{"id":13587,"date":"2019-10-25T17:11:20","date_gmt":"2019-10-25T15:11:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=13587"},"modified":"2019-10-25T17:11:20","modified_gmt":"2019-10-25T15:11:20","slug":"le-misanthrope-moliere-texte-alain-francon-mise-en-scene-theatre-de-la-ville-octobre-2019","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=13587","title":{"rendered":"Le Misanthrope \/ Moli\u00e8re (texte), Alain Fran\u00e7on (mise en sc\u00e8ne) \/ Th\u00e9\u00e2tre de la Ville \/ Octobre 2019"},"content":{"rendered":"\n<p>Si Alain Fran\u00e7on a pu mettre en sc\u00e8ne <em>Caf\u00e9 d\u2019Edward Bond<\/em> au Th\u00e9\u00e2tre de la Colline et tendre vers la violence et l\u2019exc\u00e8s, suscitant moult r\u00e9actions de la part du public, on retrouve ici l\u2019homme de th\u00e9\u00e2tre st\u00e9phanois dans une proposition bien plus mesur\u00e9e et conventionnelle. <\/p>\n\n\n\n<p>Le misanthrope est celui qui s\u2019exclut en refusant la com\u00e9die sociale \u00e0 laquelle s\u2019adonnent les courtisans ; Alain Fran\u00e7on nous plonge dans un d\u00e9cor clinquant et atemporel o\u00f9 les \u00e9changes sont froids, glaciaux, \u00e0 l\u2019image du fond de sc\u00e8ne repr\u00e9sentant un arbre enneig\u00e9. Le metteur en sc\u00e8ne sous-titre en effet la pi\u00e8ce \u00ab l\u2019hiver des rapports humains \u00bb. N\u00e9anmoins, ce froid tend \u00e0 effacer tout contact entre les acteurs eux-m\u00eames, et m\u00eame entre la sc\u00e8ne et le public. Mis \u00e0 part quelques sursauts comiques, le spectateur s\u2019\u00e9loigne petit \u00e0 petit de cet espace trop mesur\u00e9 o\u00f9 les personnages se meuvent peu et ressentent peu. C\u2019est probablement l\u2019objectif de Fran\u00e7on que de nous faire voir une vie int\u00e9rieure froide, fond\u00e9e sur le para\u00eetre et sur la notori\u00e9t\u00e9 publique. N\u00e9anmoins, l\u2019absence de mise en espace et l\u2019aspect automatique des personnages peut nous laisser absolument \u00e9trangers au spectacle \u2013 bien que le travail sur l\u2019alexandrin fasse retentir les mots incisifs de Moli\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<p>Gilles Privat, dans le r\u00f4le d\u2019Alceste, appara\u00eet au d\u00e9but comme celui qui a l\u2019honn\u00eatet\u00e9 de dire les choses, sans fioriture c\u00e9r\u00e9moniale ; mais il perd vite de sa dignit\u00e9 et devient enfantin, boudant dans ce qu\u2019il appelle son \u00ab petit coin sombre \u00bb. En refusant le manich\u00e9isme, Fran\u00e7on donne au personnage une dimension r\u00e9volt\u00e9e mais surtout pitoyable, et cet Alceste engonc\u00e9 dans son costard para\u00eet s\u2019acclimater \u00e0 cet environnement d\u2019hypocrisie. Au contraire, C\u00e9lim\u00e8ne, interpr\u00e9t\u00e9e par Marie Vialle, devient une femme dominatrice, s\u00e9ductrice, victorieuse, repr\u00e9sentant le point culminant de cette vie de masques et de faux-semblants. Les susurrements qui ponctuent les changements de sc\u00e8ne contribuent \u00e0 nous faire ressentir le malaise que procure la vie de cour. <\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, cette peinture de la fausset\u00e9 dans un milieu chic nous est d\u00e9sagr\u00e9able, renvoyant aujourd\u2019hui \u00e0 tous ceux qui pr\u00e9tendent \u00ab communiquer \u00bb alors qu\u2019ils ne cherchent qu\u2019un peu d\u2019attention de la part des grands du monde. C\u2019est un point de vue critique int\u00e9ressant qu\u2019adopte Alain Fran\u00e7on, mais ce froid du c\u0153ur a tendance \u00e0 contaminer le spectateur tout au long de la mise en sc\u00e8ne, et l\u2019on n\u2019arrive plus \u00e0 \u00ab arracher un bout de sens au chaos du monde \u00bb, selon les propres mots du metteur en sc\u00e8ne. <\/p>\n\n\n\n<p> &#8212; Emma DUTEIL <\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">\n\n\u2042\n\n<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le Misanthrope, le \u00ab ridicule \u00bb de son temps ? <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dirig\u00e9 par le metteur en sc\u00e8ne Alain Fran\u00e7on, l\u2019alexandrin de Moli\u00e8re se donne avec po\u00e9sie. <em>Le Misanthrope de Moli\u00e8re<\/em>, pi\u00e8ce peu connue de l\u2019auteur &#8211; auquel on pr\u00eate plus ais\u00e9ment des pi\u00e8ces comiques comme <em>Les Fourberies de Scapin<\/em> ou <em>Le Bourgeois gentilhomme<\/em>, est ce que l\u2019on peut nommer une pi\u00e8ce \u00ab s\u00e9rieuse \u00bb. \u00c0 bas le comique de geste &#8211; bastonnades et courses poursuites des <em>Fourberies<\/em>, \u00e0 bas comique de mots &#8211; le fameux \u00ab mamamouchi \u00bb du <em>Bourgeois<\/em> et le calembour de la \u00ab gal\u00e8re \u00bb des <em>Fourberies<\/em> toujours,  le comique de situations &#8211; le travestissement de l\u2019Avare et les coquetteries des <em>Pr\u00e9cieuses ridicules<\/em>, mais une ironie saignante sur la soci\u00e9t\u00e9 de Cour. <\/p>\n\n\n\n<p>Alceste, le misanthrope, hait l&rsquo;humanit\u00e9 tout enti\u00e8re, en d\u00e9nonce l&rsquo;hypocrisie, les flatteries, l&rsquo;artifice, la duplicit\u00e9, les calomnies, la l\u00e2chet\u00e9 et, enfin, le syst\u00e8me de privil\u00e8ges et de protection royale. Mais il aime C\u00e9lim\u00e8ne, coquette et m\u00e9disante, parfaite courtisane qui re\u00e7oit toutes faveurs et r\u00e9pand tous bl\u00e2mes. Le texte de Moli\u00e8re est, dans la lign\u00e9e du <em>Tartuffe<\/em> censur\u00e9, de <em>L\u2019\u00e9cole des femmes<\/em> acerbe sur la condition f\u00e9minine, ou du mythique <em>Don Juan<\/em>, une pi\u00e8ce engag\u00e9e, politique et pol\u00e9mique. Elle a fait r\u00e9agir en son temps tout un auditorat de Cour &#8211; son accueil en 1666 a pu \u00eatre qualifi\u00e9 de \u00ab froid \u00bb face \u00e0 une aristocratie provinciale attach\u00e9e \u00e0 ses privil\u00e8ges. <\/p>\n\n\n\n<p>Critique, donc, de la soci\u00e9t\u00e9 au temps de Louis XIV ; cependant Alain Fran\u00e7on en lib\u00e8re la port\u00e9e totalement atemporelle et contemporaine. Avec une sc\u00e9nographie \u00e9pur\u00e9e et efficace, un usage intelligent des nouvelles techniques sonores &#8211; des chuchotements entourent le public entre chaque acte -, Alain Fran\u00e7on ne cherche pas \u00e0 actualiser la pi\u00e8ce comme il semble \u00eatre la mode de le faire ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, mais produit un spectacle tant intemporel que contemporain, tant historique que moderne, tant fid\u00e8le que novateur. Il nous \u00e9merveille par la d\u00e9couverte d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 hypocrite et mesquine qui n\u2019est rien d\u2019autre que celle dans laquelle nous \u00e9voluons. Sa pi\u00e8ce nous cultive sur la soci\u00e9t\u00e9 de Cour, et nous touche par la proximit\u00e9 de celle-ci avec la n\u00f4tre. C\u2019est une constatation merveilleuse de po\u00e9sie, mais cynique et tragique que nous dresse Alain Fran\u00e7on. <\/p>\n\n\n\n<p>La beaut\u00e9 esth\u00e9tique de la d\u00e9clamation des com\u00e9diens ravit, rendant parfaitement hommage au texte, tandis que le constat id\u00e9ologique nous d\u00e9sole. Le metteur en sc\u00e8ne parvient parfaitement \u00e0 nous faire prendre conscience de ce discours misanthropique du XVII\u00e8me si\u00e8cle sur l\u2019humanit\u00e9, et \u00e0 nous impliquer dans son raisonnement. Raisonnement sur notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle, son hypocrisie et sa l\u00e2chet\u00e9, et la nature profonde et imm\u00e9moriale de l\u2019Homme. Le concept de la double adresse n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi efficient ! <\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi un spectacle remarquable de sinc\u00e9rit\u00e9 ; on s\u2019indigne des hommes ; on se moque de leur fatuit\u00e9 ; on s\u2019apitoie sur leur faiblesse, sur notre faible nature ! Avec une fin proprement path\u00e9tique, on s\u2019\u00e9meut pour Alceste ce <em>\u00ab ridicule \u00bb<\/em> qui n\u2019en est pas un !<\/p>\n\n\n\n<p> &#8212; Ma\u00e9va GRECO<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">\n\n\u2042\n\n<\/p>\n\n\n\n<p>Un an apr\u00e8s avoir mis en sc\u00e8ne l\u2019ambiance passionn\u00e9ment tourment\u00e9e d\u2019<em>Un mois \u00e0 la campagne<\/em> d\u2019Ivan Tourgueniev dans une adaptation de Michel Vinaver, Alain Fran\u00e7on revient au <strong>Th\u00e9\u00e2tre de la Ville<\/strong> avec l\u2019un des plus grands classiques de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise&nbsp;: <em>Le Misanthrope<\/em> de Moli\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette pi\u00e8ce en cinq actes, repr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 1666 au Palais-Royal, Alceste abhorre l\u2019hypocrisie et la l\u00e2chet\u00e9 du genre humain&nbsp;; mais dans cette d\u00e9testation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de l\u2019humanit\u00e9, C\u00e9lim\u00e8ne semble une exception. Alceste (jou\u00e9 par Gilles Privat dans la mise en sc\u00e8ne d\u2019Alain Fran\u00e7on) est en effet \u00e9pris de C\u00e9lim\u00e8ne (Marie Vialle), malgr\u00e9 les m\u00e9disances de cette derni\u00e8re \u00e0 son \u00e9gard. Il faudra pour Alceste r\u00e9primander son ami Philinte (Pierre-Fran\u00e7ois Garel)&nbsp;; vexer les talents d\u2019auteur galant d\u2019Oronte (R\u00e9gis Royer), l\u2019amant de C\u00e9lim\u00e8ne&nbsp;; assumer sa jalousie pour Acaste (Pierre-Antoine Dubey) et Clitandre (David Casada), les pr\u00e9tendants de C\u00e9lim\u00e8ne&nbsp;; se d\u00e9faire des avances de la prude Arsino\u00e9 (Dominique Valadi\u00e9), jalouse de sa rivale C\u00e9lim\u00e8ne, pour finalement se rendre compte de l\u2019hypocrisie de celle qu\u2019il aime et de sa volont\u00e9 profonde de s\u2019\u00e9loigner de la soci\u00e9t\u00e9 des hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but de la pi\u00e8ce, le spectateur &#8211; plong\u00e9 dans l\u2019ombre de la salle de l\u2019<strong>Espace Cardin<\/strong>, peut entrevoir les d\u00e9tails de l\u2019int\u00e9rieur bourgeois et moderne qui constituera le d\u00e9cor principal de toute la repr\u00e9sentation. Le minimalisme est le <em>leitmotiv<\/em> de cette sc\u00e9nographie. On peut voir en effet une immense reproduction de <em>La Nymphe endormie surprise par des satyres<\/em> de Nicolas Poussin, accroch\u00e9e au mur c\u00f4t\u00e9 jardin, mais aussi quelques banquettes en velours rouge, c\u00f4t\u00e9 cour. Le marbre ivoire du sol refl\u00e8te la blancheur glaciale de la toile de fond,&nbsp;choisie par le sc\u00e9nographe Jacques Gabel : cette immense photographie qui donne \u00e0 voir une for\u00eat enneig\u00e9e sur fond de cors de chasse et de cris d\u2019animaux fait d\u00e9j\u00e0 sentir la froideur des rapports humains que vont entretenir nos personnages dans ce salon en hiver. Blancheur, froideur, vide. Ces ingr\u00e9dients se sont av\u00e9r\u00e9s essentiels dans nombre de pi\u00e8ces contemporaines mises en sc\u00e8ne par Alain Fran\u00e7on. Le sont-ils tout autant quand il s\u2019agit de monter du Moli\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Certes, cet attrait pour l\u2019espace vide permet au metteur en sc\u00e8ne de souligner physiquement une distance entre les personnages, qui est de nature intellectuelle. Notons \u00e0 cet effet que la disposition des banquettes en velours de part et d\u2019autre de la sc\u00e8ne permet d\u2019indiquer des lignes de s\u00e9paration entre des personnages dont les opinions philosophiques sont diam\u00e9tralement oppos\u00e9es. Du reste, Alceste joue tr\u00e8s souvent en dehors du plateau, toujours c\u00f4t\u00e9 jardin, \u00e0 tel point qu\u2019il n\u2019est pas toujours \u00e9clair\u00e9 par la lumi\u00e8re de Jo\u00ebl Hourbeigt. Cette mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart volontaire, ce hors-jeu d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment choisi, traduit efficacement la mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart d\u2019Alceste vis-\u00e0-vis du reste des hommes. <\/p>\n\n\n\n<p>Pour autant, ce manque de proximit\u00e9 spatiale et cette froideur ambiante ne paraissent pas propices \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un jeu rythm\u00e9 entre les com\u00e9diens, autrement dit d\u2019un jeu susceptible de r\u00e9v\u00e9ler l\u2019humour chaleureux qui est \u00e0 l\u2019origine de la pi\u00e8ce de Moli\u00e8re. On appr\u00e9cie indubitablement la pr\u00e9sence charismatique et souvent touchante de Gilles Privat mais \u00e9galement la folie ponctuelle de R\u00e9gis Royer, notamment lors de la deuxi\u00e8me sc\u00e8ne du premier acte quand Oronte se d\u00e9signe auteur en d\u00e9voilant son sonnet.  Cependant, le jeu des autres acteurs ne permet pas de combler le vide de l\u2019espace. Les autres acteurs semblent en-de\u00e7\u00e0 de leur d\u00e9cor&nbsp;: ils sont ind\u00e9niablement handicap\u00e9s dans leur jeu, sans doute en raison de la froideur impos\u00e9e par la mise en sc\u00e8ne. Tenons-en pour preuve la sc\u00e8ne IV de l\u2019acte III dans laquelle C\u00e9lim\u00e8ne et Arsino\u00e9 mettent en comp\u00e9tition leur hypocrisie&nbsp;: on regrette que les nombreux ressorts comiques de cette sc\u00e8ne aient \u00e9t\u00e9 largement inexploit\u00e9s par Marie Vialle et Dominique Valadi\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Pour sa premi\u00e8re mise en sc\u00e8ne d\u2019une pi\u00e8ce de Moli\u00e8re, Alain Fran\u00e7on semble avoir partiellement \u00e9chou\u00e9 dans sa volont\u00e9 d\u2019&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;arracher un bout de sens au chaos du monde&nbsp;\u00bb<\/em> en ayant choisi de monter un classique comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un contemporain. Pourtant, on sait l\u2019exigence vilarienne d\u2019Alain Fran\u00e7on consistant \u00e0 placer l\u2019auteur \u2013 et non le metteur en sc\u00e8ne \u2013 au centre de la cr\u00e9ation dramatique. Pour mettre en sc\u00e8ne <em>La Cerisaie<\/em> de Tchekhov en 2009 au Th\u00e9\u00e2tre de la Colline, Alain Fran\u00e7on avait suivi attentivement et judicieusement le registre de Constantin Stanislavski afin de reproduire \u00e0 la lettre la pi\u00e8ce qui avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crite sp\u00e9cialement pour le \u00ab&nbsp;th\u00e9\u00e2tre d\u2019art&nbsp;\u00bb stanislavskien. C\u2019est sans doute un tel choix qui a permis \u00e0 Alain Fran\u00e7on de recevoir le Moli\u00e8re du metteur en sc\u00e8ne en 2010. C\u2019est pourquoi on peut regretter qu\u2019il n\u2019ait pas suivi la m\u00eame m\u00e9thode pour mettre en sc\u00e8ne Moli\u00e8re, qu\u2019il n\u2019ait en somme pas assez mis Moli\u00e8re au centre du processus dramatique. <\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il faut accorder \u00e0 Alain Fran\u00e7on et ses com\u00e9diens un \u00e9minent travail port\u00e9 sur la diction, un trop grand \u00e9cart stylistique et temporel s\u00e9pare les enjeux du si\u00e8cle dans lequel Le Misanthrope a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit et les choix de mise en sc\u00e8ne d\u2019Alain Fran\u00e7on. Ce dernier semble en effet attendre que jaillisse la v\u00e9rit\u00e9 humaine des personnages dans le silence entre les mots, autrement dit dans une sorte de \u00ab&nbsp;sous-texte&nbsp;\u00bb stanislavskien (comme cela avait \u00e9t\u00e9 possible en 2009 dans la mise en sc\u00e8ne de<em> La Cerisaie<\/em>) alors qu\u2019il faut, semble-t-il, chez Moli\u00e8re, observer cette v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 la racine m\u00eame des mots. Cette fois-ci, Alain Fran\u00e7on semble s\u2019\u00eatre tromp\u00e9 de m\u00e9thode.<\/p>\n\n\n\n<p> &#8212; L\u00e9a SORRENTINO <\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">\n\n\u2042\n\n<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est toujours une gageure que de mettre en sc\u00e8ne une pi\u00e8ce classique comme <em>le Misanthrope<\/em> ou <em>l\u2019Atrabilaire amoureux<\/em> de Moli\u00e8re. Le d\u00e9cor pens\u00e9 par Alain Fran\u00e7on est atemporel, de m\u00eame que les costumes : il repr\u00e9sente un int\u00e9rieur luxueux mais impersonnel, qui comporte un mobilier minimaliste, constitu\u00e9 de banquettes qui organisent l\u2019espace sc\u00e9nique en modulant les rapports entre les personnages. Sur le fond de la sc\u00e8ne s\u2019\u00e9tend un paysage enneig\u00e9, cens\u00e9 repr\u00e9senter <em>\u00ab l\u2019hiver des rapports humains \u00bb<\/em>, selon les mots du metteur en sc\u00e8ne ; le caract\u00e8re de neutralit\u00e9 officielle et formelle de l\u2019ensemble tend \u00e0 mettre en valeur l\u2019entre-soi des salons o\u00f9 les gens bien \u00e9lev\u00e9s se d\u00e9vorent entre eux, de l\u2019\u00e9lite de la soci\u00e9t\u00e9 du XVII\u00e8me si\u00e8cle, ce petit univers o\u00f9 tout gravite autour de l\u2019Astre royal et o\u00f9 rien n\u2019existe en dehors de lui. La frivole C\u00e9lim\u00e8ne, abandonn\u00e9e de tous du fait de ses man\u0153uvres intrigantes, contemple encore par la fen\u00eatre les lointaines lumi\u00e8res d\u2019un feu d\u2019artifice de la Cour, en r\u00e9f\u00e9rence aux somptueuses f\u00eates de Versailles.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019intention avou\u00e9e du metteur en sc\u00e8ne est de souligner cette dimension de satire politique de la pi\u00e8ce, quitte \u00e0 en att\u00e9nuer l\u2019aspect comique. <em>Le Misanthrope<\/em> se situe sur une ligne de cr\u00eate tr\u00e8s peu classique entre com\u00e9die et trag\u00e9die, et son traitement g\u00e9n\u00e9rique est parfaitement ambigu ; la mise en sc\u00e8ne se garde de trancher. M\u00eame si le caract\u00e8re comique est sauvegard\u00e9 par les outrances d\u2019Alceste, par les po\u00e8mes risibles qu\u2019il pourfend et le maintien m\u00e9canique et suffisant des \u00ab petits marquis \u00bb qui font la cour \u00e0 C\u00e9lim\u00e8ne, les spectateurs rient, somme toute, assez peu : trag\u00e9die, en effet, que ces violentes sc\u00e8nes de jalousie, trag\u00e9die que les amours contrari\u00e9es d\u2019Alceste, trag\u00e9die que la noirceur de C\u00e9lim\u00e8ne, trag\u00e9die que sa confusion finale, qui confirme l\u2019avis pessimiste du misanthrope sur l\u2019humanit\u00e9 et le d\u00e9cide irr\u00e9vocablement \u00e0 se retirer du monde. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 peine Alceste est-il un ridicule : Alain Fran\u00e7on du moins se refuse \u00e0 le consid\u00e9rer comme tel ; car bien souvent, c\u2019est plut\u00f4t la piti\u00e9 que le rire qu\u2019il excite. Mettre en valeur l\u2019ambivalence de la pi\u00e8ce et de son personnage \u00e9ponyme n\u2019est pas d\u2019une grande originalit\u00e9. En somme, l\u2019interpr\u00e9tation qui ressort de cette mise en sc\u00e8ne ne trahit pas l\u2019esprit de Moli\u00e8re, mais on peut trouver, en revanche, qu\u2019elle lui est un peu trop fid\u00e8le, n\u2019apportant pas une vision neuve de la com\u00e9die. <\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre n\u2019est-ce pas un mal cependant ; cette repr\u00e9sentation, qui incite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir tout en \u00e9tant plaisante, se situe parfaitement dans la lign\u00e9e du projet moli\u00e9resque : <em>castigat ridendo mores<\/em>, <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab<em> il corrige les m\u0153urs par le rire<\/em> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p> &#8212; Claire DE MARESCHAL<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Image d&rsquo;ent\u00eate :<\/strong> Galerie du <strong>Th\u00e9\u00e2tre de la Ville<\/strong>. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Si Alain Fran\u00e7on a pu mettre en sc\u00e8ne Caf\u00e9 d\u2019Edward Bond au Th\u00e9\u00e2tre de la Colline et tendre vers la violence et l\u2019exc\u00e8s, suscitant moult r\u00e9actions de la part du public, on retrouve ici l\u2019homme de th\u00e9\u00e2tre st\u00e9phanois dans une proposition bien plus mesur\u00e9e et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":13588,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,5],"tags":[],"class_list":["post-13587","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-theatre","category-theatre-de-la-ville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13587","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=13587"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13587\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=13587"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=13587"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=13587"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}