{"id":12482,"date":"2019-02-13T15:57:47","date_gmt":"2019-02-13T14:57:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=12482"},"modified":"2019-02-13T15:57:47","modified_gmt":"2019-02-13T14:57:47","slug":"partage-de-midi-paul-claudel-eric-vigner","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=12482","title":{"rendered":"Partage de midi \/ Paul Claudel &#8211; Eric Vigner"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Partage de midi<\/em>. Une pi\u00e8ce en trois actes particuli\u00e8rement\ndenses que Vigner a mis en sc\u00e8ne au sein du th\u00e9\u00e2tre des Abbesses. La fid\u00e9lit\u00e9\nau texte \u00e9tait touchante, les com\u00e9diens n\u2019ont fait l\u2019impasse sur aucune\nr\u00e9plique, toutes les sc\u00e8nes ont \u00e9t\u00e9 rendu dans la richesse de leur contenu. <\/p>\n\n\n\n<p>Cependant le jeu est\nplus discutable. <\/p>\n\n\n\n<p>Le premier acte est\nfid\u00e8le \u00e0 l\u2019attitude des personnages, M\u00e9sa, perturb\u00e9, d\u00e9chir\u00e9 d\u2019amour pour la\nfigure d\u2019Ys\u00e9 qui joue de ces trois pr\u00e9tendants pr\u00e9sents sur le bateau, Almaric\net De Ciz. Une femme, guerri\u00e8re et pourtant enfantine, qui parcoure la sc\u00e8ne\navec d\u00e9sinvolture. On plonge ainsi au sein d\u2019un 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle du\nvoyage, impr\u00e9gn\u00e9 des cultures orientales. Le d\u00e9cor, simple, sans surplus, nous\nporte sous un soleil de midi o\u00f9 le foyer d\u2019un gong chinois luit. Vigner assume\nquelques interpr\u00e9tations du texte, o\u00f9 il rapproche de la figure d\u2019Ys\u00e9, de Camille,\nla s\u0153ur de Paul Claudel, dans un jeu sculptural \u2013 on peut comprendre ce\nrapprochement&nbsp;: cette femme forte, qui s\u2019\u00e9prend dans des relations\nsentimentales tourmentantes, mais dont seule l\u2019\u0153uvre, ici, les enfants que\nCamille n\u2019aura jamais eu, importe, n\u2019est pas sans rappeler l\u2019existence de cette\nfemme-sculpteur. Seulement, cette id\u00e9e interroge le rapport du po\u00e8te \u00e0 sa s\u0153ur,\ndans cet hommage tragique qu\u2019il lui ferait\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s le second acte,\nle rideau en bois, les lumi\u00e8res p\u00e2les de l\u2019adieu d\u2019un mari, et des\nretrouvailles d\u2019un amant \u2013 ceux d\u2019Ys\u00e9 \u2013 ne rattrapent pas un jeu sc\u00e9nique\ngonfl\u00e9. Il y a s\u00fbrement une tentative d\u2019int\u00e9grer quelques pratiques asiatiques,\no\u00f9 les com\u00e9diens \u00e9tirent les syllabes en longues notes finales, seulement, dans\nun contexte occidental, la tentative a \u00e9chou\u00e9&nbsp;: la salle rit. Cette\ninitiative a eu pour cons\u00e9quence de transformer la trag\u00e9die du trio dans lequel\nsont englu\u00e9s Ys\u00e9, M\u00e9sa et De Ciz, en une sc\u00e8ne comique \u2013 trahissant sans\nm\u00e9nagement la pi\u00e8ce de Claudel. Les fortes images, comme celle d\u2019un M\u00e9sa, v\u00eatu\nde blanc, agenouill\u00e9 aux pieds d\u2019une Ys\u00e9 recouverte d\u2019une robe noire, qui\nl\u2019enchaine de ses bras, ne sauront rattraper cette terrible trahison. Le second\nacte est un \u00e9chec, et s\u2019\u00e9tend en longueur. <\/p>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me heure\nde la repr\u00e9sentation sera celle du troisi\u00e8me acte. Le d\u00e9cor sobre dans lequel\ntransparait une lumi\u00e8re lunaire, donne \u00e0 voir le partage de minuit&nbsp;: cette\nmort cruelle signifi\u00e9e par les bras tendus d\u2019Ys\u00e9 et de M\u00e9sa. Malheureusement,\nle monologue d\u00e9chirant de beaut\u00e9 de M\u00e9sa, suite \u00e0 sa propre mort et \u00e0 sa\nrencontre avec Dieu, n\u2019est pas rendu avec justice. L\u2019\u00e9locution du com\u00e9dien est\ngonfl\u00e9e, hach\u00e9e et alourdit une tirade qui repr\u00e9sente pourtant le c\u0153ur de la\npi\u00e8ce. <\/p>\n\n\n\n<p>En bref, Vigner,\ncomme les com\u00e9diens, ont souhait\u00e9 rendre hommage au texte en lui restant\nfid\u00e8le&nbsp;: un d\u00e9cor qui rend compte de l\u2019atmosph\u00e8re, des costumes qui\nrendent compte de l\u2019\u00e9poque. Mais, le rapport \u00e0 l\u2019Orient que Claudel a parcouru\net dont il fait r\u00e9f\u00e9rence dans son \u0153uvre, a \u00e9t\u00e9 excessif, ce qui a trahi la\npi\u00e8ce. Il aurait fallu rester aussi sobre dans le jeu des com\u00e9diens, qu\u2019ils\nl\u2019ont \u00e9t\u00e9 dans l\u2019agencement du d\u00e9cor, car le texte est d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s dense et se\nsuffit donc \u00e0 lui-m\u00eame. L\u2019humilit\u00e9 aurait \u00e9t\u00e9 appr\u00e9ciable.&nbsp; <\/p>\n\n\n\n<p>Soumya Berrag<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">___________________<\/p>\n\n\n\n<p><em>Partage de midi<\/em>, jou\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre des abbesses, n\u2019est pas une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre po\u00e9tique, c\u2019est une po\u00e9sie th\u00e9\u00e2trale. La fameuse <em>poesis<\/em> d\u2019Aristote c\u2019est le \u00ab\u00a0faire\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0production\u00a0\u00bb &#8211; <em>to make<\/em>. Qu\u2019a fait Claudel\u00a0? Il a r\u00e9dig\u00e9 son autobiographie. Il est Mesa. Sans nouvelles de la femme qu&rsquo;il aimait \u2013 et qui en aime un autre, Claudel devient fou de douleur. La perte de cet amour humain s\u2019additionne \u00e0 la perte de l\u2019amour divin\u00a0: Claudel avait cru \u00eatre appel\u00e9 \u00e0 entrer dans les ordres mais il a \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9 en Chine. Ces circonstances pr\u00e9sident la r\u00e9daction de cette pi\u00e8ce, qui \u00e9voque les aspirations profondes de l\u2019homme\u00a0: l\u2019amour d\u2019une femme et la foi en Dieu, deux raisons d\u2019avoir le c\u0153ur qui \u00e9clate.<\/p>\n\n\n\n<p>Yz\u00e9, mari\u00e9e \u00e0 un\naventurier souhaitant faire affaire en Chine, d\u00e9couvre sur le bateau un ancien\namant, Mesa. Durant le premier acte, elle ne c\u00e8de pas \u00e0 ses avances \u2013 mais commet\nfinalement l\u2019adult\u00e8re dans le deuxi\u00e8me. Ce drame rassemble quatre personnages :\nYs\u00e9&nbsp;; de Ciz, son \u00e9poux, Amalric, son amant, qu\u2019elle a connu dix ans plus\nt\u00f4t, et Mesa, son fantasme.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette pi\u00e8ce est\nenracin\u00e9e dans le r\u00e9el. C\u2019est l\u2019histoire que Claudel a v\u00e9cu de 1900 \u00e0 1905 avec Rosalie, rencontr\u00e9e sur un\nbateau qui les amenait en Chine, alors qu\u2019elle \u00e9tait mari\u00e9e \u00e0 Francis Vetch, et\nm\u00e8re de famille. Claudel saisit l\u2019occasion de r\u00e9\u00e9crire une des parties les plus\nintenses de sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019amour interdit est\nle pivot du r\u00e9cit. L&rsquo;amant prend le risque d&rsquo;aimer sans \u00eatre aim\u00e9. On dit qu\u2019il\nfait des avances, alors qu\u2019il est simplement en avance. L\u2019amant a quelque chose\nde divin. Dieu, lui aussi, est en avance. Lui aussi prend le risque d\u2019aimer\ntout le monde, tout en laissant la libert\u00e9 de ne pas l\u2019aimer en retour. Mais\nn\u2019est pas Dieu qui veut. Dieu a tout son temps, quand Yz\u00e9 vieillit.<\/p>\n\n\n\n<p>La mystique impr\u00e8gne\nla pi\u00e8ce. Au commencement \u00e9tait \u2026 L\u2019amour. C&rsquo;est l&rsquo;immuable point de d\u00e9part. Plus\non avance vers la fin, et plus le commencement revient. Comme il est justement\ndit, dans ce dialogue avec Dieu, \u00ab&nbsp;au-dessus de l\u2019amour il n\u2019y a rien, pas\nm\u00eame Vous&nbsp;\u00bb. Mais cet amour blesse&nbsp;: \u00ab&nbsp;peu importe que tu me\nfasses mal tant que je sais que tu me serres&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La diction des acteurs\nest un pr\u00e9alable fondamental pour appr\u00e9cier une \u0153uvre de Claudel. Les phrases\nsont prononc\u00e9es nettement, avec quelques variations de bon aloi, et une \u00e9trange\nremont\u00e9e de d\u00e9sespoir qui att\u00e9nue le m\u00e9tal ac\u00e9r\u00e9 de certaines envol\u00e9es\nlyriques. Il y a chez Claudel un sens de la transition, une mani\u00e8re si\nd\u00e9sinvolte et pourtant si pr\u00e9cise de nous faire entrer dans une phrase, de la\nd\u00e9couper, de l&rsquo;inciser, de l&rsquo;ouvrir comme un fruit m\u00fbr. D\u2019ailleurs il sera dit\ndans la pi\u00e8ce&nbsp;: ouvre-toi par l\u2019int\u00e9rieur, comme on ouvre un livre.<\/p>\n\n\n\n<p>La geste de Vigner,\nle metteur en sc\u00e8ne, rend la pi\u00e8ce plus compl\u00e8te, en ce qu\u2019elle ne s\u2019adresse\npas seulement aux yeux et aux oreilles. Il ajoute la dimension olfactive par l\u2019utilisation\nde l\u2019encens. D\u00e8s les premi\u00e8res minutes, une atmosph\u00e8re d\u2019\u00e9glise envahit le\nth\u00e9\u00e2tre. Si cette pi\u00e8ce est en prose, son odeur c\u2019est de la po\u00e9sie. Le mot <em>odeur<\/em> nous rappelle que tout commence\npar une ode, et tout finit dans les heures. Des heures, cette pi\u00e8ce en comprend\ntrois&nbsp;; ce qui, pour Claudel, est une dur\u00e9e modeste. On se souvient du <em>Soulier de satin <\/em>et de ses onze heures\nde repr\u00e9sentation. Une clepsydre int\u00e9rieure nous fait comprendre que le temps\ns\u2019\u00e9coule de plus en plus vite, les actes se succ\u00e8dent comme on suffoque, pour\naboutir \u00e0 une sc\u00e8ne finale sanglante.<\/p>\n\n\n\n<p>La langue somptueuse\nde Claudel, en particulier son mysticisme, bouscule le spectateur contemporain.\nLa cause se trouve dans la transcendance qu\u2019il ajoute&nbsp;: le monde des\nhommes ne suffit qu\u2019aux borgnes, Claudel nous ouvre les yeux. Il ne fuit pas la\nr\u00e9alit\u00e9 mais nous (em)porte vers un monde divin.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce d\u00e9but du XXIe\nsi\u00e8cle, cette pi\u00e8ce nous rappelle le bond qu\u2019a fait la langue fran\u00e7aise en\npassant de Bossuet au SMS. Mais n\u2019oublions pas la belle langue du XXe si\u00e8cle. Toute\ncette c\u00e9r\u00e9monie, ces phrases, lourdes, pompeuses, corset\u00e9es, tout ce d\u00e9cor,\ntout ce \u00ab\u00a0th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb, finalement, qui existe si peu chez les dramaturges\ncontemporains \u2013 qui se sont d\u00e9barrass\u00e9s de toute syntaxe, de toute couleur, de\ntoute saveur, et donc de tout sens. <\/p>\n\n\n\n<p>Pierre-Hugues Barr\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">______________________<\/p>\n\n\n\n<p>A lire\nles diff\u00e9rentes critiques au sujet du <em>Partage\nde Midi<\/em> d\u2019Eric Vigner (dans <em>Le Monde<\/em>,\n<em>T\u00e9l\u00e9rama<\/em>, <em>Les Echos<\/em>, <em>Mediapart<\/em>, <em>La Terrasse<\/em>, <em>Toute la culture<\/em>), on peut relever un point commun frappant&nbsp;:\nces textes en parlent peu. Une invariable explication d\u2019ordre biographique\n(Mesa est Claudel lui m\u00eame, Ys\u00e9 son premier amour, Rosalie Vetch) occupe la\nmoiti\u00e9 ou plus de ces textes. S\u2019ensuivent des consid\u00e9rations sur la pi\u00e8ce en\nelle-m\u00eame&nbsp;: sa beaut\u00e9, sa profondeur, son mysticisme ou sa justesse de\nretranscription des passions humaines&#8230; Ce qui laisse peu de place pour le\ntraitement de la mise en sc\u00e8ne propos\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre des Abbesses. Ce d\u00e9placement\nde la critique vers le contexte de la pi\u00e8ce ou m\u00eame la carri\u00e8re du metteur en\nsc\u00e8ne souligne comme par n\u00e9gatif, par ce qu\u2019elle n\u2019aborde pas, l\u2019une des limites\ndu travail d\u2019Eric Vigner.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ind\u00e9cision\ndu ton et des intentions de ce <em>Partage de\nMidi<\/em> d\u00e9route en effet le spectateur, lui pr\u00e9sentant davantage de vell\u00e9it\u00e9s,\nde pistes qui se contredisent que d\u2019axes d\u2019analyse permettant une impression forte\nsur la mise en sc\u00e8ne. S\u2019inspirant du th\u00e9\u00e2tre n\u00f4 avec ses positions codifi\u00e9es\nd\u2019\u00e9ventail et ses intonations lentes et chant\u00e9es, le jeu de <strong>Jutta Johanna Weiss<\/strong> (Ys\u00e9) semble appropri\u00e9 dans ce d\u00e9cor aux\ninfluences hybrides, entre boutique d\u2019antiquaire et pavillon chinois, s\u2019\u00e9purant\nau fur et \u00e0 mesure de la pi\u00e8ce. La solennit\u00e9 et le caract\u00e8re psalmodique des\nr\u00e9pliques conviendraient \u00e0 la fois au mysticisme de <em>Partage de Midi<\/em> et \u00e0 son traitement de la passion amoureuse, leur\ndonnant une port\u00e9e lyrique sup\u00e9rieure, op\u00e9ratique. Cependant en pratique, il ne\ns\u2019agit que d\u2019une imitation des codes d\u2019un th\u00e9\u00e2tre, auquel sont emprunt\u00e9es les\napparences sans en comprendre son essence, son caract\u00e8re rituel, sacr\u00e9&nbsp;:\nainsi des positions d\u2019\u00e9ventail, qui ne signifient rien, et se r\u00e9duisent \u00e0 des\nposes orientalisantes. En ce qui concerne la voix, elle n\u2019est pas assez\npuissante pour les modulations qu\u2019elle adopte, faisant ressembler le texte de\nClaudel davantage \u00e0 une plainte g\u00e9missante qu\u2019\u00e0 un v\u00e9ritable chant. Les\nr\u00e9actions du public \u00e9taient du reste assez r\u00e9v\u00e9latrices, ce ton plaintif a fait\nrire, cr\u00e9ant un contresens avec une pi\u00e8ce aussi sombre, mais \u00e9galement avec ce\npersonnage de femme forte d\u2019Ys\u00e9, sensuelle et duplice, semblant ici geindre. La\nmise en sc\u00e8ne parait par ailleurs entretenir ce malentendu, le caract\u00e8re\ncomique devenant donc volontaire, en faisant par exemple adopter des positions\ncaricaturales \u00e0 Ys\u00e9, comme celle o\u00f9 elle pose son pied sur le torse de son\namant comme sur un troph\u00e9e de chasse (pose qui a effectivement fait rire la\nsalle).<\/p>\n\n\n\n<p>Le\ncomique est cependant contrebalanc\u00e9 par le texte de Claudel et le jeu magn\u00e9tique\nde <strong>Stanislas Nordey<\/strong> (Mesa), formant donc cette ind\u00e9cision de ton.\nLes d\u00e9cors participent \u00e9galement \u00e0 cette ambivalence, exacerbant le lyrisme du <em>Partage de Midi<\/em>, notamment dans le\ndeuxi\u00e8me acte, avec un rideau en bambou ondoyant en vagues rendues dor\u00e9es par\nl\u2019\u00e9clairage, ou dans le dernier avec une brume donnant \u00e0 la statue de marin\npr\u00e9sente tout au long de la pi\u00e8ce des allures d\u2019idole myst\u00e9rieuse abandonn\u00e9e. La\nmise en sc\u00e8ne d\u2019Eric Vigner laisse donc un sentiment mitig\u00e9. L\u2019intelligence de\nl\u2019ouverture envoutante, d\u00e9pla\u00e7ant une partie finale de la pi\u00e8ce dans les\npremi\u00e8res minutes du spectacle, et la beaut\u00e9 du d\u00e9nouement (<strong>Jutta Johanna Weiss abandonnant ce mani\u00e9risme\norientaliste, devient troublante et bouleversante)<\/strong>, ne parvenant pas tout \u00e0 fait \u00e0 dissiper une\nimpression de g\u00e2chis.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie Clavreul<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">________________________<\/p>\n\n\n\n<p>Faire d\u2019une sc\u00e8ne\npublique l\u2019intime cocon d\u2019une passion br\u00fblante est l\u2019un des paradoxes les plus\nriches que le th\u00e9\u00e2tre puisse offrir \u00e0 son spectateur en termes d\u2019\u00e9motion, et ce\nd\u2019autant plus lorsque ce drame de l\u2019amour est \u00e9crit par Paul Claudel.\nL\u2019intensit\u00e9 de la repr\u00e9sentation se ressent donc d\u00e8s les premiers\n\u00ab&nbsp;versets&nbsp;\u00bb souffl\u00e9s, expuls\u00e9s d\u2019une poitrine qui souffre de l\u2019effort\nque ce texte de titan repr\u00e9sente pour elle. La tr\u00e8s grande stylisation du\nspectacle souligne la mat\u00e9rialit\u00e9 des corps en sueur et ext\u00e9nuant d\u2019amour, dans\nune partition \u00e0 quatre voix et qui se fait souvent duo ou duel.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Partage de Midi<\/em> retrace en effet l\u2019histoire d\u2019une femme qui\naime trois hommes&nbsp;: son mari, Cys, son amant, Amalric, et son amour, Mesa.\nIls se retrouvent tous trois le temps d\u2019une travers\u00e9e qui les porte aux confins\nde l\u2019Orient et d\u2019eux-m\u00eames&nbsp;: en Chine. L\u2019\u00e9l\u00e9gante sc\u00e9nographie r\u00e9v\u00e8le le\ncolonialisme latent de la diplomatie fran\u00e7aise et de ses v\u00e9ritables int\u00e9r\u00eats en\nAsie, h\u00e9sitant entre po\u00e9sie de la nature (le gong qui marque le d\u00e9filement des\nheures, l\u2019arbre, le paon dessin\u00e9 sur le sol) et \u00ab&nbsp;civilisation&nbsp;\u00bb\nintrusive (la grande statue de marin conqu\u00e9rant qui regarde au loin dans sa\nlongue vue). Cette \u00e9l\u00e9gance se manifeste \u00e9galement dans le choix que fait Eric\nVignier du symbolisme pour dire l\u2019intimit\u00e9 des corps et le feu de la passion.\nLa danse pour signifier les caresses, le rythme pour dire les h\u00e9sitations et\nl\u2019abandon. Ces choix, de m\u00eame que le jeu habit\u00e9 de Stanislas Nordey, auraient\npu \u00eatre la cl\u00e9 d\u2019une r\u00e9ussite sans fausse note. <\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant une\ninterrogation demeure et celle-ci est de taille. Pourquoi avoir compris Ys\u00e9\ncomme une femme manipulatrice et coquette&nbsp;? Pourquoi avoir r\u00e9duit une\npassion meurtri\u00e8re \u00e0 une simple manigance de la part d\u2019une femme en qu\u00eate de\nprotection&nbsp;? Pourquoi r\u00e9duire le texte de Claudel \u00e0 sa franche misogynie\ntandis que dans le m\u00eame temps il fait des femmes un symbole de puissance&nbsp;?\nJutta Johanna Weiss use ainsi d\u2019une gestuelle et d\u2019un jeu de visage qui la\ntransforment progressivement en poup\u00e9e. Sa mani\u00e8re de prononcer \u00e0 l\u2019infini et\nd\u2019une voix tr\u00e8s aig\u00fce les voyelles de son texte le plus beau r\u00e9duisent ce\ndernier \u00e0 une mimique vide de sentiment. Un groupe scolaire \u00e9tait d\u2019ailleurs pr\u00e9sent\ndans la salle et a ri dans les moments les plus bouleversants&nbsp;: il est\ntoujours dommage de constater qu\u2019une mise en sc\u00e8ne ambitieuse a pour effet de restreindre\naux seuls initi\u00e9s le bonheur de voir l\u2019\u0153uvre de Claudel. <\/p>\n\n\n\n<p>Mathilde Charras<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\"><em>_______________________<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;intrigue est la suivante : une femme, Ys\u00e9, est aux\nprises avec trois hommes : Ciz, son mari, Almaric, ami du couple qui deviendra\nson amant, et Mesa, avec qui elle aura \u00e9galement une relation. M\u00eame si le\npersonnage d&rsquo;Ys\u00e9 est central, car c&rsquo;est autour de lui que gravitent les trois\nhommes, le texte s&rsquo;int\u00e9resse plus \u00e0 Mesa. C&rsquo;est lui qui ouvre la pi\u00e8ce, lui qui\nla ferme, et c&rsquo;est de son point de vue que sont abord\u00e9s les divers \u00e9v\u00e8nements\nde l&rsquo;intrigue. <\/p>\n\n\n\n<p>La sc\u00e8ne se d\u00e9roule dans le premier acte sur un\npaquebot, qui achemine les quatre personnages vers la Chine, dans le contexte\nde la colonisation. Le huis-clos semble \u00e9vident entre ces personnages. Mesa est\nimm\u00e9diatement passionn\u00e9 par Ys\u00e9, qui repr\u00e9sente la femme fatale. C&rsquo;est tout le\ndrame pour le jeune homme : il voulait devenir moine, a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9 par Dieu, et\nse retrouve d\u00e9sormais d\u00e9vor\u00e9 par la passion que lui inspire Ys\u00e9, une femme\nmari\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans le deuxi\u00e8me temps de la pi\u00e8ce, les personnages\nsont arriv\u00e9s \u00e0 Hong-Kong. Ys\u00e9 et Ciz discutent : il doit faire un voyage\ndangereux pour affaire. Alors qu&rsquo;il quitte la sc\u00e8ne, il est remplac\u00e9 par Mesa,\net, dans un flambyant duo, les deux personnages se d\u00e9clarent leur passion. Ils\ncomplotent contre Ciz qui part. La passion semble gouverner les actes des deux\namants, pr\u00eats \u00e0 tout pour pouvoir s&rsquo;unir. Dans le contexte religieux, on\ncomprend \u00e0 quel point ce moment est symbolique : la tentation va \u00eatre assouvie,\nl&rsquo;adult\u00e8re est consomm\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans le troisi\u00e8me et dernier acte, nous retrouvons Ys\u00e9,\nseule chez elle, qui attend le retour d&rsquo;Almaric avec qui elle s&rsquo;est mis en\nm\u00e9nage. On apprend qu&rsquo;elle a eu un enfant de Mesa, qu&rsquo;elle a quitt\u00e9 pour cacher\nsa grossesse. Almaric lui annonce qu&rsquo;ils vont mourir, lorsque Mesa arrive pour\nsauver Ys\u00e9 et leur enfant. C&rsquo;est l&rsquo;occasion pour lui de lui adresser des\nreproches, mais Almaric lui tire dessus. Rest\u00e9 seul, bless\u00e9, Mesa s&rsquo;adresse \u00e0\nDieu. Ys\u00e9 r\u00e9-apparait : puisque Ciz est d\u00e9sormais d\u00e9c\u00e9d\u00e9, ils peuvent s&rsquo;unir au\nseuil de la mort. On ne laisse aucun doute sur la fin : Ys\u00e9 et Mesa se sont\nunis dans leur amour pour Dieu. <\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9sum\u00e9, certes long, semble essentiel pour exposer\ntous les enjeux de la repr\u00e9sentation \u00e0 laquelle j&rsquo;ai assist\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne la mise en sc\u00e8ne, on ne peut qu&rsquo;\u00eatre\nsubjugu\u00e9 par le jeu des com\u00e9diens. Ils ex\u00e9cutent \u00e0 la perfection le texte de\nClaudel. Jutta Johanna Weiss, la com\u00e9dienne qui interpr\u00e8te Ys\u00e9, est grandiose :\nelle occupe la sc\u00e8ne pendant 2h40 et rien, ni ses intonations, ni les mimiques\nde son visage, ne sont laiss\u00e9es au hasard. <\/p>\n\n\n\n<p>Aux superbes prestations s&rsquo;ajoutent les d\u00e9cors. Ceux-ci\nchangent \u00e0 chaque acte, et visent \u00e0 recr\u00e9er parfaitement l&rsquo;atmosph\u00e8re\n\u00e9touffante du huis-clos. Le jeu de lumi\u00e8res est particuli\u00e8rement int\u00e9ressant,\nnotamment avec les bougies qu&rsquo;allument puis \u00e9teignent les personnages. Il\nsemble tr\u00e8s symbolique et r\u00e9v\u00e9lateur des consciences des personnages. Par\nailleurs, le caract\u00e8re intimiste du th\u00e9\u00e2tre des Abbesses place le spectateur\ndans le r\u00f4le d&rsquo;un voyeur, presque d\u00e9rang\u00e9 d&rsquo;assister aux diverses sc\u00e8nes\npriv\u00e9es qui se jouent sous ses yeux. Il est malgr\u00e9 lui complice de cette\nliaison adult\u00e8re, ce qui renforce l&rsquo;atmosph\u00e8re parfois d\u00e9rangeante de la pi\u00e8ce.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l&rsquo;instant, la critique semble \u00e9logieuse. En\nprenant s\u00e9par\u00e9ment les com\u00e9diens, les d\u00e9cors, la mise en sc\u00e8ne, tout semble\nr\u00e9ussi. Et pourtant&#8230; C&rsquo;\u00e9tait sans compter le texte de Claudel en lui- m\u00eame.\nIl est tr\u00e8s important, avant d&rsquo;aller voir une pi\u00e8ce \u00e9crite par lui, de\nconna\u00eetre l&rsquo;arri\u00e8re-plan et le contexte dans lequel il compose ses pi\u00e8ces. Cet\nauteur est tr\u00e8s engag\u00e9 dans le domaine de la foi chr\u00e9tienne. La morale\nreligieuse est donc tr\u00a7st pr\u00e9sente dans ces pi\u00e8ces, et c&rsquo;est ce que le r\u00e9sum\u00e9\ns&rsquo;est efforc\u00e9 de souligner. <\/p>\n\n\n\n<p>Je me permets de parler en mon nom : la dimension\nreligieuse m&rsquo;a sembl\u00e9 choquante et perturbante. Je ne m&rsquo;attendais pas \u00e0\nretrouver une morale chr\u00e9tienne aussi pr\u00e9sente. Certes, la pi\u00e8ce est <\/p>\n\n\n\n<p>compos\u00e9e aussi d&rsquo;autres id\u00e9es, mais c&rsquo;est celle-ci qui\nm&rsquo;a paru la plus pr\u00e9sente, ou qui en tout cas \u00e0 le plus \u00e9veill\u00e9e mon attention.\u2028Je suis ressortie de la pi\u00e8ce\nperplexe, une question en t\u00eate : peut-on tout repr\u00e9senter au th\u00e9\u00e2tre ? Il est\n\u00e9vident de voir la dimension pol\u00e9mique de la pi\u00e8ce, mais dans un contexte aussi\nfragile quant \u00e0 la religion et \u00e0 la la\u00efcit\u00e9, je me suis interrog\u00e9e sur la\nmani\u00e8re d&rsquo;exploiter les textes sensibles au th\u00e9\u00e2tre. <\/p>\n\n\n\n<p>Si cette pi\u00e8ce ne m&rsquo;aura pas transport\u00e9e du fait de sa\nmorale religieuse, elle aura au moins eu le m\u00e9rite de me faire r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la\npost\u00e9rit\u00e9 des pi\u00e8ces th\u00e9\u00e2trales. <\/p>\n\n\n\n<p>Clarisse Beno\u00eet <\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">______________________<\/p>\n\n\n\n<p>Photo : Jean-Louis Fernandez<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Partage de midi. Une pi\u00e8ce en trois actes particuli\u00e8rement denses que Vigner a mis en sc\u00e8ne au sein du th\u00e9\u00e2tre des Abbesses. La fid\u00e9lit\u00e9 au texte \u00e9tait touchante, les com\u00e9diens n\u2019ont fait l\u2019impasse sur aucune r\u00e9plique, toutes les sc\u00e8nes ont \u00e9t\u00e9 rendu dans la richesse [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":12483,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,90],"tags":[],"class_list":["post-12482","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-theatre","category-theatre-des-abbesses"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12482","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=12482"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12482\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=12482"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=12482"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=12482"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}