{"id":10826,"date":"2018-02-16T20:00:18","date_gmt":"2018-02-16T19:00:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=10826"},"modified":"2018-02-16T20:00:18","modified_gmt":"2018-02-16T19:00:18","slug":"bluebird","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=10826","title":{"rendered":"Bluebird"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point | <a href=\"https:\/\/www.theatredurondpoint.fr\/spectacle\/bluebird\/\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Ne faites pas comme moi et ne soyez pas timides, levez-vous et criez \u00ab\u00a0Bravo\u00a0!\u00a0\u00bb \u00e0 la fin de <i>Bluebird<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dur dur la critique quand on n&rsquo;a pas grand-chose \u00e0 redire&#8230; Je vais donc commencer par les points positifs. En tant qu&rsquo;angliciste, j&rsquo;avais h\u00e2te d&rsquo;assister \u00e0 une pi\u00e8ce au nom si chantant\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0bluebird\u00a0\u00bb ou \u00abl&rsquo;oiseau bleu\u00a0\u00bb, nom d\u00e9signant l&rsquo;un des personnages principaux&#8230;j&rsquo;ai nomm\u00e9 une voiture\u00a0! Ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment, une Nissan Bluebird servant de taxi \u00e0 Jimmy (interpr\u00e9t\u00e9 par Philippe Torreton). Je n&rsquo;ai pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7ue, loin de l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En l&rsquo;espace de deux heures j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement \u00e9t\u00e9 transport\u00e9e par la mise en sc\u00e8ne et la traduction fran\u00e7aise (Claire Devers et S\u00e9verine Magois) de l&rsquo;\u0153uvre originale de l&rsquo;anglais Simon Stephens (que je ne connaissais pas). D\u00e9cors mouvants, images et vid\u00e9os projet\u00e9es ainsi qu&rsquo;une magnifique bande son \u00ab\u00a0so British\u00a0\u00bb\u00a0(Muse, the Pretenders&#8230;) nous invitaient dans le monde de Jimmy et de tous les autres personnages qu&rsquo;il rencontre cette nuit-l\u00e0. Ces derniers, tellement paum\u00e9s et pourtant si lucides, sont camp\u00e9s avec brio par Baptiste Dezerces, Serge Larivi\u00e8re et Marie R\u00e9mond.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">C&rsquo;est en dialoguant avec ses \u00ab\u00a0charges\u00a0\u00bb, comme Jimmy appelle ses clients, qu&rsquo;on comprend que le chauffeur de taxi, <i>a priori<\/i> banal, a, lui aussi, quelque chose sur le c\u0153ur. C&rsquo;est \u00e0 son tour de se confier, mais pas \u00e0 inconnu. Il veut revoir son ex-femme et m\u00e8re de leur fille d\u00e9c\u00e9d\u00e9e il y a cinq ans jour pour jour. Face \u00e0 lui dans le dernier face \u00e0 face de la soir\u00e9e, Julie-Anne Roth est tout simplement magistrale dans le r\u00f4le de Clare.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Je ne veux rien dire du d\u00e9nouement de Bluebird \u00e0 part qu&rsquo;il est \u00e0 l&rsquo;image de son acteur principal Philippe Torreton et de la pi\u00e8ce elle-m\u00eame\u00a0: c&rsquo;est-\u00e0-dire profond\u00e9ment humain, d\u00e9licat et po\u00e9tique. Vive l&rsquo;Angleterre, vive la France, vive le th\u00e9\u00e2tre et vive le service culturel de la Sorbonne\u00a0! Merci mille fois de m&rsquo;avoir donn\u00e9 la possibilit\u00e9 de voir cette tr\u00e8s belle pi\u00e8ce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Enfin, je dois dire que j&rsquo;ai vraiment eu mal au c\u0153ur pour ces acteurs se retrouvant face \u00e0 un public trop peu enthousiaste \u00e0 mon go\u00fbt en fin de repr\u00e9sentation, surtout apr\u00e8s un dernier monologue d&rsquo;exception. Ma timidit\u00e9 a pris le dessus cette fois-ci, mais on ne m&rsquo;y reprendra pas.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">\u00a0H\u00e9l\u00e8ne Chaland<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">La ville, la nuit, le mouvement. Le taxi et les clients qui d\u00e9filent. Les histoires qui s&rsquo;entrem\u00ealent, se confondent, se perdent. Toujours une m\u00eame oreille pour les entendre, celle du chauffeur, le lien entre toutes les \u00e2mes errantes de l&rsquo;enfer urbain. Dans un espace nocturne, une voiture bleue sur la sc\u00e8ne. Entour\u00e9e de grilles mouvantes et de projections sugg\u00e9rant les mouvements des rues \u00e9clair\u00e9es de lampadaires. Si l&rsquo;on appr\u00e9cie la mosa\u00efque de personnages et le jeu de fragmentation, nous sentons que le th\u00e9\u00e2tre cherche ici vainement \u00e0 se la jouer cin\u00e9ma. Mais la voiture sur sc\u00e8ne ne peut pas bouger ou si peu. Elle se d\u00e9nature et reste une \u00e9pave sans mouvement, malgr\u00e9 le trop plein de projections qui cherchent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 nous sugg\u00e9rer les flux de la ville en veille. Toutefois, les histoires et les personnages sont attachants et la r\u00e9flexion sur la difficile communication entre les \u00eatres victimes de la promiscuit\u00e9 urbaine est touchante. Le rideau de fond, support aux projections, est recouvert de plis, comme un champ de craquelures, de rides et de cicatrices incarnant le v\u00e9cu de chaque personnage et la rugosit\u00e9 de la vie. Mais \u00e0 la fin de ce spectacle \u00e0 la structure binaire, nous avons droit \u00e0 une deuxi\u00e8me partie pr\u00e9visible, mal jou\u00e9e et terriblement longue. Un couple se retrouve et tout devient lin\u00e9aire, fixe, se noyant dans un path\u00e9tique qui se rate comme une mayonnaise. C&rsquo;est une tentative respectable de mettre sur sc\u00e8ne un th\u00e8me tr\u00e8s voire trop cin\u00e9matographique mais il faut savoir faire confiance au th\u00e9\u00e2tre pour faire du th\u00e9\u00e2tre. Peut mieux faire.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Anne Fenoy<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\"><b>Bluebird, l&rsquo;envol\u00e9e au bout de la nuit<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">A partir de la pi\u00e8ce de Simon Stephens, Claire Devers met en sc\u00e8ne\u00a0<i>Bluebird<\/i>\u00a0o\u00f9 se d\u00e9voile le personnage de Jimmy, chauffeur de taxi, qui \u00e9change avec ses clients au cours d&rsquo;une longue nuit londonienne. Lumi\u00e8re sur une brillante et subtile trag\u00e9die.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><b>Le bourlingage<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">A travers les rues sombres, Philippe Torreton nous prom\u00e8ne au volant de son taxi turquoise. Il partage quelques instants, quelques silences entre deux destinations avec ses \u00ab\u00a0charges\u00a0\u00bb. Jimmy a la quarantaine, des cheveux blancs en bataille et une d\u00e9gaine qui ne paie pas de mine. On le voit les mains dans les poches ou le regard fix\u00e9 sur la route. Pourtant, il sait \u00e9couter sans juger, parler bien sans parler trop et, surtout, il sait comprendre. Tour \u00e0 tour, ses clients lui racontent des bribes de vie. Celui-ci a perdu sa fille, assassin\u00e9e \u00e0 19 ans par un cambrioleur trop ahuri pour se souvenir du butin \u00e0 sa fuite. Celle-l\u00e0 est une professeur en mal d&rsquo;amour qui comble sa vacuit\u00e9 par le sexe. Une autre embarque pour une <i>rave party<\/i> avec du Die Antwoord \u00e0 95 d\u00e9cibels. Et un autre, videur de bo\u00eete typique du \u00ab\u00a0<i>connard\u00a0\u00bb<\/i>, d\u00e9plore les gamins qui viennent dealer et \u00e0 qui il finit par p\u00e9ter les jambes. Entre deux paroles, quelques cigarettes s&rsquo;allument. Puis, tout aussi \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, les personnages disparaissent. Entre deux charges, il se retrouve seul. Et il t\u00e9l\u00e9phone. On l&rsquo;entend implorer \u00ab\u00a0Clare\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><b>La chute<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">De sa voix rauque, il d\u00e9pose des indices par-ci, par-l\u00e0, sur sa propre histoire. On recompose le puzzle au gr\u00e9 des tableaux form\u00e9s pars les hauts grillages sur lesquels sont projet\u00e9s les avenues ou les gros plans du r\u00e9troviseur de Jimmy dans lequel on per\u00e7oit son regard vagabond. Au bout de la nuit, Jimmy cherche sa femme, Clare, qu&rsquo;il n&rsquo;a pas revue depuis cinq ans, depuis que leur fille de sept ans est morte \u00e9cras\u00e9e par une voiture. Elle accepte finalement de le retrouver \u00e0 la fin de sa tourn\u00e9e. C&rsquo;est sous une tension maximale que se jouent les derniers moments-cl\u00e9s de la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Elle a un homme. Une nouvelle vie. Elle est enceinte. Lui, il a son taxi &#8211; sa Nissan Bluebird, et ses fant\u00f4mes. Clare, incarn\u00e9e par Marie R\u00e9mond, nous empoigne par la force qu&rsquo;elle donne \u00e0 son personnage. \u00ab\u00a0Et tu n&rsquo;\u00e9tais pas l\u00e0 Jimmy\u00a0!\u00bb, r\u00e9p\u00e8te-t-elle le soir de l&rsquo;anniversaire de l&rsquo;incident qui a tu\u00e9 leur petite fille. On apprend que, rong\u00e9 par le remords, par l&rsquo;incident fatal d&rsquo;une nuit d&rsquo;ivresse, Jimmy a pris la fuite. Que son bourlingage est emprunt d&rsquo;une am\u00e8re m\u00e9lancholie, de regret incommensurable et d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 trop \u00e2pre pour \u00eatre vue en plein jour. A l&rsquo;aube de la pi\u00e8ce, au d\u00e9but de la fin, ce sont ces des questions sur la vie, sur le mort et sur l&rsquo;amour qui r\u00e9sonnent en nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Bluebird, finalement, c&rsquo;est l&rsquo;oiseau de la nuit, celui aux ailes bris\u00e9es qui s&rsquo;efforce de chanter encore. C&rsquo;est une humanit\u00e9 douloureuse. C&rsquo;est l&rsquo;ombre de chacun. C&rsquo;est Jimmy.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Lauren Stephan<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">La pi\u00e8ce <i>Bluebird<\/i>, \u00e9crite par le dramaturge britannique Simon Stephens est en ce moment jou\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point. Elle est mise en sc\u00e8ne par Claire Devers, et port\u00e9e par Philippe Torreton qui tient le premier r\u00f4le.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sur des panneaux m\u00e9talliques, des images sont projet\u00e9es. Les grilles s&rsquo;ouvrent et se ferment pour recr\u00e9er l&rsquo;impression de buildings londoniens, ou pour mimer l&rsquo;activit\u00e9 des rues. Au centre de la sc\u00e8ne, une voiture bleue, r\u00e9ceptacle de toutes les confidences. Les personnages alternent dans cette voiture qui se d\u00e9place, mais lui reste, comme un pilier rassurant. Lui, c&rsquo;est Jimmy, chauffeur de taxi. Il conduit inlassablement sa \u00ab\u00a0Nissan Bluebird\u00a0\u00bb, et \u00e9coute distraitement ses interlocuteurs, grands bless\u00e9s de la vie. Tous ont une histoire dramatique, ils sont escroc, prostitu\u00e9e ou malfrat. Jimmy semble ne pas les juger, et m\u00eame leur accorder un peu de piti\u00e9, un \u0153il bienveillant. Il a aussi sa propre histoire. Cette derni\u00e8re se tisse lentement, au fil des sayn\u00e8tes. La mosa\u00efque se reconstitue peu \u00e0 peu, toujours plus \u00e9touffante de tristesse. Jimmy cherche \u00e0 recontacter Clare, son ex-femme, pour s&rsquo;expliquer. Il veut se faire pardonner, lui offrir quelque chose. Il va la rencontrer et lui parler toute une nuit, apr\u00e8s cinq ans de s\u00e9paration. Pourquoi\u00a0? Le spectateur le comprendra au fur et \u00e0 mesure de la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Drame familial, <i>Bluebird<\/i> aurait d\u00fb \u00eatre st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9, parce que le propos qu&rsquo;il tient n&rsquo;est en rien novateur, invoquant les th\u00e8mes de la faute, de la mort et de la fuite. Ce qui est v\u00e9ritablement original, c&rsquo;est l&rsquo;atmosph\u00e8re tr\u00e8s cin\u00e9matographique de Claire Devers, avant tout sc\u00e9nariste pour l&rsquo;\u00e9cran\u00a0: les images d\u00e9filent, les sons accompagnent la travers\u00e9e londonienne, le d\u00e9cor \u00e9volue. Les personnages sont attachants, on rit et on pleure avec eux, on r\u00e9fl\u00e9chit\u00a0: \u00ab\u00a0Croyez-vous \u00e0 la permanence de l&rsquo;amour et \u00e0 la communicabilit\u00e9 des \u00eatres\u00a0?\u00a0\u00bb. Chaque client que Jimmy conduit dans son taxi apporte sa pierre \u00e0 l&rsquo;\u00e9difice, il est un miroir d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 en p\u00e9ril. Le spectacle est soutenu par des acteurs brillants de sensibilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cette pi\u00e8ce est surtout un bel instant humain. Les drames personnels sont exacerb\u00e9s, cr\u00e9ant une profonde \u00e9motion. Le public fait face aux failles, il est saisi dans tout son \u00eatre. Les deux heures de la repr\u00e9sentation passent \u00e0 toute allure, et l&rsquo;on ressort du th\u00e9\u00e2tre les yeux embu\u00e9s, plein de souvenirs nostalgiques.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Chlo\u00e9 Roland<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">A l&rsquo;arri\u00e8re du taxi de Jimmy, nous roulons lentement, pr\u00eats \u00e0 s&rsquo;arr\u00eater pour accueillir une nouvelle \u00ab\u00a0charge\u00a0\u00bb (un client- nous dit Jimmy), pr\u00eats \u00e0 revenir sur les chemins sinueux du pass\u00e9. Nous sommes \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;univers de cet ancien \u00e9crivain, improvis\u00e9 chauffeur de taxi\u00a0dans la Bluebird de\u00a0<a href=\"https:\/\/www.theatredurondpoint.fr\/artiste\/simon-stephens\/\">Simon Stephens<\/a>, et le temps ralentit inlassablement. Close sur l&rsquo;ext\u00e9rieur, la voiture enferme les rencontres \u00e0 l&rsquo;abri du temps, couve des souvenirs latents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La sc\u00e9nographie d&rsquo;Emmanuel Clolus me semble particuli\u00e8rement int\u00e9ressante : dans ce petit th\u00e9\u00e2tre, trois plateaux mobiles jonchent la sc\u00e8ne, projetant diff\u00e9rents point de vue du trajet de la voiture : vue \u00e0 partir du si\u00e8ge arri\u00e8re, des r\u00e9troviseurs balay\u00e9s par les yeux noirs de Philippe Torreton, ou encore des fen\u00eatres &#8211; les passants, la rue, les immeubles, le bruit, la ville. Tout sugg\u00e8re la route et le mouvement, c&rsquo;est au spectateur de filer les \u00e9l\u00e9ments entre eux et d&rsquo;alimenter directement le moteur. La po\u00e9sie l&#8217;emporte quand, les com\u00e9diens en dehors de la voiture, continuent leur course.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Eva Sauvage<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Une nuit \u00e0 Londres, passagers invisibles d&rsquo;une Bluebird en guise de taxi, nous appr\u00e9hendons, avec Jimmy, le quotidien et les troubles de ses \u00ab\u00a0charges\u00a0\u00bb nocturnes (comme on dit dans le jargon). A travers les diff\u00e9rentes histoires des personnages aux caract\u00e8res bien distincts, on d\u00e9couvre celle, dramatique, de notre chauffeur. Cela fait cinq ans qu&rsquo;il exerce son m\u00e9tier, qu&rsquo;il a quitt\u00e9 sa femme et qu&rsquo;il a perdu sa fille. Il semble \u00e9tancher sa culpabilit\u00e9 en se faisant psychologue attentif, le temps d&rsquo;une course, en vivant et dormant exclusivement dans sa voiture, et en offrant tout l&rsquo;argent qu&rsquo;il a amass\u00e9 \u00e0 sa femme, qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas revue depuis ces cinq derni\u00e8res ann\u00e9es. Coupable de quoi\u00a0? C&rsquo;est dans les larmes, apr\u00e8s une intense dispute, qu&rsquo;il r\u00e9v\u00e8le \u00e0 Clare, sa d\u00e9sormais ex-femme, qu&rsquo;il est le responsable du d\u00e9c\u00e8s de leur fille. Honteux de se voir refuser l&rsquo;\u00e9dition de son manuscrit d&rsquo;ancien \u00e9crivain qu&rsquo;il \u00e9tait, il avait bu pour se donner le courage d&rsquo;annoncer \u00e0 sa famille son \u00e9chec, mais trop ralenti par les effets de l&rsquo;alcool, il ne parvint pas \u00e0 stopper \u00e0 temps son v\u00e9hicule, en direction de sa fille, lui apparaissant d\u00e9j\u00e0 ang\u00e9lique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Malgr\u00e9 les notes d&rsquo;humour lanc\u00e9es par un adolescent aux blagues plut\u00f4t faciles, une atmosph\u00e8re path\u00e9tique est bien pr\u00e9sente. En plus du triste r\u00e9cit de Jimmy, on entre dans l&rsquo;intimit\u00e9 des personnages secondaires, y d\u00e9couvrant leurs n\u00e9vroses, leurs malheurs quotidiens, et leurs solitudes. Certains d&rsquo;entre eux sont attachants.\u00a0Nous peinons m\u00eame \u00e0 les laisser retourner \u00e0 leur vie de d\u00e9bauche, sous les yeux inquiets de leur chauffeur. Cette pi\u00e8ce souligne donc la solitude de chacun et met en avant le b\u00e9n\u00e9fice d&rsquo;une oreille attentive et inconnue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Claire Devers, la metteure en sc\u00e8ne de cette pi\u00e8ce \u00e9crite par le dramaturge anglais Simon Stephens, a choisi de faire interpr\u00e9ter plusieurs personnages secondaires par seulement trois acteurs. Le jeune Baptiste Dezerces joue l&rsquo;ado immature et un faux-dur au bras cass\u00e9\u00a0; la belle Marie R\u00e9mond interpr\u00e8te une jeune femme paum\u00e9e de 19 ans, vieillie par ses m\u00e9saventures nocturnes et familiales, une professeure nymphomane et une f\u00eatarde po\u00e9tique\u00a0; Serg\u00e9 Larivi\u00e8re incarne un videur de bo\u00eete au c\u0153ur tendre et un agent technique du m\u00e9tro londonien, bien conscient de la lassitude humaine. La com\u00e9dienne qui joue Clare, Julie-Anne Roth, se consacre exclusivement \u00e0 ce personnage qui hante la pi\u00e8ce par son \u00e9vocation r\u00e9guli\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On voit litt\u00e9ralement le chauffeur et ses passagers traverser la ville dans la Bluebird. En effet, celle-ci est sur sc\u00e8ne, d\u00e9plac\u00e9e par un technicien dans le noir, sugg\u00e9rant le mouvement vers un autre lieu. La metteure en sc\u00e8ne, \u00e9galement r\u00e9alisatrice de cin\u00e9ma, a introduit de la vid\u00e9o, projet\u00e9e sur des \u00e9crans qui nous montrent le regard de Jimmy dans son r\u00e9troviseur et les visages des \u00ab\u00a0charges\u00a0\u00bb \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re. Ils font aussi d\u00e9filer des images de la ville et du p\u00e9riph\u00e9rique londoniens, pour une immersion plus intense. Des grilles sont aussi pr\u00e9sentes, cloisonnent la sc\u00e8ne et sugg\u00e8rent peut-\u00eatre l&#8217;emprisonnement et l&rsquo;isolement provoqu\u00e9s par l&rsquo;individualisme contemporain.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Camille Burini<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\">Il faut circuler entre les tables du restaurant guind\u00e9 du Th\u00e9\u00e2tre du Rond Point pour s&rsquo;engouffrer dans la petite salle sombre Jean Tardieu. Alors, confortablement install\u00e9, en attendant le d\u00e9but de la repr\u00e9sentation, on peut s&rsquo;amuser \u00e0 balayer des yeux le d\u00e9cor amovible mis en place sur la sc\u00e8ne. Ce sont de grands grillages blancs, sur roulettes vraisemblablement, avec des cases \u00e0 hauteur pour s&rsquo;asseoir. Au fur et \u00e0 mesure des sc\u00e8nes, les blocs sont d\u00e9plac\u00e9s de m\u00eame que la Bluebird, une vieille voiture au centre de toutes les rencontres avec les \u00ab\u00a0charges\u00a0\u00bb (clients du taxi) et les proches perdus du conducteur. La vid\u00e9o est projet\u00e9e sur les grillages en temps r\u00e9el pour montrer ses yeux du point de vue du r\u00e9troviseur int\u00e9rieur, le dos des passagers. Des enregistrements sont aussi projet\u00e9s sur le fond de la salle pour donner une ambiance urbaine, bruyante, n\u00e9onis\u00e9e \u00e0 ces histoires londoniennes. Le fil rouge, c&rsquo;est l&rsquo;histoire de cet homme bris\u00e9 par la perte de sa petite fille dans un accident de la route, qui s&rsquo;est enfui et a achet\u00e9 un taxi dans lequel il vit depuis cinq ans. Il \u00e9coute les histoires de ses clients, et au fur et \u00e0 mesure de leurs questions, on voit se profiler son histoire, on comprend de mieux en mieux qui est cette jeune femme qu&rsquo;il recherche ardemment. J&rsquo;ai un petit regret pour le jeu de l&rsquo;actrice qui incarne cette derni\u00e8re \u00e0 la fin de la pi\u00e8ce\u00a0: on ne croit qu&rsquo;\u00e0 moiti\u00e9 \u00e0 ses \u00e9motions. L&rsquo;\u00e9criture r\u00e9alise n\u00e9anmoins ce tour de force de ne d\u00e9signer ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre comme fautif, de ne pas enfermer l&rsquo;un dans le r\u00f4le du \u00ab\u00a0bon\u00a0\u00bb et l&rsquo;autre dans le r\u00f4le du \u00ab\u00a0mauvais\u00a0\u00bb. Bien, c&rsquo;est s\u00fbr c&rsquo;est \u00ab\u00a0Jimmy qui n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0\u00a0\u00bb, pas l\u00e0 pour assumer le r\u00f4le social de mari et de p\u00e8re, mais la haine de Claire est si grande qu&rsquo;elle n&rsquo;y laissait aucune place. L&rsquo;\u00e9criture laisse \u00e9galement la place \u00e0 une r\u00e9flexion sur les r\u00f4les sexu\u00e9s dans la ville et dans le deuil. La repr\u00e9sentation dure deux heures, et pourtant on a l&rsquo;impression de traverser la nuit\u00a0: toutes les rencontres sont coh\u00e9rentes et pourtant \u00e9parses, elles sont des r\u00e9cits de vie que s&rsquo;approprie le chauffeur de taxi, \u00e9crivain qui dit ne plus savoir \u00e9crire. La technique sert le r\u00e9cit et le jeu, mais elle les renforce \u00e9galement\u00a0: ce n&rsquo;est qu&rsquo;une diversification de la palette des outils de mise en sc\u00e8ne qui participent \u00e0 l\u2019immersion.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right\">Victoria Brun<\/h6>\n<pre>Photographie :\u00a0Julien Piffaud<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point | En savoir plus Ne faites pas comme moi et ne soyez pas timides, levez-vous et criez \u00ab\u00a0Bravo\u00a0!\u00a0\u00bb \u00e0 la fin de Bluebird. Dur dur la critique quand on n&rsquo;a pas grand-chose \u00e0 redire&#8230; Je vais donc commencer par les [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":10654,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14,4,36],"tags":[],"class_list":["post-10826","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-archives","category-theatre","category-theatre-du-rond-point"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10826","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=10826"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10826\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=10826"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=10826"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=10826"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}