{"id":12764,"date":"2019-03-27T14:53:10","date_gmt":"2019-03-27T13:53:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=12764"},"modified":"2019-03-27T14:53:10","modified_gmt":"2019-03-27T13:53:10","slug":"le-fils-marine-bachelot-nguyen-david-gauchard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=12764","title":{"rendered":"Le fils \/ Marine Bachelot Nguyen &#8211; David Gauchard"},"content":{"rendered":"\n<p>Il est 18h30, les derniers spectateurs prennent place dans la petite salle sombre Jean Tardieu au sous-sol du Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point. Dans quelques minutes la pi\u00e8ce Le Fils \u00e9crite par Marine Bachelot Nguyen et mise en sc\u00e8ne par David Gauchard va commencer. <\/p>\n\n\n\n<p>Une femme, la quarantaine, en jean et chemise grise aux manches retrouss\u00e9es arrive sur la sc\u00e8ne. Ni guind\u00e9e, ni n\u00e9glig\u00e9e, elle ne nous aurait sans doute pas marqu\u00e9 si nous l\u2019avions crois\u00e9 dans la rue. Cette femme, Catherine dans la pi\u00e8ce, est seule sur un plateau circulaire en bois clair et a pour unique compagnie un clavecin (on se demande pourquoi il est l\u00e0) sur lequel elle joue quelques notes une fois pendant le spectacle. Commence alors son monologue qui va durer 1h10, et dont le c\u0153ur du sujet est la radicalisation religieuse. Ce n\u2019est pas de l\u2019islamisme dont il est question cette fois mais d\u2019int\u00e9grisme catholique. <\/p>\n\n\n\n<p>Cette pharmacienne qui ne fait pas de vague nous raconte sa vie, son histoire. De ses \u00e9tudes de pharmacie \u00e0 Rennes o\u00f9 elle a rencontr\u00e9 Philippe \u2013 son mari \u2013, \u00e0 la naissance de ses deux gar\u00e7ons \u2013 elle commence d\u2019ailleurs la pi\u00e8ce sur ce sujet \u2013, on suit l\u2019itin\u00e9raire de la femme, la m\u00e8re mais aussi la catholique. Et c\u2019est ainsi que se d\u00e9voile au spectateur une femme qui s\u2019engouffre dans l\u2019extr\u00e9misme religieux un peu par d\u00e9sir de faire partie d\u2019un groupe, un peu par faiblesse aussi mais surtout par hasard. Car c\u2019est avant tout une d\u00e9rive qu\u2019Emmanuelle Hiron joue seule sur la sc\u00e8ne devant nous. La parole est fluide, les id\u00e9es se suivent et se succ\u00e8dent, s\u2019interrogeant et nous interrogeant, nous public. Pas de place pour le jugement pendant ce spectacle, on est dans l\u2019intimit\u00e9, la pens\u00e9e de cette femme. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce d\u00e9cor tr\u00e8s \u00e9pur\u00e9, seule en sc\u00e8ne pendant plus d\u2019une heure, Emmanuelle Hiron joue extr\u00eamement bien, pleine de retenue et d\u2019\u00e9motion \u00e0 la fois, on est comme sur un fil, pris dans le tourbillon de la d\u00e9rive. Et pour ponctuer ce monologue, \u00e0 chaque fin de tableau lorsque le projecteur s\u2019est \u00e9teint, un bruit tel une bombe qui explose ouvre le tableau qui suit en m\u00eame temps que la lumi\u00e8re se rallume. Effet garanti sur le spectateur m\u00eame si l\u2019on se demande pourquoi cette mise en sc\u00e8ne\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019histoire d\u2019une femme ne peut expliquer la m\u00e9canique g\u00e9n\u00e9rale d\u2019une radicalisation religieuse, on essaie, le temps de la pi\u00e8ce, de comprendre celle de Catherine. On ne ressort pas indiff\u00e9rent de cette pi\u00e8ce tr\u00e8s actuelle. <\/p>\n\n\n\n<p>Alexandra Lagarde<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le fils&nbsp;\u00bb, au th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point, est une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre aux allures de documentaire qui nous pr\u00e9sente, gr\u00e2ce \u00e0 un seul-en-sc\u00e8ne efficace, l\u2019histoire d\u2019une femme \u00e0 la vie tr\u00e8s banale : pharmacienne dans la pharmacie de son mari, habitante de Province, mari\u00e9e avec deux gar\u00e7ons (coll\u00e9gien et lyc\u00e9en). Son mari est croyant, elle va donc \u00e0 la messe le dimanche et y fr\u00e9quente des notables de la ville. Elle est habill\u00e9e d\u2019un jean droit et d\u2019une chemise. Elle m\u00e8ne une vie tranquille, sans embuches, m\u00e9diocre. Bref, cette femme est \u00ab&nbsp;n\u2019importe qui&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Alternativement racont\u00e9e \u00e0 la premi\u00e8re et \u00e0 la troisi\u00e8me personne, de temps en temps elliptique ou s\u2019attardant parfois sur des d\u00e9tails qui donnent au r\u00e9cit des allures de r\u00e9el, l\u2019histoire se concentre peu \u00e0 peu sur une \u00e9poque de sa vie, au cours de laquelle elle est invit\u00e9e par la femme du chirurgien de la ville \u00e0 s\u2019engager contre une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre qualifi\u00e9e de blasph\u00e9matoire, puis contre le \u00ab&nbsp;mariage pour tous&nbsp;\u00bb. Encourag\u00e9e par ses amies, elle refuse \u00e0 pr\u00e9sent de d\u00e9livrer la pilule du lendemain, et propose aux jeunes femmes enceintes qu\u2019elle est amen\u00e9e \u00e0 rencontrer dans son m\u00e9tier des conseils pour garder ou non \u00ab&nbsp;l\u2019enfant&nbsp;\u00bb qu\u2019elles portent. Emport\u00e9e par la ferveur de protestation de la \u00ab&nbsp;manif\u2019 pour tous&nbsp;\u00bb, elle devient quelqu\u2019un &#8211; aux yeux de son mari, de sa famille, de ses amies, des autres. On d\u00e9couvre alors ce qu\u2019on pourrait qualifier de radicalisation ordinaire. Ses propos, au d\u00e9part innocents et l\u00e9gers, deviennent durs et tranch\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le texte ne se veut pas accusateur pour autant. Ainsi en va-t-il de l\u2019art du documentaire : il s\u2019agit de montrer, d\u00e9crire, rendre visible. Ici sont mises en lumi\u00e8re les circonstances simples qui conduisent une femme ordinaire \u00e0 une radicalisation dangereuse de la pens\u00e9e. Si l\u2019histoire a d\u00e9j\u00e0 fait l\u2019objet de nombreuses mises en sc\u00e8ne, au th\u00e9\u00e2tre ou au cin\u00e9ma, elle a le m\u00e9rite ici de mettre l\u2019accent sur le d\u00e9veloppement de la haine, encourag\u00e9 par un repli sur soi et une peur de la diff\u00e9rence. Cette haine \u00e0 l\u2019oppos\u00e9e des valeurs chr\u00e9tiennes traditionnelles, le personnage en prend conscience trop tard : ce n\u2019est que lorsqu\u2019elle retrouve le corps inerte de son jeune fils homosexuel, mort par suicide, que l\u2019on saisit avec elle l\u2019ampleur des d\u00e9g\u00e2ts irr\u00e9versibles que ce sentiment a commis, gr\u00e2ce \u00e0 une interpr\u00e9tation touchante de la com\u00e9dienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le r\u00e9cit ne cherche pas \u00e0 juger, il peut nous \u00eatre parfois difficile de s\u2019identifier \u00e0 cette femme, dont le discours semble parfois appartenir \u00e0 une autre \u00e9poque, la loi Taubira tant d\u00e9cri\u00e9e s\u2019installant peu \u00e0 peu dans les moeurs. Cette femme, donc, qui suscite parfois de l\u00e9g\u00e8res moqueries aupr\u00e8s du public du th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point, conclut pourtant son monologue empli de douleur en nous interpellant : \u00ab&nbsp;Et vous, si vous \u00e9tiez invit\u00e9s chez moi, auriez-vous accept\u00e9 ?&nbsp;\u00bb. Oui : et vous, vous qui vous vous moquez de la facilit\u00e9 avec laquelle je suis tomb\u00e9e dans la haine, n\u2019\u00eates-vous pas en train de faire de m\u00eame \u00e0 mon \u00e9gard ?<\/p>\n\n\n\n<p>Camille Lich\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p>Drame familial d\u2019une intensit\u00e9 captivante, Le Fils met en sc\u00e8ne une femme, seule sur sc\u00e8ne, conteuse d\u2019un instant, po\u00e9tesse d\u2019un moment. Cette femme, cette m\u00e8re, se livre \u00e0 un monologue int\u00e9rieur d\u2019une rare \u00e9loquence, dont l\u2019\u00e9motion perce le spectateur tout au long de la pi\u00e8ce. En proie \u00e0 ses d\u00e9mons, cette actrice passive de sa propre vie prend le public \u00e0 t\u00e9moin, comme pour lui raconter ses torts tout en recherchant son soutien. En cela r\u00e9side toute la subtilit\u00e9 de l\u2019oeuvre propos\u00e9e par le th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point : le spectateur assiste, impuissant, \u00e0 la descente aux enfers de cette pharmacienne, dont le principal d\u00e9faut est, au final, de se fondre dans la masse, en r\u00e9clamant une vie facile, normale, simple. \u00c0 partir de l\u00e0, comment bl\u00e2mer cette citoyenne, qui n\u2019a pas su comprendre l\u2019homosexualit\u00e9 de son fils, au point que ce dernier s\u2019\u00f4te la vie ? Comment jeter la pierre \u00e0 une femme influen\u00e7able et influenc\u00e9e, qui ne faisait que souhaiter l\u2019acceptation de ses paires ? La trame est ficel\u00e9e, l\u2019analyse subtile, m\u00eame si on regrette l\u2019aspect effac\u00e9 du mari et du fils a\u00een\u00e9. Cette catholique pratiquante est peinte \u00e0 travers un regard \u00e9tonnamment bienveillant, m\u00eame si fermement oppos\u00e9 \u00e0 la d\u00e9rive extr\u00e9miste. L\u2019oeuvre trouve sa force dans cette vision offerte au spectateur, celle d\u2019une femme d\u00e9sempar\u00e9e, qui n\u2019a pas su comprendre, non pas parce qu\u2019elle ne voulait pas, mais parce qu\u2019elle ne pouvait pas. Sans justifier quelque acte discriminatoire, la pi\u00e8ce apporte une r\u00e9flexion int\u00e9ressante sur le chemin vers le racisme ou l\u2019homophobie, chemin de la facilit\u00e9, soudant malheureusement les individus entre eux. <br>\nLa trag\u00e9die th\u00e9\u00e2trale est ici marqu\u00e9e par le choix d\u2019une mise en sc\u00e8ne minimaliste, o\u00f9 le seul \u00e9l\u00e9ment d\u00e9voil\u00e9 au public est un piano, expression du fils disparu et de son manque. Le jeu de lumi\u00e8res est rondement men\u00e9, et les couleurs pastels, symbole de l\u2019unit\u00e9 familiale, narguent celles froides, impliquant l\u2019agressivit\u00e9 des paroles et des actes. <br>\nQuand le spectateur est interpell\u00e9 par la derni\u00e8re question cl\u00f4turant la pi\u00e8ce (\u00ab&nbsp;et vous, vous viendriez chez moi ?&nbsp;\u00bb), il est tremblant, frapp\u00e9 par la d\u00e9tresse cach\u00e9e derri\u00e8re ce conditionnel, et cette incapacit\u00e9, \u00e0 son tour de pouvoir changer le cours des choses. Le texte apparait dans toute sa froideur, ode \u00e0 la tol\u00e9rance, au respect d\u2019autrui et \u00e0 l\u2019amour d\u2019une m\u00e8re pour son enfant, quel que soit son orientation sexuelle. <\/p>\n\n\n\n<p>Elisa Guidetti<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p>Seule sur sc\u00e8ne, sans d\u00e9cor, accompagn\u00e9e d\u2019un sobre piano&nbsp;: elle se livre sans artifice. &nbsp;V\u00eatue d\u2019une chemise claire assombrie par ses cheveux \u00e9pars, elle se met \u00e0 nu. Elle partage ses pens\u00e9es, ses interrogations, ses tourments dans un soliloque des plus intimes. Elle, c\u2019est une femme ordinaire, qui pourrait \u00eatre notre pharmacienne, notre voisine, \u2026 nous-m\u00eames&nbsp;? <br>\n&nbsp;<br>\nElle vit en province, avec son mari et ses deux adolescents que tout oppose. D\u00e9sireuse d\u2019encourager le commerce de l\u2019officine familiale et de s\u2019ins\u00e9rer dans la bonne-soci\u00e9t\u00e9 de Rennes, elle se fait amie de l\u2019\u00e9pouse d\u2019un des notables de la ville. Son mari est croyant, plus qu\u2019elle, mais elle s\u2019accoutume \u00e0 se rendre avec eux \u00e0 la messe dominicale. A prendre part aux r\u00e9unions, puis aux processions organis\u00e9es en faveur de la Manif pour tous et du rassemblement bleu Marine. <br>\n&nbsp;<br>\nInitialement int\u00e9ress\u00e9e, cette d\u00e9marche se convertit en adh\u00e9sion, se meut en ferveur. &nbsp;Observant les pr\u00e9ceptes int\u00e9gristes, elle se refuse enfin \u00e0 la vente de contraceptifs et s\u2019emploie \u00e0 convaincre son fils que \u00ab l\u2019homosexualit\u00e9 est une d\u00e9viance qui se soigne \u00bb. Ce basculement progressif, insidieux, se produit au fil de la repr\u00e9sentation sans que nul n\u2019y prenne garde. Il est servi par le texte de Marine Bachelot Nguyen, et le jeu d\u2019Emmanuelle Hiron, dont les harangues, percutantes et d\u00e9sarmantes, en sonnent les t\u00e9moins. <br>\n&nbsp;<br>\nCette \u0153uvre \u00e9minemment moderne, donne \u00e0 voir les fondements de la radicalisation tout en en r\u00e9v\u00e9lant les heurts. Il offre \u00e0 son public la libert\u00e9 d\u2019en tirer les enseignements qu\u2019il lui semble, sans moralisation, mais dont la banalit\u00e9 ne peut qu\u2019inqui\u00e9ter. &nbsp;Le fils, ce drame dont et dans lequel nul ne sort indemne. <\/p>\n\n\n\n<p>Fr\u00e9d\u00e9rique Langlois<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p>Photo : Giovanni Cittadini Cesi<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Il est 18h30, les derniers spectateurs prennent place dans la petite salle sombre Jean Tardieu au sous-sol du Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point. 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