{"id":13020,"date":"2019-05-21T23:13:15","date_gmt":"2019-05-21T21:13:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=13020"},"modified":"2019-05-21T23:13:15","modified_gmt":"2019-05-21T21:13:15","slug":"un-ennemi-du-peuple-henrik-ibsen-j-f-sivadier-odeon-theatre-de-leurope","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=13020","title":{"rendered":"Un ennemi du peuple \/ Henrik Ibsen &#8211; J.-F. Sivadier \/ Od\u00e9on Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Europe"},"content":{"rendered":"\n<p>Le d\u00e9cor jure avec le mythique th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Od\u00e9on. De grands draps de plastique sont suspendus et brouillent\nun arri\u00e8re-plan o\u00f9 vont et viennent des personnages : comme des coulisses transparentes. Une table, des\nobjets&#8230; Une grande maison bourgeoise. Nous sommes bien chez Ibsen. Et d\u00e9j\u00e0 quelques personnages.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Le spectateur peut d\u2019abord rencontrer Catherine, incarn\u00e9e par Agn\u00e8s Sourdillon, qui accueille des invit\u00e9s\nqui viennent de la salle. Ils \u00e9voluent presque parmi nous : Hovstad, le facteur, Petra, Peter puis enfin le\ndocteur Stockman, incarn\u00e9 par Nicolas Bouchaud. Ce dernier, l\u2019homme de sciences d\u00e9couvre un sombre\nsecret sur la ville dont son fr\u00e8re, Peter est le pr\u00e9fet, l\u2019homme de pouvoir. L\u2019\u00e9conomie de la ville repose sur\ndes thermes dont les eaux seraient empoisonn\u00e9es. Doit-on donc parler ou bien se taire ?\n<\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce m\u00e8ne une r\u00e9flexion sur diff\u00e9rent sujets. L\u2019opinion publique et la \u00ab majorit\u00e9 compacte \u00bb. Doit-on se\nsoumettre \u00e0 l\u2019avis de la masse si l\u2019on pense que l\u2019avis en question est stupide ? Et cela au risque de tomber\ndans la tyrannie et le totalitarisme. Qui est l\u2019ami ou l\u2019ennemi du peuple ? Qu\u2019est-ce que le peuple ou la\nbourgeoisie ? Jean-Fran\u00e7ois Sivadier pose \u00e9galement la question de la violence et de la r\u00e9volution : il\nemprunte au texte de G\u00fcnther Anders La Violence, oui ou non. Le r\u00f4le du docteur, jou\u00e9 avec talent par\nNicolas Bouchaud d\u00e9montre toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de ces questions. \u00ab Je suis l\u00e0 pour poser des questions, je vous\nlaisse le choix des r\u00e9ponses \u00bb disait Ibsen. Le metteur en sc\u00e8ne joue au m\u00eame jeu que l\u2019auteur, et montre que\nla question, m\u00eame quand elle est dite \u00e0 voix haute, ne donne pas d\u2019indice sur la r\u00e9ponse \u00e0 donner, et la rend\nplus obscure encore.\n<\/p>\n\n\n\n<p>La finesse du jeu r\u00e9side \u00e9galement dans l\u2019effondrement ponctuel du quatri\u00e8me mur. D\u2019abord quelques mots:\n\u00ab Mais tu ne pourras pas aller voter \u00bb ou \u00ab La r\u00e9volution en marche \u00bb. Les spectateurs font le lien avec notre\ncontexte politique actuel : quelques ricanements traversent la salle. Qu\u2019importe qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 recherch\u00e9s\nou non: ils sont bien l\u00e0. Puis L\u2019acte 4, qui constitue l&rsquo;apog\u00e9e de cet effondrement ; dans le texte original\nd\u2019Ibsen, le docteur s\u2019adresse \u00e0 un public de bourgeois, et Jean-Fran\u00e7ois Sivadier a d\u00e9cid\u00e9 de retirer ces\nbourgeois qui devaient \u00eatre physiquement pr\u00e9sents sur sc\u00e8ne. Les bourgeois, c\u2019est nous, c\u2019est le public.\nNicolas Bouchaud semble quitter le docteur pour un moment. Il d\u00e9clare devoir nous maltraiter, nous traite\nde veaux, de masse r\u00e9pugnante, compacte, tout ce qu\u2019il abhorre. Il se demande s\u2019il fait les choses bien : apr\u00e8s\ntout, il aime mettre le public dans sa poche. Pas de fausset\u00e9 dans cette entreprise risqu\u00e9e. Le texte, ou\nl\u2019improvisation sonne vrai, se glisse avec une \u00e9tonnante facilit\u00e9 dans le texte d\u2019Ibsen et attire l\u2019attention du\npublic de mani\u00e8re magn\u00e9tique.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le dynamisme peut aussi \u00eatre trouv\u00e9 dans les choix musicaux des transitions : entre Woodkid et Coldplay, nous sommes irr\u00e9m\u00e9diablement plong\u00e9s dans le pr\u00e9sent, que ce soit le n\u00f4tre ou celui de la pi\u00e8ce : ils ne font plus qu\u2019un. Pour reprendre les mots de Jean-Fran\u00e7ois Sivadier : \u00ab Ibsen ne sauve personne \u00bb. Et par ces mots on peut dire qu\u2019il parle tant de ses personnages que de son public. <\/p>\n\n\n\n<p>Klervi Morvan-Piriou<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p>Une chose est s\u00fbre&nbsp;: ce spectacle ne laissera personne\nindiff\u00e9rent. Il se trouve en effet que ce n\u2019est pas un spectacle qu\u2019on regarde\nmais un spectacle qu\u2019on vit. On vit dans une petite ville o\u00f9 tout le monde se\nconna\u00eet, sauv\u00e9e de la ruine par l\u2019ouverture prochaine d\u2019une station thermale.\nD\u00e8s le d\u00e9but, un homme arrive du fond de la salle, traverse le public et monte\nsur sc\u00e8ne. Tomas Stockmann, le m\u00e9decin des thermes, est imm\u00e9diatement l\u2019un des\nn\u00f4tres. Comment ne pas se r\u00e9jouir \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s quand, preuve en main que les\nbains sont contamin\u00e9s, il \u00e9vite la catastrophe sanitaire&nbsp;? H\u00e9las la bonne\nnouvelle ne fait pas long feu. Le pr\u00e9fet son fr\u00e8re cherche \u00e0 sauver sa\ncr\u00e9dibilit\u00e9, le pr\u00e9sident de l\u2019association des petits propri\u00e9taires redoute\nl\u2019augmentation des imp\u00f4ts, le r\u00e9dacteur en chef du journal local pr\u00e9f\u00e8re trahir\nses id\u00e9es r\u00e9volutionnaires plut\u00f4t que f\u00e2cher ses lecteurs. Tous ceux qui\nsoutenaient Tomas Stockmann l\u2019abandonnent peu \u00e0 peu, \u00e0 l\u2019exception de sa femme\net de sa fille. Tout le monde sait qu\u2019il a raison, et cependant l\u2019opinion\npublique se retourne contre lui. Il devient l\u2019ennemi du peuple. Comment, alors,\nne pas partager son sentiment d\u2019injustice&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Son synopsis ne le laisse pas deviner, mais <em>Un ennemi du peuple<\/em> fait rire. C\u2019est une com\u00e9die vaudevillesque et politique \u00e0 la fois, o\u00f9 le porte-parole du prol\u00e9tariat met dans son placard les forces de l\u2019ordre pour les cacher du lanceur d\u2019alerte d\u00e9bonnaire. C\u2019est aussi un thriller o\u00f9 on en vient \u00e0 craindre la mort des parias. C\u2019est enfin un entrecroisement de pamphlets contradictoires, o\u00f9 l\u2019un a raison sans que les autres aient tout \u00e0 fait tort. Pour cumuler toutes ces \u00e9tiquettes, la pi\u00e8ce profite de com\u00e9diens parfaits. Tous s\u2019emparent de leurs r\u00f4les avec un engagement absolu, d\u00e9fendent les int\u00e9r\u00eats contraires de leurs personnages avec la plus grande sinc\u00e9rit\u00e9. Nicolas Bouchaud en particulier accomplit des prouesses dans un incroyable monologue. Son corps tout entier bouillant de col\u00e8re, il fait de chaque syllabe la pointe ac\u00e9r\u00e9e d\u2019une remise en question du monde. La mise en sc\u00e8ne de Jean-Fran\u00e7ois Sivadier ne recule devant rien pour d\u00e9noncer l\u2019absurdit\u00e9 sociale. Elle repousse les limites du texte original d\u00e9j\u00e0 sans concession, met de plus en plus \u00e0 mal les spectateurs jusqu\u2019\u00e0 l\u2019explosion du quatri\u00e8me acte, lequel est si \u00e9poustouflant que l\u2019acte\u00a05 devient presque d\u00e9cevant. Sa violence reste pourtant loin de l\u2019inacceptable ind\u00e9cence d\u2019un peuple qui ne voit pas plus loin que le seuil de son portefeuille. Or dans cette pi\u00e8ce, le peuple, le troupeau, la \u00ab\u00a0majorit\u00e9 compacte\u00a0\u00bb, c\u2019est le public. Difficile de percevoir la fronti\u00e8re entre acteurs et spectateurs. Les premiers, d\u00e9sarmant de naturel, d\u00e9passent tout\u00a0: le d\u00e9cor grandiose, les costumes charg\u00e9s de symboles, et surtout le texte d\u2019Ibsen. Les quelques improvisations et modifications fonctionnent si bien que, sauf citation c\u00e9l\u00e8bre de De Gaulle, on ne peut pas les rep\u00e9rer. Les spectateurs quant \u00e0 eux sont en permanence invit\u00e9s \u00e0 participer\u00a0: ils applaudissent, huent et montent parfois sur sc\u00e8ne. Ils sont \u00e9clair\u00e9s pendant un acte entier o\u00f9 tous les personnages s\u2019adressent directement \u00e0 eux. La vraie r\u00e9ussite d\u2019<em>Un ennemi du peuple<\/em>, c\u2019est cette confusion entre fiction et r\u00e9alit\u00e9. La ville de Tomas Stockmann repr\u00e9sente toute la soci\u00e9t\u00e9, et nous sommes tous t\u00e9moin de son empoisonnement. L\u2019exploration des limites de la d\u00e9mocratie reste h\u00e9las pertinente. Certains peut-\u00eatre n\u2019aimeront pas cette pi\u00e8ce qui cherche \u00e0 \u00e9branler et n\u2019a pas peur d\u2019\u00eatre agressive, les autres sortiront pleins d\u2019un engagement retrouv\u00e9, scandalis\u00e9 de tant d\u2019injustice et investis du devoir de lutter quitte \u00e0 se faire ennemi du peuple. Aucun, quoi qu\u2019il arrive, ne regretta cette vraie exp\u00e9rience de th\u00e9\u00e2tre. <\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9mi Soul\u00e9<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p>J\u2019avais choisi le spectacle sur un crit\u00e8re inhabituel : traitant d\u2019un scandale sanitaire dans une ville thermale et travaillant moi-m\u00eame sur l\u2019eau en soci\u00e9t\u00e9, je me suis dit que je percevrais peut-\u00eatre dans l\u2019histoire des \u00e9l\u00e9ments int\u00e9ressants.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019y ai retrouv\u00e9 effectivement \u00e9norm\u00e9ment d\u2019\u00e9l\u00e9ments que j\u2019\u00e9tudie: les instances expertes repr\u00e9sent\u00e9es par le m\u00e9decin et ses \u00e9chantillons qu\u2019il fait analyser dans une universit\u00e9, les pouvoirs politiques et leurs int\u00e9r\u00eats parfois divergents avec le pr\u00e9fet et le conseil d\u2019administration des bains, les modes de diffusion par les journalistes et le repr\u00e9sentant syndical, enfin \u00ab l\u2019opinion publique \u00bb, ici tr\u00e8s large et ind\u00e9finie, repr\u00e9sent\u00e9e par les habitants et incarn\u00e9e par le public. La pi\u00e8ce est tr\u00e8s bien \u00e9crite car il est tr\u00e8s difficile de prendre parti : on suit le point de vue du m\u00e9decin, mais sa d\u00e9couverte et sa d\u00e9cision d\u2019en informer la population, qui apparaissent comme du bon sens, un devoir citoyen, de la probit\u00e9 scientifique, se transfigurent peu \u00e0 peu \u00e0 travers son ego surdimensionn\u00e9. Ainsi, si sans doute le pr\u00e9fet est une caricature de l\u2019homme politique sans scrupules en pr\u00e9sentant la menace des pertes \u00e9conomiques devant la n\u00e9cessit\u00e9 de restaurer l\u2019institut thermal et en faisant peser le co\u00fbt de cette restauration sur les contribuables plut\u00f4t que les actionnaires, l\u2019on ne peut pas non plus soutenir le m\u00e9decin qui veut confisquer le pouvoir de d\u00e9cision aux \u00ab masses ignorantes \u00bb et qui se dit victime d\u2019un grand complot, comme tous les hommes qui sont trop en avance sur leur temps. L\u2019acteur nous livre une prestation extraordinaire, d\u2019un personnage qui peu \u00e0 peu vrille sur lui-m\u00eame et sur le monde, qui passe de la figure de h\u00e9ros moral \u00e0 bouc-\u00e9missaire d\u00e9testable. Notamment, il tient un monologue durant l\u2019assembl\u00e9e populaire qui ne peut laisser indiff\u00e9rent : la salle de l\u2019Od\u00e9on \u2013 Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Europe est pleine le soir du 21 mai, et les spectateurs se l\u00e8vent, sifflent et huent quand les interventions sont odieuses. Cette complicit\u00e9 avec le public se construit tout au long de la pi\u00e8ce, commen\u00e7ant par les acteurs qui arrivent non pas par le c\u00f4t\u00e9 cour ou jardin, mais par le fond de la salle en longeant les rang\u00e9es de fauteuils. Finalement, les seuls personnages que l\u2019on pourra d\u00e9tester en sortant de la salle, ce seront le journaliste et le petit propri\u00e9taire, qui de leur opportunisme essaient de retourner l\u2019opinion selon l\u00e0 o\u00f9 ils per\u00e7oivent leur int\u00e9r\u00eat. D\u2019un point de vue pragmatique, la sc\u00e9nographie est dynamique et le d\u00e9cor s\u2019av\u00e8re riche, tout en \u00e9tant modulable. Le changement de d\u00e9cor entre chaque acte permet de bien noter la progression de la pi\u00e8ce. Mon seul regret serait l\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019actrice qui incarne la fille du m\u00e9decin, Tetra, et pour qui on ne sait pas toujours si c\u2019est son personnage ou si c\u2019est elle- m\u00eame qui se construit \u00e0 travers les lignes comme une figure de s\u00e9ductrice, dans une \u0153uvre o\u00f9 il n\u2019en est pas du tout question. <\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce est longue, mais on ne s\u2019y ennuie pas : seule la fatigue apr\u00e8s une journ\u00e9e de travail est susceptible de nous chatouiller. Et j\u2019adresse une pens\u00e9e \u00e0 ceux et celles qui ont d\u00fb nettoyer la sc\u00e8ne de toute cette eau d\u00e9vers\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n<p>Victoria Brun<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p>Photo : Jean-Louis Fernandez<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Le d\u00e9cor jure avec le mythique th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Od\u00e9on. 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