{"id":12961,"date":"2019-04-07T15:13:32","date_gmt":"2019-04-07T13:13:32","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=12961"},"modified":"2019-04-07T15:13:32","modified_gmt":"2019-04-07T13:13:32","slug":"les-sorcieres-de-salem-demarcy-mota-theatre-de-la-ville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=12961","title":{"rendered":"Les sorci\u00e8res de Salem \/ Demarcy-Mota &#8211; Th\u00e9\u00e2tre de la Ville"},"content":{"rendered":"\n<p>Au Th\u00e9\u00e2tre de la\nVille, Emmanuel Demarcy-Mota cr\u00e9e une version des <em>Sorci\u00e8res de Salem <\/em>dans laquelle l\u2019angoisse et la tension r\u00e8gnent\nma\u00eetresses. L\u00e0 o\u00f9 le texte d\u2019Arthur\nMiller est tr\u00e8s ancr\u00e9 dans son \u00e9poque et dans le contexte politique du\nmaccarthysme, cette cr\u00e9ation fait le choix ing\u00e9nieux d\u2019une mise en sc\u00e8ne\natemporelle&nbsp;: sur sc\u00e8ne, seules les projections d\u2019une for\u00eat n\u00e9buleuse sur un\nrideau translucide servent de contexte \u00e0 l\u2019histoire. Loin de la \u00ab\u2009chasse aux sorci\u00e8res\u2009\u00bb des suppos\u00e9s espions communistes, dont la\nrepr\u00e9sentation serait bien moins pertinente de nos jours, cette mise en sc\u00e8ne\ns\u2019int\u00e9resse \u00e0 la propagation dans une communaut\u00e9 enti\u00e8re d\u2019une fausse v\u00e9rit\u00e9\ncrue par toutes et tous, sans preuve aucune, et met l\u2019accent sur les\ncons\u00e9quences d\u00e9sastreuses de ces rumeurs prises pour vraies. <\/p>\n\n\n\n<p>La plus grande\nr\u00e9ussite des <em>Soci\u00e8res<\/em> de Demarcy-Mota\nest sans conteste la r\u00e9action quasi visc\u00e9rale d\u2019angoisse et d\u2019impuissance qu\u2019elle\nprovoque chez le spectateur. Sortant du Th\u00e9\u00e2tre de la Ville apr\u00e8s deux heures\nde tension magistralement tenue \u2014 qui pousse les com\u00e9diens et com\u00e9diennes \u00e0\ngarder leurs expressions graves jusque dans les saluts \u2014, il m\u2019a fallu prendre\nle temps de revenir dans la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne. Ce n\u2019est pas tant le suspense,\nau demeurant habilement mani\u00e9, qui provoque cet effet, mais plut\u00f4t l\u2019atmosph\u00e8re\nde fatalit\u00e9 qui frappe tour \u00e0 tour chaque villageois. Au d\u00e9but de la\nrepr\u00e9sentation, un rideau translucide s\u00e9pare la salle de la sc\u00e8ne et emp\u00eache de\ndistinguer les contours du d\u00e9cor et des acteurs\u2009; un certain mysticisme enrobe la sc\u00e8ne tandis que l\u2019incertitude r\u00e8gne.\nApr\u00e8s les premi\u00e8res accusations d\u2019Abigail en revanche, le rideau est tomb\u00e9 et\nla lumi\u00e8re est dure &amp; violente&nbsp;: il apparait de plus en plus\nclairement que nous assistons avant tout \u00e0 la revanche d\u2019une jeune femme\njalouse. La sc\u00e9nographie commence minimaliste, avec un lit et une chaise, mais\npar la suite sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s des plateaux plus ambitieux lorsque la repr\u00e9sentation\nnous am\u00e8ne jusque dans un salon et enfin un tribunal et une prison. Toujours\nsur fond noir, ce sont toujours les visages des acteurs qui sont mis en valeur\n\u2014 en particulier ceux, froids et manipulateurs, des sorci\u00e8res titulaires, dont\nla cheffe Abigail, tout aussi s\u00e9ductrice que gla\u00e7ante, est incarn\u00e9e \u00e0 la\nperfection par \u00c9lodie Bouchez.<\/p>\n\n\n\n<p>La vraie terreur du spectacle, c\u2019est l\u2019engouement commun et mal \u00e0 propos pour une s\u00e9rie d\u2019accusations infond\u00e9es mais prises \u00e0 la lettre par une petite communaut\u00e9 infatu\u00e9e dont les repr\u00e9sentants de la justice ne parviennent pas \u00e0 faire ressortir la v\u00e9rit\u00e9. Nombreuses petites touches de mise en sc\u00e8ne contribuent \u00e0 cette angoisse\u00a0: lors du proc\u00e8s final, les soi-disant sorci\u00e8res lancent un subtil mouvement de balancement qui, petit \u00e0 petit, envo\u00fbte tous les personnages, comme si la vague lancinante de l\u2019indignation \u00e9gar\u00e9e prenait possession de la troupe enti\u00e8re devant nos yeux impuissants. Face \u00e0 cette hyst\u00e9rie collective qui se r\u00e9v\u00e8le progressivement factice, reste le choix de mentir et d\u2019avouer un crime qu\u2019on n\u2019a pas commis pour pouvoir faussement s\u2019en repentir, ou de demeurer int\u00e8gre et d\u2019en souffrir les funestes cons\u00e9quences. Cette version des <em>Soci\u00e8res<\/em> ne s\u2019encombre pas de trop \u00e9vidents parall\u00e8les avec notre soci\u00e9t\u00e9 contemporaine, et se contente astucieusement de laisser le public tracer les liens par lui-m\u00eame. Dans une \u00e8re o\u00f9 l\u2019information se transmet de plus en plus vite et est de moins en moins v\u00e9rifiable, l\u2019on peut ais\u00e9ment tirer de cette pi\u00e8ce un avertissement \u00e0 ne pas tomber dans la condamnation imm\u00e9diate \u2014 mais ce serait r\u00e9duire grandement les horizons de cette \u0153uvre atemporelle qui appelle une r\u00e9flexion bien plus subtile sur la psychologie des foules.<\/p>\n\n\n\n<p>Ewen Zimmerman<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p>Quand le spectacle commence, le\nrideau s\u2019ouvre sur un autre rideau. Une toile tendue entre les spectateurs et\nla sc\u00e8ne brouille notre perception des cinq visages de jeunes femmes qui\ndansent. Pas besoin d\u2019y voir clair, cependant, pour tout comprendre. On sait\nqu\u2019elles n\u2019ont pas le droit d\u2019\u00eatre l\u00e0, on devine le jeu dangereux qu\u2019elles\ncommencent \u00e0 jouer. L\u2019une d\u2019elle, Betty, fille du pasteur, tombe dans une sorte\nde coma qui attire un c\u00e9l\u00e8bre chasseur de sorci\u00e8res. Le Diable a officiellement\ninfiltr\u00e9 Salem. Les cinq filles, repenties de leurs jeux sataniques, d\u00e9signent\ndes coupables. Les villageois sont jug\u00e9s les uns apr\u00e8s les autres et, pour la\nplupart, ex\u00e9cut\u00e9s. Les accusatrices profitent de leur statut d\u2019intouchables\npour r\u00e9gler leurs comptes, des h\u00e9ritages contest\u00e9s ou des vieilles ranc\u0153urs.\nAbigail, la cousine de Betty, fait ainsi condamner John Proctor, son amant, et\nla femme de celui-ci. Le jeu dangereux des cinq filles devient peu \u00e0 peu une\nterreur collective, et Salem, une ville fant\u00f4me.<\/p>\n\n\n\n<p>La mise en sc\u00e8ne d\u2019Emmanuel\nDemarcy-Mota est aussi envo\u00fbtante que les sortil\u00e8ges de ses personnages. Le\nvoile du d\u00e9but tombe au bout de plusieurs sc\u00e8nes, mais revient plus tard, fait\nplace parfois \u00e0 un drap ou \u00e0 des panneaux opaques qui rognent la majorit\u00e9 du\nd\u00e9cor. Le d\u00e9cor lui-m\u00eame \u00e9volue de mani\u00e8re imperceptible, semble parfois bouger\ntout seul. De m\u00eame, la chronologie \u00e9chappe aux spectateurs. Les silences\nr\u00e9guliers confirment que le temps passe, mais l\u2019impression reste floue jusque\ndans le dernier acte gr\u00e2ce \u00e0 un ventre arrondi par la grossesse. Tout cela\ndonne \u00e0 la pi\u00e8ce les allures d\u2019un r\u00eave. Tout y semble \u00e9trange et hors de\ncontr\u00f4le. On se demande un moment si les acteurs eux-m\u00eames jouent mal, avant qu\u2019ils\nnous convainquent de leur d\u00e9rangeante bizarrerie. \u00c9lodie Bouchez, saisissante\nen Abigail, donne le la \u00e0 tous ses partenaires, et nous fait oublier sa\ndiff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge avec le personnage souhait\u00e9 par Arthur Miller.<\/p>\n\n\n\n<p>La mise en sc\u00e8ne est sombre,\nelle s\u2019empare enti\u00e8rement de la dimension horrifique de la pi\u00e8ce. Entre un\nd\u00e9but d\u2019exorcisme et le r\u00e9cit macabre d\u2019un interrogatoire, les transes\nr\u00e9currentes des cinq accusatrices cr\u00e9ent un malaise. La performance encore une\nfois remarquable des cinq actrices y est pour beaucoup, tout comme les\nchor\u00e9graphies fr\u00e9n\u00e9tiques orchestr\u00e9es par Emmanuel Demarcy-Mota. On n\u2019est pas\nsurpris d\u2019apprendre qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 travaill\u00e9 plusieurs fois avec chaque membre de\nsa troupe. La tension instaur\u00e9e entra\u00eene des r\u00e9flexions intimes, sur la\nlibert\u00e9, la culpabilit\u00e9, la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ses id\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce ne s\u2019adresse pas qu\u2019aux individus mais aussi \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. On sait qu\u2019\u00e0 travers cette histoire de chasse aux sorci\u00e8res Arthur Miller cherchait \u00e0 d\u00e9noncer le maccarthisme. Il a trouv\u00e9 dans cet \u00e9pisode du xvii<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, en respectant largement la r\u00e9alit\u00e9 des faits, la phobie aveuglante de sa propre \u00e9poque. Nous ne sommes plus dans les ann\u00e9es 50 et nous ne sommes pas aux \u00c9tats-Unis\u00a0: les communistes ne sont pas pourchass\u00e9s autour de nous. La cr\u00e9ation d\u2019Emmanuel Demarcy-Mota poursuit pourtant la m\u00e9taphore. Les quelques anachronismes, dont un tr\u00e8s dr\u00f4le, le confirment. Il nous montre un creuset charg\u00e9 d\u2019obscurantisme. Un m\u00e9lange de terreur et de haine y entre \u00e0 \u00e9bullition sous l\u2019effet de ce que l\u2019on appellerait aujourd\u2019hui la th\u00e9orie du complot. On reconna\u00eet les voix hyst\u00e9riques qui pr\u00eachent la fin de la civilisation en d\u00e9signant les coupables qui les arrangent, on reconna\u00eet les <em>fake news <\/em>dans les t\u00e9moignages des jeunes filles poss\u00e9d\u00e9es, on reconna\u00eet certains m\u00e9canismes d\u2019embrigadements dans les appels \u00e0 la religion du juge. Des com\u00e9diens habit\u00e9s, une mise en sc\u00e8ne hypnotisante et un texte ac\u00e9r\u00e9, tous les ingr\u00e9dients d\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 ne pas manquer s\u2019accordent dans une r\u00e9flexion vertigineuse. Ici, c\u2019est l\u2019injustice qui appara\u00eet comme un g\u00e9nocide. <\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9mi Soul\u00e9<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><strong>Les sorci\u00e8res de Salem<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dimanche 7 avril se jouait, au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville, l\u2019un des\nproc\u00e8s les plus marquants des Etats-Unis&nbsp;: celui des sorci\u00e8res de Salem.\nIl aura dur\u00e9 une heure cinquante et m\u2019aura laiss\u00e9e \u00e0 bout de souffle. <\/p>\n\n\n\n<p>1692, Salem Village, \u00e9tat du Massachussetts. Un groupe de\njeunes filles s\u2019adonnent \u00e0 des s\u00e9ances de divination. Ce qui devait n\u2019\u00eatre\nqu\u2019un jeu, tourne au drame. Ne pouvant avouer avoir particip\u00e9 \u00e0 des actes de\nsorcelleries, contraires aux principes du christianisme, elles d\u00e9cident de\nmentir et d\u00e9noncer les \u00ab&nbsp;sorci\u00e8res&nbsp;\u00bb qui les auraient envout\u00e9es. En\nprofitant pour venger des rancunes personnelles, elles participent ainsi \u00e0\nl\u2019arrestation et la condamnation de nombreuses femmes innocentes de la ville. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce fait divers tristement c\u00e9l\u00e8bre inspirera Arthur Miller\nlors de l\u2019\u00e9criture de son drame en 1953. Il utilisera l\u2019histoire de Salem pour\nd\u00e9noncer la chasse aux sorci\u00e8res de son temps&nbsp;: le Maccarthysme. &nbsp;Miller nous d\u00e9peint un c\u00f4t\u00e9 bien sombre de l\u2019humanit\u00e9.\nD\u00e9chirements, faux t\u00e9moignages, d\u00e9lation, suspicion, jalousie&nbsp;: du fond de\nnotre si\u00e8ge nous ne pouvons fuir cette m\u00e9canique infernale. <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019excellente mise en sc\u00e8ne d\u2019Emmanuel Demarcy-Mota nous\nplonge dans un Salem intemporel et angoissant. Les costumes ne sont\nhistoriquement pas marqu\u00e9s et l\u2019apparition d\u2019un t\u00e9l\u00e9phone portable dans l\u2019une\ndes sc\u00e8nes laissent \u00e0 penser la probl\u00e9matique d\u00e9gag\u00e9e par Miller ne s\u2019arr\u00eate\npas aux fronti\u00e8res du XX\u00e8me si\u00e8cle et reste, malheureusement, d\u2019actualit\u00e9. <br>\nDu jeu des acteurs, se d\u00e9gage une atmosph\u00e8re pesante, d\u00e9rangeante, le souffle\ncourt, on s\u2019enfonce un peu plus dans notre fauteuil pour essayer de ne pas se\nlaisser, \u00e0 notre tour, entra\u00eener dans cette folie. Sur sc\u00e8ne, ils sont quatorze\net sont tous plus remarquables les uns que les autres. On tremble avec John et\nElizabeth Proctor,&nbsp; les rires hyst\u00e9riques\nd\u2019Abigail, de Betty et de Mary Warren r\u00e9sonnent dans nos t\u00eates et dans toute la\nsalle, ajoutant au malaise, \u00e0 l\u2019angoisse&nbsp;; on souffre avec Gilles Corey,\non doute avec Hale, on voudrait supplier les juges de retrouver raison et\nd\u2019arr\u00eater ce massacre. Nos doigts se tordent \u00e0 chacune de leur r\u00e9plique, on\nsouhaiterait que la lumi\u00e8re se rallume, que le drame finisse, mais leur \u00e9nergie\nnous raccroche, encore et toujours, et nous donne la force de tenir jusqu\u2019\u00e0\ncette fin, terrible mais belle, violente et douce \u00e0 la fois. On ne ressort pas\nindemne d\u2019un tel voyage. <\/p>\n\n\n\n<p>Cette pi\u00e8ce pousse \u00e0 nous interroger sur notre soci\u00e9t\u00e9, sur\nses travers, ses dangers. Mais on ne peut pas non plus rester insensible \u00e0\ncette th\u00e9matique de la sorci\u00e8re. En effet, m\u00eame si Arthur Miller ne souhaitait\npas \u00e9crire une pi\u00e8ce historique et ne souhaitait pas faire de la sorci\u00e8re le\nth\u00e8me principal de celle-ci, on ne peut s\u2019emp\u00eacher de faire un parall\u00e8le avec\ncette figure f\u00e9minine et f\u00e9ministe embl\u00e9matique qui ne cesse de regagner du\nterrain depuis plusieurs ann\u00e9es. En voyant &nbsp;<em>Les Sorci\u00e8res de Salem<\/em> au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville, on ne peut\ns\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 Mona Chollet, laur\u00e9ate du Prix de l\u2019essai Psychologies-Fnac\navec \u00ab&nbsp;Sorci\u00e8res&nbsp;: la puissance invaincue des femmes&nbsp;\u00bb. On pense\n\u00e9galement \u00e0 Starhawk, figure de la sorcellerie moderne ou aux podcasts tels que\n<em>La Poudre<\/em> et<em> LSD, la s\u00e9rie documentaire<\/em> permettant de comprendre ce mythe, de\nle d\u00e9cortiquer. <\/p>\n\n\n\n<p>Le dimanche 7 avril, au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville, j\u2019ai assist\u00e9 au\nproc\u00e8s d\u2019une humanit\u00e9 d\u00e9chir\u00e9e par le mensonge, la haine et l\u2019envie mais dans\nun coin de mon c\u0153ur et de ma t\u00eate, je n\u2019ai pu m\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 toutes ces\nfemmes aux cheveux blancs, \u00e0 toutes ces Tituba, qui, parce qu\u2019elles \u00e9taient\nind\u00e9pendantes et parlaient \u00e0 la nature, faisaient tant peur aux hommes. <\/p>\n\n\n\n<p>Louise Fischer <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><em>Les Sorci\u00e8res de Salem<\/em> (<em>The\nCrucible<\/em>) est sans doute une des pi\u00e8ces les plus connues d\u2019Arthur Miller.\nElle a \u00e9t\u00e9 mise en sc\u00e8ne par Emmanuel Demarcy-Mota au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville.<\/p>\n\n\n\n<p>Miller reprend un \u00e9pisode\nhistorique qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9 dans la colonie du Massachusetts en 1692 o\u00f9\nplusieurs personnes avaient \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9es apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 accus\u00e9es de\nsorcellerie. Cette parano\u00efa puritaine a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e pour parodier la p\u00e9riode\ndu Maccarthysme o\u00f9 les soup\u00e7ons de penchants communistes se multiplient au sein\ndu gouvernement am\u00e9ricain durant la Guerre Froide. Cependant, au-del\u00e0 de cette\nr\u00e9f\u00e9rence historique, la pi\u00e8ce r\u00e9v\u00e8le la complexit\u00e9 psychologique de l\u2019homme\ndans son interaction avec son environnement social, ainsi que la dangerosit\u00e9\ndes croyances, l\u2019hyst\u00e9rie collective, et, surtout, le pouvoir de la parole m\u00eame\n\u00e0 d\u00e9cider du sort de chacun.<\/p>\n\n\n\n<p>La sc\u00e8ne sur laquelle s\u2019ouvre le\nspectacle offre une \u00e9trange ressemblance avec le d\u00e9but de <em>Macbeth<\/em> dans la mise en sc\u00e8ne r\u00e9cente de St\u00e9phane Braunschweig, \u00e0\nl\u2019Od\u00e9on, dans laquelle les trois sorci\u00e8res proph\u00e9tesses \u00e9taient adoss\u00e9es \u00e0 un\nmur. Ici, les trois jeunes filles, futures pseudo-saintes qui crieront leurs\naccusations de sorcellerie de tout leur corps, sont les v\u00e9ritables sorci\u00e8res de\nla pi\u00e8ce. En effet, ce sont elles qui invoquent l\u2019invisible diable par leurs\ncris hyst\u00e9riques et qui de leurs sorts mal\u00e9fiques &#8211; ces paroles accusatrices\nqui construisent un r\u00e9el imaginaire &#8211; d\u00e9cideront du sort tragique des habitants\nde Salem. <\/p>\n\n\n\n<p>Le voile qui s\u00e9pare le public de\nla sc\u00e8ne ainsi que le d\u00e9cor de for\u00eat projet\u00e9 sur les murs donne une&nbsp; dimension sensuelle et onirique \u00e0 ce d\u00e9but.\nMais il fait aussi symboliquement obstacle \u00e0 la vision du spectateur&nbsp;:\ndans l\u2019atmosph\u00e8re oppressante de la rigueur puritaine, les libres effusions du\ncorps des danses mystiques des jeunes filles ne semblent pouvoir se manifester\nque dans l\u2019intimit\u00e9 de la nuit, \u00e0 l\u2019abri de tout regard \u00e9tranger. Le tabou de\nl\u2019amour interdit et le non-dit vont en cons\u00e9quence basculer dans l\u2019extr\u00eame et\nprendre la forme de mensonges, seuls moyens d\u2019expression tant langagi\u00e8re et\ncorporelle accept\u00e9s. Puisque la v\u00e9rit\u00e9 sort de la bouche des jeunes filles, les\nautres personnages n\u2019ont plus droit \u00e0 la parole qui n\u2019est prise en compte que\nsi elle se conforme \u00e0 l\u2019opinion des personnages dominants.&nbsp; <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019individu doit alors faire un\nchoix&nbsp;: rester fid\u00e8le \u00e0 sa v\u00e9rit\u00e9 jusque dans la mort ou bien vivre en\nsubissant le poids du mensonge durant le restant de ses jours pour se plier aux\nvolont\u00e9s des plus puissants&nbsp;? Garder sa raison propre ou bien suivre le\nmouvement collectif&nbsp;? \u00ab&nbsp;Each character is metaphorically a metal\nsubjected to the heat of the surrounding situation&nbsp;\u00bb, \u00e9crit Arthur Miller,\nd\u2019o\u00f9 le nom de \u00ab&nbsp;creuset&nbsp;\u00bb (<em>crucible<\/em>)\ndonn\u00e9 comme titre \u00e0 la pi\u00e8ce&nbsp;: la question du rapport de l\u2019individu avec\nsa communaut\u00e9 est un des points importants de la pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit d\u2019un spectacle tr\u00e8s\nintense&nbsp;: une impression d\u2019urgence se d\u00e9gage au fur et \u00e0 mesure que la\ntension monte. Le jeu d\u2019acteur est saisissant dans la mesure o\u00f9 les accusations\nimagin\u00e9es et imaginaires cr\u00e9ent un univers fantomatique autant pour les\npersonnages innocents de la pi\u00e8ce que pour le spectateur. L\u2019habit des\ncom\u00e9diennes au d\u00e9but de la pi\u00e8ce semble relever d\u2019une \u00e9poque ant\u00e9rieure, mais\nEmmanuel Demarcy-Mota choisit d\u2019inclure des \u00e9l\u00e9ments modernes (cravates,\nt\u00e9l\u00e9phone portable, lunettes de soleil\u2026) dans la suite de la repr\u00e9sentation.\nLes probl\u00e9matiques sont en effet toujours d\u2019actualit\u00e9&nbsp;: l\u2019(in)justice\naveugle des personnages dominants pour asseoir leur autorit\u00e9 au prix de\nnombreuses vies, le refus de l\u2019erreur et le manque d\u2019humanit\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une pi\u00e8ce tr\u00e8s sombre et pourtant une lueur d\u2019espoir subsiste peut-\u00eatre dans le courage de Proctor \u00e0 avouer son adult\u00e8re et \u00e0 accepter la mort pour le prix de la v\u00e9rit\u00e9, ainsi que dans la r\u00e9conciliation du couple Elizabeth\/Proctor. Mise en sc\u00e8ne r\u00e9ussie \u00e0 mon go\u00fbt, tant dans le soin que j\u2019ai ressenti dans l\u2019am\u00e9nagement du d\u00e9cor (diversit\u00e9 des techniques de repr\u00e9sentation, jeux de lumi\u00e8re) que dans le jeu des com\u00e9diens. <\/p>\n\n\n\n<p>Eveline Su<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p>Du 26 mars au 19 avril 2019, \u00e0\nl&rsquo;espace Pierre Cardin du Th\u00e9\u00e2tre de la Ville, se joue <em>Les Sorci\u00e8res de\nSalem<\/em> dans une mise en sc\u00e8ne d\u2019Emmanuel Demarcy-Mota \u00e0 partir d\u2019un texte\nd\u2019Arthur Miller.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1692, \u00e0 Salem dans le\nMassachusetts, cinq jeunes femmes sont surprises, une nuit, \u00e0 danser au clair\nde lune et parmi elles se trouvent la fille et la ni\u00e8ce du pasteur de la ville.\nLe lendemain matin, la premi\u00e8re est dans le coma et la seconde tente de\nconvaincre son oncle qu\u2019il n\u2019\u00e9tait aucunement affaire de sorcellerie, comme\ncommencent \u00e0 le soup\u00e7onner les villageois. Tr\u00e8s vite cependant, il faut faire\nappel au pasteur d&rsquo;un village voisin pour chasser le diable, puis monter un\ntribunal pour juger les femmes du village qui sont accus\u00e9es de sorcellerie et\ndont le nombre s&rsquo;accroit de jour en jour. On ne sait alors plus \u00e0 qui se fier,\nles amis se dressent les uns contre les autres, les vieilles rancunes refont\nsurface, la v\u00e9rit\u00e9 est impossible \u00e0 d\u00e9celer&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Plus qu\u2019une repr\u00e9sentation\nhistorique objective des \u00e9v\u00e9nements, le texte et la mise en sc\u00e8ne mettent\nl\u2019accent sur leur encha\u00eenement et leur \u00e9volution, et particuli\u00e8rement sur les\ncons\u00e9quences extr\u00eames que de simples paroles peuvent avoir&nbsp;: un simple\nquestionnement, un simple soup\u00e7on conduira \u00e0 une pendaison. Tout est fait pour\nrenforcer l\u2019aspect critique de l\u2019affaire, la mani\u00e8re dont la peur et l\u2019urgence\npoussent \u00e0 craindre le pire et \u00e0 soup\u00e7onner tout le monde. Il est difficile \u00e0\nla plupart des personnages de croire les autres, nul ne pouvant en effet sonder\npr\u00e9cis\u00e9ment le cerveau humain, tout comme il l\u2019est au spectateur qui n\u2019a pas\nacc\u00e8s \u00e0 toutes les informations, ou alors que par r\u00e9cits, subjectifs par\nnature.<\/p>\n\n\n\n<p>La tension et l&rsquo;angoisse sont\ngrandes tout au long de la pi\u00e8ce et les effets renforcent \u00e0 merveille le climat\nsinistre qui r\u00e8gne sur Salem lors de cette chasse aux sorci\u00e8res.La lumi\u00e8re,\nfroide, tant\u00f4t faible, tant\u00f4t forte, accentue les ombres et met en valeur les\nexpressions faciales des acteurs, tr\u00e8s travaill\u00e9es pour rendre compte des\nexpressions faciales. En douche forte et blanche \u00e0 certains moments, elle va\nm\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 donner un aspect presque fantomatique et surnaturel aux jeunes\nfilles dansant en pleine nuit ou aux repr\u00e9sentants de la justice. Du c\u00f4t\u00e9 du\nson, un bruit de nature reste pendant presque toute la pi\u00e8ce, renfor\u00e7ant\nl&rsquo;immersion du spectateur, ou alors est remplac\u00e9 par une musique de fond dans\nles moments o\u00f9 la tension est particuli\u00e8rement forte, accentuant l\u00e0 encore\ncelle-ci. Il convient \u00e9galement de saluer la performance des acteurs, capables\nde peindre les diff\u00e9rents tableaux avec toute la palette des sentiments, en impressionnant\net en \u00e9mouvant le spectateur selon le besoin. Il est presque impossible de\nressentir de l\u2019indiff\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard des personnages tant tous suscitent\nattachement ou r\u00e9pulsion, peur ou confiance.<\/p>\n\n\n\n<p>Touchante, captivante, effrayante,\nla pi\u00e8ce nous tient en haleine jusqu\u2019au bout, sans vraiment perdre son rythme\nen cours de route. On peut de plus distinguer, dans sa peinture de la crise,\nune invitation \u00e0 prendre du recul face \u00e0 celles qui peuvent arriver dans la vie\ncourante, servant alors d\u2019avertissement pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame contre les dangers\nde l\u2019aveuglement dont on peut faire preuve quand la peur vient fourrer son nez\ndans nos affaires.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9lisabeth Lef\u00e8vre <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p>Photo : Jean-Louis Fernandez<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville, Emmanuel Demarcy-Mota cr\u00e9e une version des Sorci\u00e8res de Salem dans laquelle l\u2019angoisse et la tension r\u00e8gnent ma\u00eetresses. L\u00e0 o\u00f9 le texte d\u2019Arthur Miller est tr\u00e8s ancr\u00e9 dans son \u00e9poque et dans le contexte politique du maccarthysme, cette cr\u00e9ation fait le [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":12962,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,5],"tags":[],"class_list":["post-12961","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-theatre","category-theatre-de-la-ville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12961","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=12961"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12961\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=12961"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=12961"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=12961"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}