{"id":1146,"date":"2011-11-04T15:56:21","date_gmt":"2011-11-04T14:56:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=1146"},"modified":"2011-11-04T15:56:21","modified_gmt":"2011-11-04T14:56:21","slug":"les-solidarites-mysterieuses-pascal-quignard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=1146","title":{"rendered":"Les solidarit\u00e9s myst\u00e9rieuses, Pascal Quignard"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Les solidarit\u00e9s myst\u00e9rieuses<\/em>, \u00e9crit par Pascal Quignard et publi\u00e9 aux \u00e9ditions Gallimard. <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chronique litt\u00e9raire de <strong>Colin Gu\u00e9rand<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Myst\u00e9rieux, le titre lui-m\u00eame l\u2019est. Seule, une citation plac\u00e9e en quatri\u00e8me de couverture, vient \u00e9clairer de sa faible lueur la p\u00e9nombre de cette formule, presque mystique\u00a0: le nouveau roman de Pascal Guignard, on le devine, traite des relations humaines; de relations sous-terraines mais puissantes, presque incompr\u00e9hensibles, et belles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces solidarit\u00e9s, le roman les d\u00e9cline autour de quelques personnages, pris au milieu de la trame narrative, parmi lesquels une figure domine, noyau \u00e0 partir duquel se tissent progressivement les histoires annexes\u00a0: Claire.<br \/>\nEn effet, la premi\u00e8re partie s\u2019ouvre, d\u2019une mani\u00e8re tr\u00e8s sobre, sur le voyage de Claire, qui se rend seule au mariage de sa cousine, en Bretagne. Les descriptions sont simples, essentielles, saines. Le personnage de Claire est pour l\u2019instant obscur. On ne la conna\u00eet pas, elle ne nous est pas pr\u00e9sent\u00e9e. Cette amorce remplit avec efficacit\u00e9 le double r\u00f4le que Quignard lui a assign\u00e9\u00a0: ramener Claire dans sa Bretagne natale, charg\u00e9e de toutes les joies, mais aussi toutes les tares de son enfance, et l\u2019introduire dans la narration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et ce n\u2019est pas pur hasard si ces deux mouvements du personnage, l\u2019un g\u00e9ographique, l\u2019autre fictionnel, s\u2019entrem\u00ealent\u00a0: la Bretagne, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une pi\u00e8ce \u00ab\u00a0in camera\u00a0\u00bb de Racine, est l\u2019endroit dans lequel l\u2019action se passe, l\u2019endroit <em>n\u00e9cessaire<\/em> \u00e0 l\u2019action. On pourrait m\u00eame dire que l\u2019endroit <em>est<\/em> action. Dans cette histoire, Dinard, Saint-Enogat, La Clart\u00e9 sont autant de jalons qui marquent la Bretagne de Claire, autant de tr\u00e9sors ou de boites de Pandore enfouis dans la lande, rel\u00e9gu\u00e9s au fond de l\u2019inconscient breton durant l\u2019exil parisien, et qui ne peuvent ressurgir que devant sa pr\u00e9sence. La lande, l\u2019oc\u00e9an, les falaises, sont des images mouvantes qui peuplent la pens\u00e9e de Claire, la modifient, agissent sur son \u00eatre. Et cette complexit\u00e9, ce caract\u00e8re actif de l\u2019arri\u00e8re-plan est repris, traduit et modul\u00e9 par le syst\u00e8me narratif de Quignard\u00a0: \u00e0 mesure que Claire s\u2019enfonce dans les monde clos de la Bretagne, elle s\u2019emp\u00eatre dans la narration du roman, dont les entrelacs se dessinent en fond derri\u00e8re la simple trame, et rejoint la Bretagne au rang des manipulateurs cach\u00e9s de l\u2019exp\u00e9rience romanesque.<br \/>\nDurant cette premi\u00e8re partie, consacr\u00e9e \u00e0 Claire, le style est pos\u00e9, jamais grandiloquent, mais toujours efficace. Lui aussi, s\u2019est vu attribuer une utilit\u00e9 double\u00a0: celle, d\u2019abord, d\u2019imprimer au texte cette l\u00e9g\u00e8re m\u00e9lancolie, sournoise et pers\u00e9v\u00e9rante, qui enveloppe en permanence le personnage de Claire, et teinte son monde d\u2019une grisaille bretonne. Et celle, d\u2019autre part, de permettre, par sa calme sobri\u00e9t\u00e9, les changements constants de points de vue, de sch\u00e9mas narratifs, des temps du r\u00e9cit, qui, malgr\u00e9 toutes les d\u00e9sorientations qu\u2019ils font subir au lecteur, reposent sur cet \u00e9l\u00e9ment connu, continu et quelque part rassurant du style.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne trouvera pas, dans le roman de Pascal Quignard, de descriptions faites \u00e0 grands coups de plume, mais au contraire, des petites touches <em>vraies<\/em> qui se multiplient pour former un tableau cubiste. En effet, les descriptions partielles et plurielles qui caract\u00e9risent ce roman s\u2019apparentent quelque peu \u00e0 un Picasso\u00a0: un personnage y est d\u00e9crit d\u2019un point de vue particulier, qui est ensuite abandonn\u00e9, et repris par d\u2019autres personnages, d\u2019autres voix, qui apportent \u00e0 la description pr\u00e9c\u00e9dente de nouveaux \u00e9l\u00e9ments, la compl\u00e8tent, la r\u00e9ajustent, de sorte que l\u2019on visualise le sujet de la description sous diff\u00e9rents \u00e9clairages, ou diff\u00e9rents angles, comme si l\u2019on pouvait voir tous les aspects d\u2019un \u00eatre de volume.<br \/>\nDe plus, on observe, au sein de la partie explicitement d\u00e9di\u00e9e \u00e0 Claire de savants changements de temps, qui viennent alt\u00e9rer la nature de la narration, la modifier l\u00e9g\u00e8rement dans un sens ou un autre. Ainsi, on notera un exemple frappant de l\u2019utilisation par Quignard de l\u2019\u00e9ventail des temps grammaticaux \u00e0 la page 59, lorsque Claire rentre dans la pharmacie de La Clart\u00e9 au pr\u00e9sent, et s\u2019en \u00e9chappe au pass\u00e9, apr\u00e8s avoir subi un traumatisme \u00e9motionnel. Si l\u2019on analyse ce passage, on remarque que, fid\u00e8le \u00e0 l\u2019esprit stylistique d\u00e9velopp\u00e9 jusqu\u2019alors, sobre et distant, Quignard passe du pr\u00e9sent au pass\u00e9 simple lorsque survient la crise \u00e9motionnelle de Claire, puis, une fois Claire enfuie, poursuit par de l\u2019imparfait, pour ensuite retourner au pr\u00e9sent. Comme si, devant la violence du choc \u00e9motionnel, le pr\u00e9sent, qui accompagnait Claire dans sa banale promenade, se r\u00e9tractait en un pass\u00e9 simple de mise \u00e0 distance, avant de revenir vers elle progressivement, par la transition d\u2019un imparfait de soulagement. Ainsi, la continuit\u00e9 m\u00e9lancolique de la narration est pr\u00e9serv\u00e9e, et l\u2019\u00e9motion, bien qu\u2019elle soit partiellement camoufl\u00e9e par ce proc\u00e9d\u00e9, se fait sentir, plus subtile.<br \/>\nCe sont ce jeu narratif, ces ellipses perp\u00e9tuelles sem\u00e9es dans le r\u00e9cit qui forment le c\u00f4t\u00e9 discontinu du roman, et qui se construisent autour de la base stable qu\u2019est le ton m\u00e9lancolique du r\u00e9cit. L\u2019histoire est fragment\u00e9e, pas le style. Du moins, pour la premi\u00e8re partie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous ne sommes pas au bout des surprises que nous r\u00e9serve Quignard. Lentement, mais s\u00fbrement, la description de Claire prend du volume dans les parties suivantes, se pr\u00e9cise, parfois se contredit. Au fur et \u00e0 mesure que les points de vue d\u00e9filent (celui de Simon, de Paul, de Juliette\u2026), on d\u00e9couvre des facettes cach\u00e9es de Claire, ou plut\u00f4t Marie-Claire, de son amour pour le pharmacien de La Clart\u00e9. L\u2019auteur, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un nouveau romancier, m\u00e9nage des effets de transition, des zones d\u2019ombres partiellement chass\u00e9es par des r\u00e9v\u00e9lations, des illuminations progressives rendues possibles par la multiplicit\u00e9 des points de vue. Un proc\u00e9d\u00e9 d\u2019autant plus efficace qu\u2019il est servi en \u00e9cho par une multiplicit\u00e9 des styles, qui s\u2019accordent avec la personnalit\u00e9 des protagonistes\u00a0: la partie d\u00e9di\u00e9e \u00e0 Paul, par exemple, fait montre d\u2019une langue plus resserr\u00e9e, plus dense que celle de Claire. Chez Paul, les phrases s\u2019allongent, s\u2019accumulent, alors qu\u2019une certaine raret\u00e9, un principe d\u2019\u00e9conomie caract\u00e9risaient celles de Claire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est donc une merveille de complexit\u00e9 que nous livre Quignard avec ce dernier roman, un fouillis de mots, de voix qui parlent \u00e0 la fois \u00e0 l\u2019unisson et \u00e0 contretemps, qui m\u00e9langent accords et d\u00e9saccords, qui se compl\u00e8tent ou qui s\u2019infirment. Un fouillis qui n\u2019est r\u00e9gi que par l\u2019histoire distendue de Claire, qui appara\u00eet en pointill\u00e9s dans le texte, et dont la ligne directrice est donn\u00e9e par le ton dominant du roman, celui de la m\u00e9lancolie, celui de la Bretagne.<br \/>\nL\u2019histoire est simple, son utilisation est plurielle, subtile, volumineuse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Les solidarit\u00e9s myst\u00e9rieuses, \u00e9crit par Pascal Quignard et publi\u00e9 aux \u00e9ditions Gallimard. Chronique litt\u00e9raire de Colin Gu\u00e9rand. Myst\u00e9rieux, le titre lui-m\u00eame l\u2019est. 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