{"id":13133,"date":"2019-06-20T14:51:54","date_gmt":"2019-06-20T12:51:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=13133"},"modified":"2019-06-20T14:51:54","modified_gmt":"2019-06-20T12:51:54","slug":"champs-elysees-film-festival-the-mountain-une-odyssee-americaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=13133","title":{"rendered":"The Mountain : une odyss\u00e9e am\u00e9ricaine [Champs \u00c9lys\u00e9es Film Festival]"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><em>The Mountain<\/em> ou Make America great again <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 un film qui laisse un go\u00fbt\n\u00e9trange. Je dis un go\u00fbt car son esth\u00e9tique est si concr\u00e8te, si mat\u00e9rielle,\nqu\u2019elle le rend presque palpable. Rick Alverson parvient \u00e0 faire d\u2019un film\npourtant extr\u00eamement physique un chef-d\u2019\u0153uvre de l\u2019incolore et de l\u2019inodore. Les\nimages aseptis\u00e9es, accept\u00e9es telles quelles sans \u00eatre questionn\u00e9es, ont ici une\ncons\u00e9quence&nbsp;: la lobotomisation de quelques 100&nbsp;000 patients dans les\nann\u00e9es 50. L\u2019Am\u00e9rique r\u00eav\u00e9e, de l\u2019exploit physique \u00e0 l\u2019horizon infini, est ici\nd\u00e9mythifi\u00e9e : du savant malsain et int\u00e9griste au jeune homme dont la passivit\u00e9\neffraie, il ne reste plus grand-chose de l\u2019utopie am\u00e9ricaine. Ou peut-\u00eatre\nseulement une forme dont les plans fixes du r\u00e9alisateur soulignent la vacuit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Cette vacuit\u00e9 n\u2019est m\u00eame pas\nsynonyme de paix. Le spectateur se retrouve plong\u00e9 dans l\u2019enfer des asiles\npsychiatriques au moment o\u00f9 les traitements sont encore constitu\u00e9s\nd\u2019\u00e9lectrochocs et d\u2019eau froide. Un m\u00e9decin, dont l\u2019\u00e9thique sera plus tard\nremise en question, pratique \u00e0 tour de bras \u2013 et c\u2019est l\u2019expression qui\nconvient ici \u2013 l\u2019op\u00e9ration permettant de lobotomiser un patient, c\u2019est-\u00e0-dire\nde sectionner certaines fibres du cerveau afin de rendre placide un patient\nsujet aux crises. Dr Fiennes, terriblement bien incarn\u00e9 par Jeff Goldblum, peut\ns\u2019\u00e9mouvoir d\u2019une chanson, pleurer au chevet de celui qu\u2019il a lui-m\u00eame condamn\u00e9,\net pour autant manier le pic \u00e0 glace sans ciller. Cette schizophr\u00e9nie est pr\u00e9sente\nchez tous les personnages, dont le corps oscille entre tenue, froideur et chair\nd\u00e9voil\u00e9e, presque r\u00e9pandue. Le format de l\u2019image, resserr\u00e9, enferme les corps\ndans des espaces trop \u00e9troits que m\u00eame le road trip ne parvient pas \u00e0 lib\u00e9rer,\nla lenteur \u00e9crasante de la voiture plombant toute impression de d\u00e9livrance. <\/p>\n\n\n\n<p>Se d\u00e9livrer de cette course au\nprogr\u00e8s par l\u2019amour et l\u2019art, voil\u00e0 ce que prof\u00e8re le poss\u00e9d\u00e9 Denis Lavant et\nqui peine \u00e0 se r\u00e9aliser dans la rencontre entre le jeune photographe et la\njeune patiente. Le corps hermaphrodite, symbole omnipr\u00e9sent dans le film,\nincarne cet id\u00e9al antique de l\u2019unicit\u00e9, au-del\u00e0 des fronti\u00e8res restrictives\nimpos\u00e9es par la compartimentation de notre r\u00e9alit\u00e9. Le film, esth\u00e9tiquement\ngrandiose, plonge le spectateur dans une exp\u00e9rience hallucin\u00e9e qui p\u00e8che\nparfois de trop de longueurs. C\u2019est pourtant de cette lenteur qu\u2019\u00e9merge souvent\nla rare beaut\u00e9, naissant toujours d\u2019une union entre deux corps, des mains\ncaressant le visage tum\u00e9fi\u00e9 d\u2019une malade au baiser impromptu entre un infirmier\net une patiente. Plus qu\u2019une odyss\u00e9e, ce film est un cauchemar \u00e9veill\u00e9 mais qui\ndemeure terriblement silencieux et consensuel&nbsp;: qualit\u00e9s troublantes qui\nne peuvent que nous interpeller. <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><strong>Questions \u2013 r\u00e9ponses avec Rick Alverson<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Avant-premi\u00e8re de The Mountain&nbsp;: une odyss\u00e9e am\u00e9ricaine<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/wp-content\/blogs.dir\/20\/files\/2019\/06\/Image1.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-13155\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Gen\u00e8se du film et motivation <\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>R. Alverson a construit le personnage de Wallace Fiennes, incarn\u00e9 par Jeff Goldblum, \u00e0 partir des recherches tr\u00e8s pr\u00e9cises qu\u2019il a men\u00e9es \u00e0 propos de Walter Freeman, l\u2019authentique docteur qui a tant \u00ab&nbsp;d\u00e9mocratis\u00e9&nbsp;\u00bb la pratique de la lobotomie aux Etats-Unis. Ces recherches \u00e9taient n\u00e9cessaires afin de travailler avec les acteurs, mais le but n\u2019\u00e9tait pas de faire un film historique. Trois quarts de ce qu\u2019il a appris a finalement disparu dans le produit fini. Questionner la mani\u00e8re dont le destin de ce personnage parvient \u00e0 incarner l\u2019id\u00e9al am\u00e9ricain du progr\u00e8s, tr\u00e8s li\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9al de la virilit\u00e9, a \u00e9t\u00e9 l\u2019une des motivations principales du r\u00e9alisateur pour entreprendre le film. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>The Fifties&nbsp;: a golden age<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce mythe du \u00ab&nbsp;il faut aller de l\u2019avant&nbsp;\u00bb co\u00fbte que co\u00fbte, sans \u00e9gards pour les cons\u00e9quences, est devenu en quelque sorte la marque de fabrique des Etats-Unis et les ann\u00e9es 50 r\u00e9pondent tout particuli\u00e8rement \u00e0 cet id\u00e9al. Le r\u00e9alisateur a donc voulu d\u00e9mythifier cette p\u00e9riode consid\u00e9r\u00e9e comme glorieuse, ceci alors m\u00eame qu\u2019un tout petit pourcentage de la population \u00e9tait effectivement au pouvoir, au d\u00e9triment de la majorit\u00e9. La doctrine de D. Trump \u00ab&nbsp;<em>Make America great again<\/em>&nbsp;\u00bb se r\u00e9f\u00e8re notamment \u00e0 cette p\u00e9riode de l\u2019histoire des Etats-Unis. Afin de d\u00e9truire cette nostalgie d\u00e9plac\u00e9e, R. Alverson a donc d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller \u00e0 l\u2019encontre d\u2019un hyper-r\u00e9alisme devenu la norme au cin\u00e9ma. Ses personnages avancent dans un mus\u00e9e de cire, il a tent\u00e9 de les figer et d\u2019englober son film d\u2019une froideur omnipr\u00e9sente, bien loin de la l\u00e9gende dor\u00e9e des ann\u00e9es 50. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Post-narrativit\u00e9 et esth\u00e9tique <\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le cin\u00e9ma ne peut pas se r\u00e9duire au fait de raconter une histoire, il est aussi exp\u00e9rience formelle. R. Alverson d\u00e9clare alors qu\u2019il consid\u00e8re la narration comme un outil d\u00e9pass\u00e9 et qui n\u2019est plus digne de confiance&nbsp;: le contenu dans l\u2019art a \u00e9touff\u00e9 la forme, alors m\u00eame que le langage est ais\u00e9ment manipulable et outil de manipulation. Ainsi, dans son film, les propos des personnages et l\u2019encha\u00eenement des \u00e9v\u00e9nements sont toujours en contradiction avec la forme qui vient r\u00e9v\u00e9ler ce en quoi la narration est probl\u00e9matique. D\u2019autre part, l\u2019esth\u00e9tique du mus\u00e9e de cire \u00e9voqu\u00e9 auparavant permet de souligner l\u2019artificialit\u00e9 des images qu\u2019il faut \u00e9galement questionner. Celles-ci, trop souvent confondues avec la r\u00e9alit\u00e9, sont aujourd\u2019hui instrumentalis\u00e9es et les gens n\u2019y r\u00e9pondent que par la passivit\u00e9. Selon lui, elle est ce qui pr\u00e9pare les foules \u00e0 la domination et toute personne avertie se doit de lutter contre elles afin d\u2019en saisir la v\u00e9ritable signification. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cin\u00e9ma et politique <\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le cin\u00e9ma de R. Alverson est toujours politique, ici parce qu\u2019il d\u00e9nonce ce laisser-faire ambiant, ce d\u00e9sint\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral face \u00e0 des d\u00e9cisions dont notre silence nous rend en quelque sorte complices. Ce \u00ab&nbsp;sto\u00efcisme courageux&nbsp;\u00bb est trompeur et trop li\u00e9 \u00e0 une image st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e de la masculinit\u00e9. Il faut donc lutter contre les images qui peuvent d\u00e9sinformer. D\u2019o\u00f9 le mythe de l\u2019hermaphrodite qui permet d\u2019aller au-del\u00e0 des limites impos\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9. Par ailleurs, la sc\u00e8ne o\u00f9 le jeune homme entre dans la pi\u00e8ce couverte de photos pornographiques et o\u00f9 il voit pour la premi\u00e8re fois un corps hermaphrodite est en fait un souvenir du r\u00e9alisateur. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Autres mythes et travail avec Denis Lavant<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le mythe du <em>road movie <\/em>est la quintessence du cin\u00e9ma am\u00e9ricain car il repr\u00e9sente l\u2019horizon illimit\u00e9, l\u2019utopie par excellence. Les Am\u00e9ricains sont presque format\u00e9s par ces images, il s\u2019agit d\u2019une quasi religion \u2013 il cite \u00e0 cette occasion le film <em>Two-Lane Blacktop <\/em>de Monte Hellman. C\u2019est pourquoi le d\u00e9tour par ce mythe est en quelque sorte un passage oblig\u00e9 pour qui veut comprendre et d\u00e9construire les origines du r\u00eave am\u00e9ricain. <\/p>\n\n\n\n<p>Le travail avec Denis Lavant a \u00e9t\u00e9 extr\u00eamement int\u00e9ressant, l\u2019acteur fran\u00e7ais qualifi\u00e9 de bourreau de travail. Ils se sont pench\u00e9s ensemble sur les textes d\u2019Antonin Artaud et des surr\u00e9alistes pour travailler son personnage. Ils avaient toujours besoin d\u2019un traducteur ce qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 des situations cocasses o\u00f9 ils ne pouvaient plus communiquer que par les gestes, et R. Alverson conclut ainsi en riant&nbsp;: c\u2019est sans doute la meilleure fa\u00e7on pour un r\u00e9alisateur de diriger ses acteurs. <\/p>\n\n\n\n<p>Mathilde Charras<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >The Mountain ou Make America great again Voil\u00e0 un film qui laisse un go\u00fbt \u00e9trange. 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