait pu changer? Et la m\u00e9canique se poursuit, irr\u00e9m\u00e9diable, de plus en plus terrible. Entre ceux qui ne voient pas, ceux qui refusent de voir, ceux qui tentent de s&rsquo;\u00e9chapper sans y parvenir&#8230; Leurs d\u00e9mons les rattrapent tous, ils se rattrapent tous eux-m\u00eames et sont mis en face de leurs probl\u00e8mes avec une violence qui frappe et qui fait mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Comment applaudir un tel chef d&rsquo;oeuvre de douleur? Silence. Noir. Spasme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Comment ne pas l&rsquo;applaudir? La douleur dans ma main, dans mon \u00e2me. Spasme. Tonnerre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On a du mal \u00e0 en sortir, \u00e0 se dire que tout \u00e7a n&rsquo;\u00e9tait pas vrai. Parce que c&rsquo;est nous sur sc\u00e8ne. C&rsquo;est moi qui parle de Trump et qui devient v\u00e9g\u00e9tarienne, qui danse sur Rihanna. Moi qui dit, qui tait, qui souffre, qui aime. Moi qui meurt. Moi qui m&rsquo;\u00e9croule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9e.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Juliette Arial<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Je suis all\u00e9e voir <i>Les Trois S\u0153urs<\/i>, au th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Od\u00e9on\u00a0: une adaptation par Simon Stone de la pi\u00e8ce de Tchekhov. Une adaptation moderne dont le d\u00e9cor sur sc\u00e8ne est actuel\u00a0: c&rsquo;est une maison que l&rsquo;on voit, chaque pi\u00e8ce nous est accessible de vue, quand la maison tourne sur elle-m\u00eame. Le d\u00e9cor, comme le jeu des acteurs, est tr\u00e8s r\u00e9ussi. Pourtant, la premi\u00e8re partie de la pi\u00e8ce m&rsquo;a laiss\u00e9e dubitative, une impression d&rsquo;assister \u00e0 une com\u00e9die contemporaine, loin du chef d&rsquo;\u0153uvre de Tchekhov. Quel est l&rsquo;int\u00e9r\u00eat profond de porter sur sc\u00e8ne un quotidien qui semble banal, si ce n&rsquo;est que cette pi\u00e8ce n&rsquo;est destin\u00e9e qu&rsquo;\u00e0 divertir ? Le metteur en sc\u00e8ne a point\u00e9 ce que je pensais confus\u00e9ment dans son entretien livr\u00e9 sur le prospectus (qui nous pr\u00e9sente le spectacle)\u00a0: \u00ab\u00a0En quel sens est-ce de l&rsquo;art\u00a0?\u00a0\u00bb. Simon Stone r\u00e9pond que notre vie m\u00eame peut \u00eatre objet d&rsquo;art. A la fin de la pi\u00e8ce, j&rsquo;ai eu davantage l&rsquo;impression que Simon Stone (ou plut\u00f4t Tchekhov) avait r\u00e9ussi \u00e0 faire d&rsquo;une banalit\u00e9 une drame, une trag\u00e9die, \u00e0 m\u00ealer en un tout la vie prosa\u00efque et l&rsquo;\u0153uvre tragique, sans ligne de fracture. Par ailleurs, j&rsquo;ai parfois trouv\u00e9 la mise en sc\u00e8ne rat\u00e9e, quand pour un spectateur plac\u00e9 tr\u00e8s loin de la sc\u00e8ne, le visage des acteurs n&rsquo;est pas visible(ce qui a \u00e9t\u00e9 mon cas).<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">H\u00e9l\u00e8ne Bufort<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\"><b>Les trois s\u0153urs\u00a0: une pi\u00e8ce intemporelle \u00e0 l&rsquo;Od\u00e9on<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le 14 d\u00e9cembre se jouait au th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Od\u00e9on <i>Les Trois S\u0153urs<\/i> d&rsquo;Anton Tchekhov, \u0153uvre r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e et r\u00e9\u00e9crite par Simon Stone. Une formidable performance d&rsquo;\u00e9criture, de mise en sc\u00e8ne et de jeu d&rsquo;acteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>La vie quotidienne port\u00e9e sur sc\u00e8ne<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sur sc\u00e8ne se joue le quotidien d&rsquo;une famille entre joies, peines, cris et rires. Simon Stone reprend l&rsquo;id\u00e9e de Tchekhov selon laquelle \u00ab\u00a0<i>il peut \u00eatre magnifique et absurde de voir des gens occup\u00e9s en sc\u00e8ne \u00e0 parler de choses quotidiennes<\/i> \u00bb. L&rsquo;action tourne autour de trois s\u0153urs. Olga l&rsquo;ain\u00e9e incarne la raison, Masha la seconde symbolise la folie et la libert\u00e9 et Irina la benjamine repr\u00e9sente l&rsquo;innocence juv\u00e9nile. Dans cette peinture du quotidien, le d\u00e9cor prend place comme un personnage \u00e0 part enti\u00e8re\u00a0: une maison vitr\u00e9e tourne sur elle-m\u00eame, image du temps qui passe et d&rsquo;ouverture sur le monde. Mais il installe aussi une s\u00e9paration entre les com\u00e9diens et le public, symbole de deux mondes\u00a0: l&rsquo;imaginaire et le r\u00e9el.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les mouvements du d\u00e9cor permettent au public de voir la pi\u00e8ce sous diff\u00e9rents angles et mani\u00e8res en fonction de la place occup\u00e9e dans la salle. A l&rsquo;orchestre, il verra plus ais\u00e9ment le rez-de-chauss\u00e9e alors qu&rsquo;au balcon, il aura une vue plongeante sur l&rsquo;\u00e9tage. Pour Simon Stone, le d\u00e9cor n&rsquo;est pas une pr\u00e9occupation principale, il est simplement l&rsquo;occasion de \u00ab\u00a0<i>d\u00e9velopper un style de jeu<\/i>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>Une r\u00e9\u00e9criture\u00a0: volont\u00e9 de l&rsquo;auteur lui-m\u00eame\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Simon Stone livre son interpr\u00e9tation de l&rsquo;\u0153uvre de Tchekhov. Si l&rsquo;intrigue originale a \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9e, les dialogues ont \u00e9t\u00e9 int\u00e9gralement r\u00e9\u00e9crits en fran\u00e7ais contemporain. \u00ab\u00a0<i>Tchekhov fait commencer toutes ses pi\u00e8ces en indiquant qu&rsquo;elles se d\u00e9roulent dans le temps pr\u00e9sent, et \u00e0 cet \u00e9gard je le prends au mot. Le pr\u00e9sent ne cesse jamais<\/i>\u00a0\u00bb d\u00e9fi relev\u00e9 par Simon Stone qui r\u00e9ussi \u00e0 \u00ab\u00a0<i>laisser les personnages se manifester dans la plus grande v\u00e9rit\u00e9 possible<\/i>\u00a0\u00bb. Les mots constituent la colonne vert\u00e9brale de la pi\u00e8ce, symbole de la relation entre acteurs et spectateurs mais aussi entre les trois s\u0153urs. Olga est une grande liseuse, Macha est auteur, Irina songe \u00e0 la po\u00e9sie. Andr\u00e9, lui, semble \u00eatre le maillon d\u00e9faillant de la famille ses \u00e9crits n&rsquo;aboutissent pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Simon Stone propose une r\u00e9flexion sur la vie \u00e0 travers des r\u00e9pliques poignantes\u00a0: \u00ab\u00a0<i>J&rsquo;\u00e9tais en train de penser \u00e0 quand on \u00e9tait petits. Pourquoi est-ce qu&rsquo;on a du devenir des putains d&rsquo;adultes\u00a0?<\/i>\u00a0\u00bb. Toute la pi\u00e8ce est b\u00e2tie sur l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une qu\u00eate du bonheur. Toutefois, la d\u00e9gradation est la motivation principale de l&rsquo;intrigue. La pi\u00e8ce s&rsquo;ouvre sur une f\u00eate, tout le monde est pr\u00e9sent\u00a0; avec l&rsquo;hiver qui s&rsquo;installe certaines tensions apparaissent et au final\u00a0: la maison est vendue, les s\u00e9parations s&rsquo;enchainent, les disputes aussi, l&rsquo;abandon de Macha par Alexandre et le suicide de Nicolas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cette pi\u00e8ce est une forme hybride, \u00e0 la crois\u00e9e des arts, entre th\u00e9\u00e2tre et essai sur la soci\u00e9t\u00e9 moderne. Les dialogues, les jeux et les d\u00e9cors forment un quotidien \u00e0 l&rsquo;aspect 100% naturel pour le plus grand bonheur des spectateurs qui se retrouvent immerg\u00e9s dans le monde du th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">L\u00e9a Th\u00e9ry<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Au th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Od\u00e9on o\u00f9 il est artiste associ\u00e9, le metteur en sc\u00e8ne Simon Stone nous livre son adaptation du drame de Tchekhov dans un spectacle dr\u00f4le et poignant. Vivante, d&rsquo;abord, la maison qui occupe la sc\u00e8ne, une \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb maison avec un piano, une salle de bain, un barbecue et tout ce qu&rsquo;il faut d&rsquo;alcool pour rincer le bocal de tout ce petit monde-l\u00e0. C&rsquo;est un joyeux bordel dans lequel on a presque envie de vivre nous aussi\u00a0: la maison donne \u00e0 la pi\u00e8ce sa dimension ludique et on peut sans honte y trouver un parfum de Sims, ce jeu vid\u00e9o des ann\u00e9es 2000&#8230; Quand la vie a d\u00e9sert\u00e9 la maison et qu&rsquo;il faut la quitter on est d&rsquo;autant plus triste, on s&rsquo;y \u00e9tait attach\u00e9. C&rsquo;est aussi sur la maison, sujet mais aussi personnage de la pi\u00e8ce, que se concentre notre empathie et le sentiment de g\u00e2chis qui nous prend \u00e0 la fin de la pi\u00e8ce. La maison tourne sur elle-m\u00eame et forme des d\u00e9cors concomitants o\u00f9 des personnages qui vivent ensemble ne se voient pas mais laissent voir au spectateur toutes leurs d\u00e9chirures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les com\u00e9diens font exister la pi\u00e8ce de Tchekhov gr\u00e2ce \u00e0 des textes \u00e0 la fois dr\u00f4les et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, transpos\u00e9s au monde d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, celui de Google, Donald Trump et les Kardashian. Une telle adaptation peut effrayer mais elle est intelligente et les textes sont excellents\u00a0: \u00e7a fonctionne, on rit et on ne s&rsquo;ennuie jamais. La traduction, vivante et juste, ne tombe jamais \u00e0 c\u00f4t\u00e9, et elle est port\u00e9e par des com\u00e9diens qui sont aussi des acteurs de cin\u00e9ma, ce qui participe sans doute \u00e0 rendre le texte tr\u00e8s actuel. C&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 leur nature de com\u00e9diens et \u00e0 leur interpr\u00e9tation qu&rsquo;on s&rsquo;attache aux personnages dont on partage les tourments. On veut rester le plus longtemps possible\u00a0avec eux, leurs bons mots et leurs lubies pour retarder leur triste destin\u00a0: s&rsquo;ils ont parfois de l&rsquo;espoir, c&rsquo;est le d\u00e9sespoir qui gagne et les 2h35 de spectacle ne suffisent pas \u00e0 les d\u00e9tourner de la m\u00e9lancolie.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Mathilde Gie<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Simon Stone pr\u00e9sente jusqu&rsquo;au 22 d\u00e9cembre 2017 son nouveau spectacle \u00ab Les Trois S\u0153urs \u00bb inspir\u00e9 de l&rsquo;\u0153uvre de Tchekhov au th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Od\u00e9on.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Du texte original de Tchekhov, Stone ne reprend que la structure. Il entend r\u00e9\u00e9crire l&rsquo;\u0153uvre du dramaturge russe \u00e0 travers le prisme de la soci\u00e9t\u00e9 du XXI\u00e8me si\u00e8cle. Inscrire sa pi\u00e8ce dans le temps pr\u00e9sent c&rsquo;est en effet selon lui rester fid\u00e8le au projet tchekhovien. Subsistent tout de m\u00eame les noms des protagonistes, les trois s\u0153urs, Irina, Macha et Olga ainsi que leur fr\u00e8re Andr\u00e9. Tous les quatre se retrouvent en compagnie de leur plus proche entourage dans la maison de vacances de leur enfance. Sur sc\u00e8ne, une maison au style architectural moderne et \u00e9pur\u00e9 a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gralement reconstitu\u00e9e ; les murs ext\u00e9rieurs ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par d&rsquo;immenses baies vitr\u00e9es pour d&rsquo;une part, permettre aux spectateurs de voir ce qui se passe sur sc\u00e8ne et d&rsquo;autre part, symboliser le voyeurisme de la soci\u00e9t\u00e9. Cette structure tourne sur elle-m\u00eame \u00e0 certains moments du spectacle de fa\u00e7on \u00e0 mettre la lumi\u00e8re sur diff\u00e9rentes pi\u00e8ces de la maison \u00e0 la mani\u00e8re du tournage d&rsquo;une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9. A l&rsquo;instar des candidats de ces programmes de t\u00e9l\u00e9vision, les personnages de Stone semblent enferm\u00e9s dans cette maison de verre et soumis au regard du spectateur affubl\u00e9 quant \u00e0 lui de la casquette d&rsquo;anthropologue. Ces protagonistes semblent agir \u00absans filtre\u00bb ; leurs conversations ressemblent \u00e0 celles de n&rsquo;importe quel individu lambda : la disparition de David Bowie s&rsquo;entrem\u00eale au rejet de la politique de Donald Trump entre deux airs de Britney Spears. La vacuit\u00e9 des discussions tenues entre les personnages participe au projet de l&rsquo;auteur de \u00ab <i>restituer la vie telle qu&rsquo;elle est<\/i> \u00bb en mettant en sc\u00e8ne des personnages <i>\u00ab normaux<\/i> \u00bb. Mais, \u00e0 trop vouloir multiplier les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la pop culture, Stone actualise parfois de fa\u00e7on grossi\u00e8re la pi\u00e8ce de Tchekhov.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La profusion de paroles d\u00e9bit\u00e9es par les personnages dissimule tout de m\u00eame un ph\u00e9nom\u00e8ne de plus en plus perceptible dans les cercles familiaux : la communication y est devenue difficile voire impossible. La v\u00e9rit\u00e9 est tue, les secrets pr\u00e9serv\u00e9s, les traditions perp\u00e9tu\u00e9es ; tout est fait pour sauver les apparences et donner l&rsquo;impression que le bonheur pass\u00e9 est rest\u00e9 intact. Dans la pi\u00e8ce de Stone, les personnages ne cherchent pas les moments de silence, souvent propices \u00e0 la r\u00e9flexion et \u00e0 la mise \u00e0 distance du pr\u00e9sent, mais persistent au contraire \u00e0 parler m\u00eame lorsque c&rsquo;est pour ne rien dire. Emp\u00eatr\u00e9s dans leurs secrets, ces fr\u00e8res et s\u0153urs ne parviennent plus \u00e0 s&rsquo;avouer leurs faiblesses, si bien que la famille perd son r\u00f4le de pilier. Cons\u00e9quence de cette faillite du syst\u00e8me familial, Andr\u00e9, manipul\u00e9 et escroqu\u00e9 par une femme sans scrupule et ambitieuse, ne trouve refuge que dans la drogue et l&rsquo;alcool. Les saisons d\u00e9filent sur sc\u00e8ne en m\u00eame temps que les probl\u00e8mes se multiplient et sans que quiconque les prenne \u00e0 bras-le-corps, laissant des personnages d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s, sans rep\u00e8res. L&rsquo;\u00e9chec de ces personnages traduit l&rsquo;\u00e9chec d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 individualiste dans laquelle seuls les moins scrupuleux r\u00e9ussissent.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Oriane Cuenoud<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Je me suis rendu \u00e0 cette pi\u00e8ce en pensant qu&rsquo;il s&rsquo;agissait du texte de Tchekhov et non d&rsquo;une adaptation contemporaine\u00a0; toutefois, je ne connaissais pas la pi\u00e8ce originale ni m\u00eame son argument, aussi je n&rsquo;avais aucune attente. J&rsquo;ai donc \u00e9t\u00e9 surpris au d\u00e9but par le langage rel\u00e2ch\u00e9 et \u00e9videmment actuel des personnages, mais assez rapidement ce qui pouvait sembler incongru est devenu naturel et j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 embarqu\u00e9 dans le vaisseau de bois que repr\u00e9sentait cette maison isol\u00e9e que je surplombais. La pr\u00e9sence de cette structure, au d\u00e9but surprenante et assez inqui\u00e9tante &#8211; comment verrais-je les personnages\u00a0? &#8211; s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e tr\u00e8s int\u00e9ressante. Les nombreuses baies vitr\u00e9es et la fen\u00eatre de toit, en plus des rotations de l&rsquo;\u00e9difice, permettaient d&rsquo;avoir une vue d&rsquo;ensemble sur ce qui se passait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, et dans plusieurs pi\u00e8ces simultan\u00e9ment. Le spectateur a ainsi une forme d&rsquo;omniscience qui donne une forme de distance par rapport aux personnages dont les vies semblent d&rsquo;autant plus ridiculement et tragiquement mesquines. Cela cr\u00e9e aussi un enfermement symbolique de ces derniers, la structure architecturale redoublant l&rsquo;\u00e9touffement de la structure familiale, les baies vitr\u00e9es donnant l&rsquo;illusion de sorties possibles qui n&rsquo;en sont pas r\u00e9ellement. Quand les personnages sortent, ou quand d&rsquo;autres arrivent, ce n&rsquo;est bien souvent que menaces imm\u00e9diates ou diff\u00e9r\u00e9es, telles les cons\u00e9quences qu&rsquo;aura l&rsquo;arriv\u00e9e du voisin Alexandre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Je suis sorti de cette repr\u00e9sentation avec un sentiment de sid\u00e9ration et d&rsquo;angoisse. Moi qui suis encore si jeune, et tant de mani\u00e8res de rater sa vie\u00a0! Car les relations humaines sont ici ce qui est n\u00e9cessaire \u00e0 tous, qu&rsquo;ils viennent chercher avec acharnement dans cette maison de campagne, mais qui en m\u00eame temps les tue car elles ne sont que des r\u00e9miniscences ou des simulacres de ce qui a \u00e9t\u00e9, dans l&rsquo;enfance des personnages, per\u00e7u comme du bonheur. Les traditions &#8211; No\u00ebl, les chansons, la baignade &#8211; deviennent des rituels ayant perdu leur efficacit\u00e9. Sans s&rsquo;identifier \u00e0 un personnage en particulier, la familiarit\u00e9 qui ne manque pas d&rsquo;\u00eatre ressentie face \u00e0 l&rsquo;un ou l&rsquo;autre des \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me mis en sc\u00e8ne semble donner raison au choix du dramaturge d&rsquo;adapter le texte pour le rendre contemporain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Enfin, la neige du second acte est du plus bel effet en connotant le conte de f\u00e9es que devrait mais ne peut \u00eatre cette r\u00e9union de famille.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Florian Bru<\/h6>\n<pre>Photo : Thierry Depagne<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Od\u00e9on Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Europe | En savoir plus Astiqu\u00e9 et remis \u00e0 neuf dans la mise en sc\u00e8ne de Simon Stone, Les Trois Soeurs de Tchekhov devient une exp\u00e9rience assez troublante. C&rsquo;est le d\u00e9cor qui frappe en premier. Une maison enti\u00e8re ! 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