{"id":13618,"date":"2019-11-07T10:28:34","date_gmt":"2019-11-07T09:28:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=13618"},"modified":"2019-11-07T10:28:34","modified_gmt":"2019-11-07T09:28:34","slug":"les-justes-albert-camus-texte-abd-al-malik-mise-en-scene-theatre-du-chatelet-octobre-2019","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=13618","title":{"rendered":"Les Justes \/ Albert Camus (texte), Abd Al Malik (mise en sc\u00e8ne) \/ Th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet \/ Octobre 2019"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Image d&rsquo;ent\u00eate :<\/strong> <a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"Galerie du Th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet  (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/www.chatelet.com\/programmation\/saison-19-20\/les-justes\/\" target=\"_blank\">Galerie du Th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet, 20h05. Les lumi\u00e8res s\u2019\u00e9teignent et laissent place \u00e0 une version \u00ab rap-\u00e9e \u00bb et slamm\u00e9e des <em>Justes<\/em> de Camus&nbsp;: commence alors une \u00ab&nbsp;trag\u00e9die musicale&nbsp;\u00bb. Dans le Moscou de 1905, enneig\u00e9 et embrum\u00e9, un groupe de jeunes socialistes se pr\u00e9pare \u00e0 assassiner le Grand-duc Serge. Dans un d\u00e9cor <em>maison de poup\u00e9e<\/em> &#8211; qui sera celui des trois premiers actes, les Justes s\u2019agitent et doutent, pris entre leur d\u00e9sir d\u2019ob\u00e9ir aux ordres de l\u2019Organisation et la peur de tuer. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un dilemme&nbsp;: que choisir entre la d\u00e9votion \u00e0 une cause politique, et l\u2019amour de la \u00ab&nbsp;cr\u00e9ature&nbsp;\u00bb&nbsp;? La repr\u00e9sentation est port\u00e9e par un casting de choix, en t\u00e9moignent Marc Zinga et Sabrina Ouazini dans les r\u00f4les de Yanek et Dora. Mais ce qui fait la particularit\u00e9 de ce spectacle, c\u2019est l\u2019orchestre de musiciens qui, dans la fosse, jouent en temps r\u00e9el les morceaux accompagnant les d\u00e9clamations des acteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc la musique qui se retrouve au c\u0153ur de la trag\u00e9die camusienne. On aurait pu croire qu\u2019elle d\u00e9tournerait l\u2019attention du spectateur, pr\u00e9valant sur le texte &#8211; mais c\u2019est tout le contraire. La musique devient un porte-voix. Tant\u00f4t l\u00e9g\u00e8re et mondaine, tant\u00f4t \u00e9pique ou inqui\u00e9tante, elle accompagne chaque personnage, chaque d\u00e9clamation et rythme les r\u00e9pliques. Si la musique gagne en intensit\u00e9, la voix s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e9galement&nbsp;; si le tempo s\u2019acc\u00e9l\u00e8re, l\u2019\u00e9locution suit le m\u00eame mouvement. Les <em>leitmotivs<\/em> entra\u00eenent le spectateur dans la spirale infernale de ces hommes et ces femmes r\u00e9volt\u00e9s. Le d\u00e9lire de Dora, la passion, la haine obsessionnelle de l\u2019injustice contre laquelle ils combattent tous avec ferveur, la vie dans la crainte&nbsp;: tout est pris en charge par la musique.<\/p>\n\n\n\n<p>Abd Al Malik a pris la libert\u00e9 d\u2019ajouter des personnages \u00e0 la pi\u00e8ce. Il y a l\u2019\u00e2me russe, jou\u00e9e par Camille Jouannest, qui a la f\u00e2cheuse manie d\u2019interrompre le spectacle dans ses moments forts par ses chants en yiddish \u2013 pourquoi donc&nbsp;? \u2013 faisant se figer les acteurs de mani\u00e8re assez artificielle. Et puis, il y a le ch\u0153ur, interpr\u00e9t\u00e9 par de jeunes com\u00e9diens amateurs d\u2019Aulnay-sous-Bois. Ces pi\u00e8ces ajout\u00e9es sont le symbole de la dimension universelle du texte camusien&nbsp;; mais justement, Stepan, Dora, Yanek et les autres ne sont-ils pas les seuls capables de la prendre en charge, cette dimension universelle&nbsp;? Int\u00e9grer un ch\u0153ur dans une \u00ab&nbsp;trag\u00e9die musicale&nbsp;\u00bb pouvait sembler, \u00e0 premi\u00e8re vue, une bonne id\u00e9e&nbsp;&#8211; on se souvient alors du ch\u0153ur des trag\u00e9dies antiques qui chantait, lui aussi. Mais les r\u00e9pliques de ces jeunes, qui crient leur r\u00e9volte contre le patriarcat, la crise climatique, le lobbyisme, les privil\u00e9gi\u00e9s, bref, contre leur propre \u00ab&nbsp;Grand-duc&nbsp;\u00bb, semblent artificielles et maladroites et surtout, ne s\u2019int\u00e8grent pas bien au mouvement g\u00e9n\u00e9ral de la pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>La musique est habile et efficace. Dommage qu\u2019on ne puisse pas en dire autant des libert\u00e9s qu\u2019Abd Al Malik a prises avec le texte.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Alexia REVERCHON<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">\n\n\u2042\n\n<\/p>\n\n\n\n<p>Avec sa trag\u00e9die musicale <em>Les Justes<\/em>, Abd Al Malik tente de r\u00e9aliser une collaboration posthume avec Albert Camus &#8211; t\u00e2che bien ardue que de s&rsquo;\u00e9lever au niveau d&rsquo;un tel penseur. A partir du texte de Camus, le rappeur donne une dimension philosophique surprenante \u00e0 sa pi\u00e8ce. Celle-ci met en sc\u00e8ne, dans une sorte de huis-clos constitu\u00e9 d&rsquo;un unique espace de d\u00e9bat, des socialistes r\u00e9volutionnaires russes cherchant \u00e0 renverser la tyrannie qui asservit le peuple de l&rsquo;URSS.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Autour de ces personnages, ext\u00e9rieurement enjou\u00e9s et d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de s&rsquo;opposer \u00e0 un syst\u00e8me r\u00e9pressif par le biais de la violence ; int\u00e9rieurement perdus et d\u00e9boussol\u00e9s \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de tuer un homme, des r\u00e9flexions politiques et existentielles se posent : l&rsquo;abolition de l&rsquo;asservissement justifie-t-elle d&rsquo;\u00f4ter la vie ? Que vaut la vie d&rsquo;un homme \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle du bien commun ? La violence peut-elle r\u00e9pondre \u00e0 la violence ? Y a-t-il des morts \u00ab\u00a0utiles\u00a0\u00bb ? L\u2019homme peut-il tuer au nom de la justice ? A-t-il le droit de s&rsquo;\u00e9lever au rang de Dieu ? Camus questionne la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;Homme et sa capacit\u00e9 \u00e0 rendre justement la justice. Le philosophe interroge le statut du r\u00e9volutionnaire, et la possibilit\u00e9 d&rsquo;agir sans devenir soi-m\u00eame tyrannique. Sans jamais prendre explicitement parti, le dramaturge pr\u00e9sente les variables envisageables : le po\u00e8te conquis par l&rsquo;id\u00e9al que repr\u00e9sente l&rsquo;Id\u00e9e, l&rsquo;homme d&rsquo;action pr\u00eat \u00e0 tout pour \u00e9radiquer l&rsquo;oppression \u2014 quitte \u00e0 la r\u00e9tablir lui-m\u00eame, le chef si raisonn\u00e9 qu&rsquo;il en devient couard, la femme sensible, rendue froide et distante par sa participation au mouvement contestataire. En proposant de multiples postures face \u00e0 la r\u00e9volution, Camus laisse le soin au spectateur de d\u00e9terminer la meilleure attitude \u00e0 adopter &#8211; si tant est qu&rsquo;il en existe une. Autrement dit, l&rsquo;\u00e9crivain \u00e9tant attach\u00e9 \u00e0 manifester l&rsquo;absurdit\u00e9 de l&rsquo;existence humaine et l&rsquo;impasse dans laquelle nous plongent de tels choix &#8211; in\u00e9vitablement contestables, la pi\u00e8ce place le spectateur dans une temporalit\u00e9 distendue, ralentie et r\u00e9flexive.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Am\u00e9lie Kiritz\u00e9-Topor offre par ailleurs un d\u00e9cor \u00e9poustouflant : elle con\u00e7oit un immeuble en coupe, d\u00e9ployant ainsi nombre d&rsquo;espaces am\u00e9nag\u00e9s, ce qui est impressionnant et rare au th\u00e9\u00e2tre. Au moins cinq pi\u00e8ces sont d\u00e9couvertes : un boudoir d\u00e9pouill\u00e9, liant l&rsquo;int\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur (et inversement), une salle de bain ancienne, une terrasse, lieu d&rsquo;intimit\u00e9 \u00e0 la fois \u00e9toil\u00e9 et source d&rsquo;angoisse, un bureau, refuge isol\u00e9 de toute indiscr\u00e9tion, et enfin le salon, centre n\u00e9vralgique du d\u00e9bat. Cela, sans compter le sous-sol qui deviendra une prison ainsi que la rue enneig\u00e9e qui fait office de ch\u0153ur. Dire que tout l&rsquo;espace sc\u00e9nique est ing\u00e9nieusement mobilis\u00e9 est un euph\u00e9misme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Jusque l\u00e0, c&rsquo;est donc une r\u00e9ussite.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les choses se compliquent d\u00e8s lors qu&rsquo;Abd Al Malik ajoute de petites touches personnelles. L&rsquo;addition d&rsquo;un ch\u0153ur, maladroite, tend \u00e0 donner une dimension actuelle \u00e0 la pi\u00e8ce du XX\u00e8me si\u00e8cle, en ins\u00e9rant par exemple des revendications \u00e9cologiques et politiques &#8211; \u00e9nonciation d&rsquo;axiomes banals reposant sur des pr\u00e9jug\u00e9s irr\u00e9fl\u00e9chis, ou bien sur des id\u00e9es biens\u00e9antes. Volont\u00e9, sans doute, d&rsquo;exprimer \u00e0 quel point il est difficile de mesurer l&rsquo;ampleur et les enjeux d&rsquo;un questionnement philosophique qui nous d\u00e9passe. Il n&rsquo;en reste pas moins que la finesse du texte, exquise chez Camus, est inexistante chez Abd Al Malik. Le recours \u00e0 des acteurs amateurs est regrettable en ce qu&rsquo;il est trop visible. Cette absence d&rsquo;exp\u00e9rience aurait pu \u00eatre source d&rsquo;authenticit\u00e9, laquelle aurait \u00e9t\u00e9 partag\u00e9e avec le spectateur : ici, elle n&rsquo;est qu&rsquo;une absence de performance. Les voix ne portent pas, ne sont pas assur\u00e9es. La diction est rapide, souvent inintelligible, parfois embrouill\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, la mise en sc\u00e8ne est, malheureusement, malavis\u00e9e : Abd Al Malik joint constamment une musique de fond au spectacle. En dehors de l\u2019avantage qu\u2019elle pr\u00e9sente de mettre en \u00e9vidence les silences, la stup\u00e9faction et l\u2019embarras des personnages lorsqu\u2019elle s\u2019arr\u00eate, celle-ci vient seulement brouiller l\u2019\u00e9nonciation et parasiter la dimension tragique de certaines sc\u00e8nes. Le d\u00e9calage entre le ton des paroles, la tension dramatique et la musique de genre est inappropri\u00e9. Les jeux de lumi\u00e8re, vifs et agressifs \u00e0 la fin, cens\u00e9s exalter la furie violente de la femme d\u00e9sempar\u00e9e par la perte de son amant, et donc provoquer l\u2019\u00e9motion chez le spectateur, le laissent finalement de marbre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Afin de d\u00e9douaner Abd Al Malik de cet effet d\u00e9sastreux, mettons cela sur le dos du th\u00e9\u00e2tre, dont la superficie est trop grande pour restituer l\u2019intimit\u00e9 d\u2019une pi\u00e8ce qui cherche \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler les questionnements int\u00e9rieurs de personnages paradoxaux. Du reste, saluons sa malhabile tentative d\u2019adapter une pi\u00e8ce de l\u2019ampleur de celle des <em>Justes<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Clara LUCAS<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\"> \u2042 <\/p>\n\n\n\n<p>Le Jeudi 17 Octobre 2019, \u00e0 20h, eut lieu la repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale <em>Les Justes <\/em>dans le magnifique Th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet. J&rsquo;ai eu la chance d&rsquo;y assister. Cette trag\u00e9die se base sur l\u2019\u0153uvre originale du m\u00eame nom, \u00e9crite en 1949 par Albert Camus. Le texte a \u00e9t\u00e9 totalement respect\u00e9, il y a simplement eu quelques ajouts contemporains entre chaque acte. Il y a cinq actes au total. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, concernant le contexte : la pi\u00e8ce se d\u00e9roule dans une p\u00e9riode r\u00e9volutionnaire \u00e0 Moscou, au d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle, et se base sur des faits r\u00e9els. L&rsquo;histoire se focalise sur plusieurs personnages, tous issus d&rsquo;un groupe de terroristes socialistes qui pr\u00e9parent un attentat pour assassiner le gouverneur despote de la ville, le&nbsp; d\u00e9nomm\u00e9 Grand Duc. Ainsi, nous sommes plong\u00e9s dans cette pi\u00e8ce \u00e0 travers le regard et les choix du metteur en sc\u00e8ne &#8211; qui n&rsquo;est autre que le rappeur Abd Al Malik. Cette trag\u00e9die musicale prend son essence notamment dans l&rsquo;accompagnement d&rsquo;un ch\u0153ur, la pr\u00e9sence de musiciens mais aussi dans ses acteurs : dont S. Ouazani dans le r\u00f4le de Dora, M. Zinga dans le r\u00f4le d&rsquo;Ivan, L. Salem dans le r\u00f4le de Stephan&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les pr\u00e9misses du spectacle, nous assistons \u00e0 plusieurs coupures intrigantes. Il y a par exemple des sc\u00e8nes de films historiques en noir et blanc, projet\u00e9es en guise de fond de d\u00e9cor &#8211; nous installant clairement en Russie &#8211; et appuy\u00e9es par un soldat scandant un discours au centre de la sc\u00e8ne. Ce soldat se tient de fa\u00e7on militaire, droit, et parle d&rsquo;une voix puissante. Il se trouve dans un puit de lumi\u00e8re. Des taches blanches tombent du haut de ce puit jusqu\u2019\u00e0 lui. Il s&rsquo;agit vraisemblablement de boules de neige. Nous sommes bien en Russie. Il r\u00e9p\u00e8te des phrases courtes. On le retrouvera \u00e0 la toute fin du spectacle o\u00f9 ce m\u00eame texte, une nouvelle fois scand\u00e9, prendra un nouveau sens (apr\u00e8s, donc, avoir travers\u00e9 cette trag\u00e9die). Le soldat lance et ferme la pi\u00e8ce, en quelque sorte. L&rsquo;effet visuel de son apparition est tr\u00e8s travaill\u00e9 et tr\u00e8s efficace pour nous installer dans le contexte (je me questionne n\u00e9anmoins encore sur le sens du texte qu&rsquo;il nous partage). Il y a aussi une chanteuse qui monte sur sc\u00e8ne de temps en temps, au d\u00e9but de la pi\u00e8ce. Les acteurs se figent comme des statues \u00e0 sa venue. Les images en noir et blanc d\u00e9filent. On pense qu&rsquo;elle chante en Russe. Elle a des allures de fant\u00f4me. Je n&rsquo;ai pas encore compris la signification de son r\u00f4le. Peut-\u00eatre symbolise-t-elle le peuple russe qui souffre, ou peut-\u00eatre vient-elle nous d\u00e9livrer un message pour comprendre la sc\u00e8ne. Ces coupures nous rappellent la base historique de la pi\u00e8ce. N\u00e9anmoins, il est difficile de se plonger dans l&rsquo;histoire &#8211; malgr\u00e9 le jeu expressif des acteurs, car ces coupures ajout\u00e9es \u00e0 la musique, pesante et r\u00e9p\u00e9titive, font que je ne parviens pas \u00e0 rentrer dans l&rsquo;histoire. Etait-ce voulu par le metteur en sc\u00e8ne ? Favorise-t-il d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la forme musicale et contextuelle (nous sommes plong\u00e9s en Russie) au d\u00e9triment du texte ? Bien s\u00fbr, cela ne concerne que les premiers actes. A la fin, l&rsquo;accompagnement musical, en \u00e9volution avec les personnages, ne me d\u00e9rangeait plus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cela dit, il est vrai que la musique prend une place majeure dans cette pi\u00e8ce. M\u00eame si son aspect redondant fait qu&rsquo;elle pourrait s&rsquo;apparenter \u00e0 une musique de fond, elle s&rsquo;invite finalement au premier plan. Son int\u00e9r\u00eat se d\u00e9voile lors des rares moments o\u00f9 elle s&rsquo;arr\u00eate, puisque les mots sont alors&nbsp; doublement mis en valeur. Mais elle reste beaucoup trop lourde sur la longueur, on ne tient plus&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ce qui est du texte, je trouve qu\u2019il y a une belle opposition entre deux \u00e9chelles : l&rsquo;\u00e9chelle humaine, le sensible, l&rsquo;\u00e9motionnel &#8211; et l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;id\u00e9e, du politique. La pi\u00e8ce nous questionne v\u00e9ritablement sur nos syst\u00e8mes de valeurs, sur le sens que nous donnons \u00e0 l\u2019injustice\/la justice. Les personnages brisent parfois le quatri\u00e8me mur. Par exemple, Yanek coupe le discours de Stephan en disant \u00ab <em>Mesdames et Messieurs, quand je sortirai du th\u00e9\u00e2tre, je me jetterai sous les chevaux <\/em>\u00bb . Il s&rsquo;adresse \u00e0 nous et parle du th\u00e9\u00e2tre dans lequel nous nous trouvons (sinon quel autre th\u00e9\u00e2tre ? Celui du lieu de rassemblement de l&rsquo;Organisation terroriste ?). On sent que le personnage nous pique, il pourrait tout autant dire <em>Mesdames et messieurs rendez-vous compte de ce que je m&rsquo;appr\u00eate \u00e0 faire<\/em>. Une autre fois, les jeunes de l&rsquo;interm\u00e8de arrivent en ligne et font marcher \u00e0 reculons le \u00ab coupable \u00bb Yanek avant de le faire dispara\u00eetre dans les coulisses. Ce mouvement, porteur de sens, sonne tr\u00e8s symbolique \u00e0 un moment o\u00f9 Yanek appara\u00eet faible et o\u00f9 les jeunes semblent plus qu&rsquo;engag\u00e9s et d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 contre-courant (c\u2019est \u00e0 dire dans la non-violence).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce questionne \u00e9galement sur la mani\u00e8re dont nos choix individuels peuvent d\u00e9terminer qui nous sommes mais aussi impacter ceux qui nous entourent. Dora, par exemple, semble sombrer dans la folie lors de son discours final. Lorsqu\u2019elle apprend la mort de son amour Yanek, elle fait un long discours qui m\u2019a beaucoup touch\u00e9. Le m\u00e9lange de tristesse, de force, de folie et de d\u00e9termination effraie, donne de la peine. Que va-t&rsquo;il se passer, d\u00e9sormais ? Que faire ? On assiste \u00e0 la chute d\u2019un personnage qui perd pied face \u00e0 la mort, et qui sombre dans un \u00e9lan morbide, celui de perp\u00e9tuer le terrorisme. L\u2019entassement des coupables et des victimes donne une raison suppl\u00e9mentaire au groupe terroriste de perp\u00e9tuer ce m\u00eame type d\u2019actes en l\u2019honneur de <strong>l\u2019Id\u00e9e<\/strong>. Comment peut-on tuer et mourir pour une id\u00e9e ? Voil\u00e0 comment la violence engendre la violence.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La place d\u00e9livr\u00e9e aux jeunes acteurs, qui font l\u2019interm\u00e8de entre les actes \u00e9voqu\u00e9s plus haut, approfondit encore davantage ce questionnement. Chacun d\u2019entre eux, par des phrases simples, donne son opinion sur ce th\u00e8me. Ils ont l\u2019air de s\u2019exprimer davantage avec leurs instincts humains, avec l&rsquo;innocence propre \u00e0 la jeunesse plus qu\u2019avec un raisonnement bas\u00e9 sur de longues recherches. Repr\u00e9sentent-ils le germe des r\u00e9volutions ? La jeunesse s\u2019indigne, a des souhaits concernant ce qui devrait \u00eatre juste dans la soci\u00e9t\u00e9. Le message port\u00e9 est que nous devons \u00e9couter la jeunesse afin d&rsquo;\u00e9viter de se diriger vers des \u00e9v\u00e9nements violents, car c&rsquo;est elle qui s&rsquo;indigne bien qu\u2019elle ne sache pas comment faire. Il faut donc lui expliquer, lui donner de l\u2019importance dans les d\u00e9cisions soci\u00e9tales. Cette hypoth\u00e8se est l&rsquo;une des interpr\u00e9tations possibles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai beaucoup aim\u00e9 les d\u00e9cors, qui permettaient l&rsquo;encha\u00eenement rapide des plans entre les sc\u00e8nes &#8211; avec l&rsquo;appui des lumi\u00e8res. Ces croisements de vues horizontales et verticales ont contribu\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er une v\u00e9ritable dynamique, comme dans la vie r\u00e9elle o\u00f9 il se passe toujours plusieurs choses en m\u00eame temps. Si le d\u00e9cor \u00e9tait tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9 et riche (vestibules, cage d&rsquo;escaliers, balcon &#8211; ainsi qu\u2019une multitude d&rsquo;autres lieux), les costumes permettaient \u00e9galement de caract\u00e9riser l&rsquo;\u00e9poque et correspondaient aux diff\u00e9rents lieux. En somme, ce lieu donnait parfaitement l&rsquo;illusion du r\u00e9el. J&rsquo;ai beaucoup appr\u00e9ci\u00e9 le d\u00e9cor, mais surtout ma place dans celui-ci (estrade du haut). J&rsquo;ai regard\u00e9 la pi\u00e8ce comme si j&rsquo;espionnais les voisins depuis mon balcon. La mise en sc\u00e8ne a su exploiter la diversit\u00e9 de placement au sein du public (plac\u00e9 en hauteur ou en face). Par exemple, il arrivait que les acteurs nous regardent, nous montrent du doigt en nous appelant les dieux, ou les cieux (<em>les dieux m&rsquo;en sont t\u00e9moins, les cieux nous regardent<\/em>). Plus tard, Dora change de posture et continue son discours en s&rsquo;adressant au public en face d&rsquo;elle ; \u00e0 un autre moment, un des acteurs prend un micro et slamme pour nous. En outre, lors d&rsquo;une des derni\u00e8res sc\u00e8nes, on imagine les cachots au rez-de-chauss\u00e9e de la maison. Etant assise en haut, je ne voyais que les pieds des gardes et ceux d&rsquo;autres personnages cach\u00e9s par le sol du premier \u00e9tage et le reste de la maison. J&rsquo;ai trouv\u00e9 cette vue particuli\u00e8rement adapt\u00e9e \u00e0 la situation, comme si j&rsquo;espionnais du haut d&rsquo;une prison imaginaire la sc\u00e8ne, devinant qui \u00e9tait qui par la gestuelle, le placement et la parole.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019\u00e9v\u00e9nement central de la pi\u00e8ce est dramatique (l\u2019attentat), l&rsquo;Humanit\u00e9 gagne pour ainsi dire, au fur et \u00e0 mesure de la pi\u00e8ce. Les personnages sont complexes et on s\u2019\u00e9loigne du dogme manich\u00e9en &#8211; ce qui est \u00e9galement int\u00e9ressant puisqu&rsquo;on rend leur caract\u00e8re humain aux terroristes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour conclure, j&rsquo;ai beaucoup aim\u00e9 ce spectacle malgr\u00e9 une l\u00e9g\u00e8re g\u00eane due \u00e0 l&rsquo;omnipr\u00e9sence de la musique sur les premiers actes. En effet, j&rsquo;ai pu profond\u00e9ment r\u00e9fl\u00e9chir aux th\u00e9matiques mises en jeu, mais aussi me remettre en question vis \u00e0 vis de mes propres engagements et de la mani\u00e8re dont je m&rsquo;y prenais pour essayer de changer les choses. De plus, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s touch\u00e9e par la sc\u00e8ne de souffrance de Dora qui, par son jeu d&rsquo;actrice, m&rsquo;a fait oublier la com\u00e9dienne au profit du personnage. <\/p>\n\n\n\n<p>&#8212;  Maryline DESMEULES <\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\"> \u2042 <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quand la culture hip hop se m\u00eale au th\u00e9\u00e2tre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le rappeur et metteur en sc\u00e8ne Abd Al Malik brise les codes du th\u00e9\u00e2tre traditionnel avec sa r\u00e9interpr\u00e9tation bouleversante des <em>Justes<\/em> d&rsquo;Albert Camus, sur la prestigieuse sc\u00e8ne du Th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet. Un pari r\u00e9ussi.<\/p>\n\n\n\n<p>On a tous chez soi un ou deux bouquins de Camus, qu&rsquo;on a \u00e9tudi\u00e9s au lyc\u00e9e. <em>L\u2019\u00c9tranger<\/em>, <em>La Peste<\/em> ou bien <em>La Chute<\/em>&#8230; R\u00e9cemment, je suis tomb\u00e9e sur <em>Les Justes<\/em> au fond de mon armoire, recouvert de poussi\u00e8re. Je l&rsquo;ai (re)lu. En 1905 \u00e0 Moscou, des jeunes socialistes pr\u00e9parent un attentat contre le Grand duc, pour combattre l&rsquo;injustice. Ce qui m&rsquo;a saisie le plus, comme \u00e0 chaque ouvrage de Camus, c&rsquo;est l&rsquo;efficacit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9criture. Une \u00e9criture sinc\u00e8re, honn\u00eate, sans fioriture. Une \u00e9criture qui s&rsquo;adapte parfaitement au rap et au slam, donc. C&rsquo;est bien s\u00fbr le texte et son interpr\u00e9tation qui font toute la force de la trag\u00e9die musicale propos\u00e9e par Abd Al Malik. Dora, Yanek, Stephan, Boris, Alexis d\u00e9clament leurs tirades accompagn\u00e9s de musiciens, avec l&rsquo;intime conviction de sauver le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus encore, les th\u00e8mes intrins\u00e8ques \u00e0 la pi\u00e8ce de Camus rendent possible l&rsquo;adaptation <em>hip hop<\/em>. La r\u00e9volte. La justice. La souffrance. Au prisme des enjeux contemporains, le texte de Camus s&rsquo;actualise quand la question d&rsquo;un monde plus juste est pos\u00e9e. Ne r\u00eave-t-on jamais d&rsquo;id\u00e9alisme politique&nbsp;? Occupant l&rsquo;espace int\u00e9rieur d&rsquo;un immeuble en coupe, les protagonistes semblent reli\u00e9s au monde ext\u00e9rieur&nbsp;: leur histoire d\u00e9pend du dehors, de la soci\u00e9t\u00e9. Il faut agir sur elle pour exister.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui rend la pi\u00e8ce actuelle et profond\u00e9ment humaine, c&rsquo;est le m\u00e9lange des cultures, des religions, des origines. Oui, les com\u00e9diens sont Noirs. Oui, les com\u00e9diens sont Arabes. Oui, les com\u00e9diens sont Blancs. Adieu l&rsquo;\u00e9lite. Place au th\u00e9\u00e2tre du XXI\u00e8me si\u00e8cle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Zoom sur les ch\u0153urs<\/strong>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;S&rsquo;il doit y avoir une r\u00e9volution, il faut qu&rsquo;elle soit juste&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Je vis avec des privil\u00e8ges, mais ailleurs, des gens souffrent&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Il est impensable de ne pas \u00eatre f\u00e9ministe \u00e0 notre \u00e9poque&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;La terre br\u00fble, et les politiques ne font rien&nbsp;\u00bb<\/em>&#8230; Comme un cri d&rsquo;espoir tourn\u00e9 vers l&rsquo;humanit\u00e9, le ch\u0153ur est un \u00e9l\u00e9ment nouveau qu&rsquo;a choisi d&rsquo;int\u00e9grer Abd Al Malik \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre de Camus. Compos\u00e9 de jeunes com\u00e9diens amateurs d&rsquo;Aulnay-sous-Bois, le ch\u0153ur nous repr\u00e9sente. Nous, citoyen.ne.s, femmes, hommes, Noirs, Blancs, gros, petits.<\/p>\n\n\n\n<p>En ligne, chaque membre du ch\u0153ur est tour \u00e0 tour coryph\u00e9e, s&rsquo;avan\u00e7ant d&rsquo;un pas assur\u00e9 au devant de la sc\u00e8ne. Comme une entit\u00e9 unique, ces jeunes com\u00e9diens font r\u00e9sonner d&rsquo;une voix puissante des bribes de phrases en \u00e9cho aux sc\u00e8nes de la pi\u00e8ce&#8230; et en \u00e9cho \u00e0 notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;origine, le ch\u0153ur porte la parole de la population dans le th\u00e9\u00e2tre de la Gr\u00e8ce antique. Avec intensit\u00e9, Abd Al Malik renouvelle le genre pour toucher le public, mais aussi le\/la citoyen.ne que nous sommes. Quelles d\u00e9cisions suis-je pr\u00eate \u00e0 prendre pour rendre le monde plus juste&nbsp;? Comment faire bouger les lignes&nbsp;? Suis-je capable de faire des sacrifices pour d&rsquo;autres&nbsp;? <em>\u00ab&nbsp;Ai-je la foi&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>. Telles sont les questions que je me suis pos\u00e9e sur le chemin du retour, agripp\u00e9e \u00e0 la barre du m\u00e9tro.<\/p>\n\n\n\n<p>Haut lieu de la culture, le th\u00e9\u00e2tre se trouve ici investi par un corps \u00e9tranger&nbsp;: le <em>hip hop<\/em>. Aucun signe de rejet de la part de l&rsquo;organisme. Adb Al Malik redonne un souffle nouveau \u00e0 l&rsquo;institution ainsi qu&rsquo;au texte de Camus, incarnant des valeurs humaines, artistiques, philosophiques et d\u00e9mocratiques.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212;  Laura Barbaray <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Image d&rsquo;ent\u00eate : Galerie du Th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet Th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet, 20h05. Les lumi\u00e8res s\u2019\u00e9teignent et laissent place \u00e0 une version \u00ab rap-\u00e9e \u00bb et slamm\u00e9e des Justes de Camus&nbsp;: commence alors une \u00ab&nbsp;trag\u00e9die musicale&nbsp;\u00bb. 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