{"id":13702,"date":"2019-11-27T12:45:04","date_gmt":"2019-11-27T11:45:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=13702"},"modified":"2019-11-27T12:45:04","modified_gmt":"2019-11-27T11:45:04","slug":"le-double-ronan-riviere-mise-en-scene-adaptee-de-dostoievski-theatre-le-ranelagh-novembre-2019","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=13702","title":{"rendered":"Le Double \/ Ronan Rivi\u00e8re (mise en sc\u00e8ne), adapt\u00e9e de Dosto\u00efevski \/ Th\u00e9\u00e2tre Le Ranelagh \/ Novembre 2019"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Image d&rsquo;ent\u00eate :<\/strong> Le Double, Ronan Rivi\u00e8re. Photographie de (c) Ben Dumas (2019)<\/p>\n\n\n\n<p>Le cadre chaleureux du superbe <strong>th\u00e9\u00e2tre Le Ranelagh<\/strong> contraste fortement avec la chambre modeste, presque miteuse &#8211; aux \u00ab&nbsp;murs verd\u00e2tres&nbsp;\u00bb, qui appara\u00eet sur la sc\u00e8ne o\u00f9 se joue <em>Le Double<\/em> de Dosto\u00efevski, adapt\u00e9 par Ronan Rivi\u00e8re. Le petit fonctionnaire russe Goliadkine y m\u00e8ne, en compagnie de son sympathique et truculent domestique Petrouchka, une vie ordinaire mais heureuse&nbsp;; il y savoure la joie tranquille d\u2019une existence simple, r\u00e9gl\u00e9e par l\u2019accomplissement m\u00e9ticuleux de son travail administratif. Sa chambre et son bureau au Minist\u00e8re sont les lieux qui encadrent le bonheur discret et sans ambition d\u2019un homme habitu\u00e9 \u00e0 une demi-solitude. Goliadkine n\u2019a aucune pr\u00e9tention, afflig\u00e9 qu\u2019il est d\u2019une timidit\u00e9 maladive que Ronan Rivi\u00e8re, dans le r\u00f4le du personnage principal, manifeste de mani\u00e8re presque pantomimique. Ce jeu pour le moins outr\u00e9, adopt\u00e9 par tous les com\u00e9diens de la pi\u00e8ce, convient fort bien aux personnages excessifs, si chers \u00e0 Dosto\u00efevski.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Heureux<\/em>,\nGoliadkine&nbsp;? Du moins, jusqu\u2019\u00e0 ce soir terrible o\u00f9, d\u00e9ambulant de nuit\ndans les rues labyrinthiques de l\u2019humide Saint-P\u00e9tersbourg, il a la vision\nfugace mais terrifiante de son double. Un nouveau Goliadkine appara\u00eet le\nlendemain \u00e0 son bureau&nbsp;: ils portent le m\u00eame nom, leurs physiques sont\npresque identiques, mais le double mal\u00e9fique et fascinant du fonctionnaire\nconsciencieux s\u2019impose peu \u00e0 peu \u00e0 la place de son insignifiant homonyme, sans\nque personne ne semble conscient du caract\u00e8re fantastique de la situation \u2013\npersonne, sauf le petit Goliadkine lui-m\u00eame, chass\u00e9 de son propre emploi, de sa\npropre chambre, \u00e9cart\u00e9 de tous, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de sa personnalit\u00e9, et peut-\u00eatre m\u00eame\nde sa raison.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut qu\u2019admirer la mise en\nsc\u00e8ne formellement impeccable&nbsp;: les mouvements des acteurs sont r\u00e9gl\u00e9s\ncomme une chor\u00e9graphie, et les changements de d\u00e9cor prennent des airs gracieux\nde ballet&nbsp;; les silences et les brusques \u00e9clats de voix, parfaitement\nma\u00eetris\u00e9s, rythment la descente aux enfers d\u2019un homme qui n\u2019a pas su se faire\nentendre. <em>\u00ab&nbsp;C\u2019est tout un monde que\nchacun porte en lui&nbsp;! Un monde ignor\u00e9 et qui meurt en\nsilence&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em>, soupirait, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, le Fantasio de\nMusset. \u00c9clairant le myst\u00e8re de ces non-dits, la m\u00e9lodie d\u2019un piano vient\nexprimer lyriquement les sentiments d\u2019un homme injustement \u00e9cras\u00e9 sous les\ncoups du destin.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019adaptation sc\u00e9nique du roman, tr\u00e8s\nr\u00e9ussie, laisse appara\u00eetre une dimension burlesque &#8211; voire grotesque, \u00e0 travers\nles \u00e9pisodes de la vie sobrement tragique de Goliadkine&nbsp;; elle respecte\nainsi l\u2019ambivalence des romans de Dosto\u00efevski, bien que l\u2019atmosph\u00e8re devienne\nde plus en plus sombre au fur et \u00e0 mesure que se d\u00e9roule la pi\u00e8ce, induisant\nchez les spectateurs cet \u00e9tat d\u2019esprit pessimiste dont toute \u0153uvre russe digne\nde ce nom porte le germe. \u00c0 travers une \u0153uvre pourtant personnelle et\noriginale, Dosto\u00efevski nous invite \u00e0 nous pencher sur un grand probl\u00e8me humain,\n\u00e0 nous interroger sur la vanit\u00e9 des apparences, la fausset\u00e9 de l\u2019image que nous\nrenvoyons aux autres, incarnant mat\u00e9riellement dans ce double fantoche, plus\nr\u00e9el que son mod\u00e8le, l\u2019am\u00e8re d\u00e9finition reprise par tant de po\u00e8tes depuis\nPindare&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce que\nl\u2019homme, que n\u2019est-il pas&nbsp;? L\u2019homme est le r\u00eave d\u2019une ombre&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Claire DE MARESCHAL <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u2042<\/p>\n\n\n\n<p>Jacob Petrovitch Goliadkine,\npetit fonctionnaire de minist\u00e8re, noble par le sang &#8211; mais n\u00e9anmoins pauvre et\nch\u00e9tif, n\u2019\u00e9pouse pas l\u2019existence qu\u2019il pensait lui \u00eatre destin\u00e9e. Lorsqu\u2019appara\u00eet\ndans sa vie maussade un homonyme qui lui ressemble en tout point, mais qui est\n&#8211; caract\u00e9riellement, son oppos\u00e9 le plus extr\u00eame, la vie de ce petit homme se voit\nboulevers\u00e9e, et l\u2019on est amen\u00e9s \u00e0 le suivre dans ses d\u00e9lires monomaniaques.<\/p>\n\n\n\n<p>En poussant la porte du <strong>th\u00e9\u00e2tre Le Ranelagh<\/strong>, je soupire. Mon\nrapport \u00e0 Dosto\u00efevski est si intime, si fondamentalement charnel que je crains\nd\u2019\u00eatre d\u00e9\u00e7u, de devoir \u00ab&nbsp;subir&nbsp;\u00bb une \u00e9ni\u00e8me interpr\u00e9tation\nd\u00e9sastreuse de son fol univers. <\/p>\n\n\n\n<p>Mes craintes se dissipent\nlorsque, ch\u00e9tif, dans un jeu aussi juste qu\u2019inqui\u00e9tant,&nbsp;Ronan Rivi\u00e8re &#8211;\nque dis-je&nbsp;! Jacob Petrovitch Goliadkine lui-m\u00eame, comme \u00e9vad\u00e9 des pages\ndu livre, commence \u00e0 s\u2019exprimer. D\u00e8s alors, c\u2019est un festival de f\u00e9\u00e9ries\nangoissantes, et nous nous prenons \u00e0 oublier Fiodor (Dosto\u00efevski) pour admirer\nses propres personnages qui s\u2019animent devant nous. Tout est juste \u00e0 ce\nniveau&nbsp;: le jeu des com\u00e9diens, le choix des dialogues, la mise en sc\u00e8ne &#8211; tant\u00f4t\nsemblable \u00e0 celle d\u2019un vaudeville, tant\u00f4t aussi sobre qu\u2019un Anouilh. On se\nprend \u00e0 r\u00eaver d\u2019une danse avec Clara, d\u2019une bouteille avec Petrouchka&nbsp;; nous\nvoulons entrer dans ce minist\u00e8re, nous fr\u00e9missons lorsque la situation se tend,\nnous nous r\u00e9jouissons lorsqu\u2019elle se d\u00e9lie. <\/p>\n\n\n\n<p>Certes, de nombreuses libert\u00e9s ont\n\u00e9t\u00e9 prises vis-\u00e0-vis du texte originel&nbsp;; les puristes ne s\u2019y retrouveront pas.\nDes sc\u00e8nes disparaissent, d\u2019autres sont adapt\u00e9es, certaines subtilit\u00e9s se\nperdent en chemin\u2026 N\u00e9anmoins, la troupe de com\u00e9diens r\u00e9v\u00e8le avec brio le\ncaract\u00e8re fondamental de l\u2019\u0153uvre. Compte tenu de la densit\u00e9 de la t\u00e2che, on ne\npeut \u00eatre qu\u2019impressionn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout juste aurions-nous souhait\u00e9\nque le talentueux pianiste, rel\u00e9gu\u00e9 dans un coin sombre de la sc\u00e8ne, \u00e0 peine\n\u00e9clair\u00e9 par sa lampe de bureau, soit davantage mis en valeur&nbsp;; qu\u2019il ne\nsoit pas l\u00e0 pour souligner l\u2019intrigue &#8211; mais pour la sublimer&nbsp;; que sa\nmusique et lui-m\u00eame deviennent des personnages centraux de l\u2019histoire. On\ndirait presque qu\u2019il est l\u00e0 par hasard, ce pianiste &#8211; qu\u2019il s\u2019est retrouv\u00e9 l\u00e0,\nsans qu\u2019on ne lui en donne le choix, ext\u00e9rieur, involontaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas besoin de conna\u00eetre ni\nd\u2019aimer Dosto\u00efevski pour aller voir cette pi\u00e8ce&nbsp;; l\u2019adaptation de Ronan\nRivi\u00e8re, si elle reste fid\u00e8le \u00e0 l\u2019essence m\u00eame du roman, si elle ne trahit pas\nles intentions premi\u00e8res de l\u2019auteur, apporte n\u00e9anmoins un regard neuf sur\nl\u2019intrigue, et permet au spectateur de partager les errements d\u2019esprits et les nombreuses\ninterrogations des personnages. <\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Sacha MOKRITZKY <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u2042<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;Une pi\u00e8ce qui brouille les limites\nentre le r\u00eave et la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est au <strong>th\u00e9\u00e2tre Le Ranelagh<\/strong> que s&rsquo;est tenue la repr\u00e9sentation de la pi\u00e8ce \u00ab\u00a0<em>Le Double\u00a0<\/em>\u00bb, adapt\u00e9e par Ronan Rivi\u00e8re d&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;\u0153uvre originelle de Dosto\u00efevski. Cette pi\u00e8ce reprend l&rsquo;histoire de Goliadkine, petit fonctionnaire en poste dans un minist\u00e8re de St. Petersburg. Ce personnage, interpr\u00e9t\u00e9 par Ronan Rivi\u00e8re, suscite d\u00e8s la toute premi\u00e8re sc\u00e8ne le rire des spectateurs, par sa caract\u00e9risation comique. Il s&rsquo;agit-l\u00e0 d&rsquo;un homme anxieux qui n\u2019a de cesse de douter de lui-m\u00eame. Ses relations avec les autres personnages s&rsquo;en trouvent ainsi fortement troubl\u00e9es. La pi\u00e8ce tient son titre de l&rsquo;\u00e9v\u00e8nement principal\u00a0: l&rsquo;arriv\u00e9e du double de Goliadkine au Minist\u00e8re. En effet, plusieurs hypoth\u00e8ses sont avanc\u00e9es quant \u00e0 cette arriv\u00e9e soudaine. Le spectateur est sans cesse en train de se demander, tout comme le personnage principal, s&rsquo;il s&rsquo;agit-l\u00e0 d&rsquo;un r\u00eave ou de la r\u00e9alit\u00e9. Le double de Goliadkine est-il un diable, une entit\u00e9 mal\u00e9fique ? Le fruit de son imagination\u00a0? Ou, tout simplement, un homme qui partagerait son nom par le biais du hasard\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9ponse n&rsquo;est jamais donn\u00e9e &#8211; ce, tout\nau long de la pi\u00e8ce. C&rsquo;est au spectateur de formuler ses propres hypoth\u00e8ses. M\u00eame\nsi la pi\u00e8ce peut se lire comme une interpr\u00e9tation ontologique sur l&rsquo;identit\u00e9,\nle ton comique cr\u00e9e un certain d\u00e9calage. Le jeu des acteurs, exag\u00e9r\u00e9, est une\nvolont\u00e9 du metteur en sc\u00e8ne&nbsp;; il arrive m\u00eame que des personnages\ns&rsquo;adonnent \u00e0 la double \u00e9nonciation, s&rsquo;adressant parfois aux spectateurs et m\u00eame\nau musicien (Olivier Mazal), dont la musique accompagne les actes.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019aspect comique de la pi\u00e8ce ne nous\nemp\u00eache cependant pas d&rsquo;avoir une approche plus profonde de celle-ci, et de\nvoir dans le double de Goliadkine une version fantasm\u00e9e et am\u00e9lior\u00e9e de\nlui-m\u00eame. En effet, son double commence \u00e0 le remplacer petit \u00e0 petit, \u00e0 envahir\ntout son espace &#8211; jusqu&rsquo;\u00e0 l\u2019exclure compl\u00e8tement de sa propre vie. La pi\u00e8ce\ns&rsquo;ach\u00e8ve ainsi&nbsp;: Goliadkine, qui fait l&rsquo;objet d&rsquo;un complot orchestr\u00e9 par\nson double, se retrouve enferm\u00e9 dans un asile psychiatrique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le comique pr\u00e9gnant dans le jeu des acteurs\nse m\u00e9lange \u00e0 l&rsquo;action tragique de la pi\u00e8ce, cr\u00e9ant un m\u00e9lange subtil de genres\net un effet de d\u00e9dramatisation. Ce m\u00e9lange de tons l\u00e9gers et plus s\u00e9rieux se\nvoit renforc\u00e9 par un fantastique non-assum\u00e9. En effet, la pi\u00e8ce joue de bout en\nbout sur le m\u00e9lange, l&rsquo;incertitude et l&rsquo;ind\u00e9cision. Elle est, de fait,\ninclassable, fascinante pour le spectateur. Ceci cr\u00e9e un effet d&rsquo;ouverture, de\nlibert\u00e9 plaisant pour le spectateur qui peut ainsi se livrer \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation\nde son choix.<\/p>\n\n\n\n<p>Les diff\u00e9rents actes sont accompagn\u00e9s par\nla musique du pianiste Olivier Mazal. Cette musique, faite sur mesure pour la\npi\u00e8ce, accompagne les mouvements des acteurs et leurs paroles. On pourrait\npresque dire que la pi\u00e8ce r\u00e9sonnerait incompl\u00e8te sans l&rsquo;accompagnement de la\nmusique, tant celle-ci occupe une place importante. Nous avons, ici encore, en\nplus du m\u00e9lange des genres, un m\u00e9lange des arts qui rend l&rsquo;exp\u00e9rience encore\nplus enrichissante.<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre d\u00e9tail pourrait attirer notre\nattention&nbsp;: celui de la fluidit\u00e9 dans le changement des d\u00e9cors (bien que\nrudimentaires). En effet, il s&rsquo;agit d&rsquo;un d\u00e9cor que les personnages composent eux-m\u00eames\nsur sc\u00e8ne, sous les yeux des spectateurs. Tout ceci pourrait m\u00eame nous faire\npenser \u00e0 une chor\u00e9graphie, tant les acteurs sont en symbiose sur sc\u00e8ne. Ces\ntransitions, loin de briser l&rsquo;illusion th\u00e9\u00e2trale, ajoutent un charme \u00e0 la\npi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pouvons donc conclure en disant qu&rsquo;il\ns&rsquo;agit-l\u00e0 d&rsquo;une pi\u00e8ce plac\u00e9e sous le signe du m\u00e9lange. M\u00e9lange de genres,\nm\u00e9lange de styles, de disciplines artistiques, de r\u00eave et de r\u00e9alit\u00e9. Et, au\nsein m\u00eame de cette illusion du d\u00e9sordre, le spectateur peut cr\u00e9er sa propre\ninterpr\u00e9tation et repenser la pi\u00e8ce \u00e0 sa mani\u00e8re. Cette richesse de tonalit\u00e9s\nfait que l&rsquo;on assiste chacun\/chacune \u00e0 une pi\u00e8ce diff\u00e9rente selon sa propre\ninterpr\u00e9tation\u2026 Une pi\u00e8ce qui, pourtant, reste la m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Sarra BEN DHIA<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u2042<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est au th\u00e9\u00e2tre <strong>Le Ranelagh<\/strong> que le metteur en sc\u00e8ne Ronan Rivi\u00e8re adapte pour la premi\u00e8re fois en France le roman <em>Le double<\/em> de Dosto\u00efevski. Cette adaptation th\u00e9\u00e2trale nous pr\u00e9sente Jacob Petrovitch Goliadkine, petit fonctionnaire russe, habitant de St. P\u00e9tersbourg, timor\u00e9 et grand phobique social, dont la vie est boulevers\u00e9e par l&rsquo;apparition soudaine d&rsquo;un double de lui-m\u00eame. Cette adaptation, troublante et \u00e9trange, nous plonge dans la Russie du XIX\u00e8me si\u00e8cle &#8211; celle de l&rsquo;auteur. Le texte de Ronan Rivi\u00e8re est \u00e9crit avec po\u00e9sie&nbsp;; le piano d&rsquo;Olivier Mazal chante et enchante. Selon Ronan Rivi\u00e8re, la pi\u00e8ce oscille all\u00e9grement entre <em>\u00ab&nbsp;<\/em>des <em>moments de confidence po\u00e9tique et des dialogues secs et rapides&nbsp;\u00bb, <\/em>entre po\u00e9sie et brutalit\u00e9, humour et s\u00e9riosit\u00e9, donc. Fr\u00f4lant le fantastique, la pi\u00e8ce \u00e9tonne, para\u00eet \u00e9trange, presqu\u2019effrayante. <em>\u00ab&nbsp;L\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019\u0153uvre est de semer le trouble entre le r\u00eave et la r\u00e9alit\u00e9, entre le fantastique et la folie&nbsp;\u00bb<\/em>, confie l&rsquo;\u00e9crivain de plateau et metteur en sc\u00e8ne. Le surnaturel de Dosto\u00efevski, teint\u00e9 de grotesque, d\u2019absurde, de peur et d&rsquo;\u00e9trange, nous oppresse, nous inqui\u00e8te. Son fantastique nous stup\u00e9fie. Cette adaptation, superbement \u00e9crite, merveilleusement interpr\u00e9t\u00e9e, est accompagn\u00e9e au piano avec \u00e9motion, et incroyablement bien mise en sc\u00e8ne. Elle \u00e9meut tant qu\u2019elle effraie ; on s\u2019apitoie sur le personnage principal et on redoute son double diabolique. <\/p>\n\n\n\n<p>Le metteur en sc\u00e8ne questionne la folie&nbsp;: Jacob est-il fou&nbsp;? Le double existe-il, est-il une production de son imaginaire&nbsp;? Le monde est-il fou&nbsp;? C&rsquo;est cette ind\u00e9cision qui envo\u00fbte le metteur en sc\u00e8ne&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>C\u2019est cela qui me pla\u00eet. D\u2019extraire de cette nouvelle une pi\u00e8ce o\u00f9 l\u2019on ne sait jamais qui est fou entre les personnages, les interpr\u00e8tes ou le public&nbsp;\u00bb. <\/em>Comme le lecteur du roman de Dosto\u00efevski, le spectateur n&rsquo;est plus jamais s\u00fbr ce qu&rsquo;il voit, de ce qu&rsquo;il croit&nbsp;: est-ce Jacob qui tombe dans la folie, ou bien est-ce son double qui tente de le rendre ainsi, d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9&nbsp;? Se joue-t-on de lui&nbsp;? Ronan Rivi\u00e8re nous donne \u00e0 sentir les errances psychologiques du personnage, personnage ch\u00e9tif, en manque d&rsquo;amour, que l&rsquo;on abuse car trop gentil&nbsp;; que l&rsquo;on \u00e9crase, que l&rsquo;on ridiculise, que l&rsquo;on bafoue, que l&rsquo;on humilie, que l&rsquo;on discr\u00e9dite. Le metteur en sc\u00e8ne nous enjoint \u00e0 (com)p\u00e2tir avec Jacob, victime de la soci\u00e9t\u00e9 humaine, victime de son manque d&rsquo;assurance, victime de son manque d&rsquo;amour, victime de sa faiblesse. <\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;on assiste progressivement au basculement du h\u00e9ros dans la solitude, le d\u00e9sespoir \u2013 h\u00e9ros qui, malgr\u00e9 son acharnement path\u00e9tique, ne pourra avoir justice. Cette pi\u00e8ce nous montre la progressive spirale parano\u00efaque dans laquelle le personnage est emport\u00e9. Cette \u0153uvre est \u00e9minemment politique&nbsp;; elle est le r\u00e9cit de la destruction d&rsquo;un homme par la soci\u00e9t\u00e9 hypocrite. Le spectateur s&rsquo;enfonce dans les affres de la folie, de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9, du cauchemar, de l&rsquo;hallucination. Rationnellement, rien ne s&rsquo;explique&nbsp;: d\u00e9doublement de la personnalit\u00e9, v\u00e9ritable sosie, situation fantastique\u2026 ou bien d\u00e9lire parano\u00efaque&nbsp;? Cette superbe adaptation nous fait percevoir les profondeurs de la psych\u00e9 et des \u00e9motions humaines. C&rsquo;est un chant du d\u00e9sespoir, le chant d&rsquo;un c\u0153ur trahi et meurtri. \u00c9mouvante, cette pi\u00e8ce nous pince le c\u0153ur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Maeva GR\u00c9CO<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Image d&rsquo;ent\u00eate : Le Double, Ronan Rivi\u00e8re. Photographie de (c) Ben Dumas (2019) Le cadre chaleureux du superbe th\u00e9\u00e2tre Le Ranelagh contraste fortement avec la chambre modeste, presque miteuse &#8211; aux \u00ab&nbsp;murs verd\u00e2tres&nbsp;\u00bb, qui appara\u00eet sur la sc\u00e8ne o\u00f9 se joue Le Double de Dosto\u00efevski, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":13703,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-13702","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-theatre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13702","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=13702"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13702\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=13702"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=13702"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=13702"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}