{"id":13758,"date":"2019-12-20T09:00:00","date_gmt":"2019-12-20T08:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=13758"},"modified":"2019-12-20T09:00:00","modified_gmt":"2019-12-20T08:00:00","slug":"le-roi-lear-aribert-reinmann-compositeur-calixto-bieito-mise-en-scene-opera-national-de-paris-novembre-2019","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=13758","title":{"rendered":"Le Roi Lear \/ Aribert Reinmann (compositeur), Calixto Bieito (mise en sc\u00e8ne) \/ Op\u00e9ra national de Paris \/ Novembre 2019"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Image d&rsquo;ent\u00eate :<\/strong> OnP, Lear, (c) Elisa Haberer<\/p>\n\n\n\n<p>Le <em>Roi Lear<\/em>, trag\u00e9die cruciale dans l&rsquo;oeuvre de William Shakespeare &#8211; au m\u00eame titre que <em>Rom\u00e9o et Juliette<\/em> ou <em>Hamlet<\/em>, reste encore \u00e0 \u00eatre d\u00e9voil\u00e9e \u00e0 l&rsquo;<strong>Op\u00e9ra national de Paris<\/strong>. De nombreux compositeurs ont tent\u00e9 de mettre en musique ce monument de la litt\u00e9rature. Or, si on devait n&rsquo;en retenir qu&rsquo;un, il s&rsquo;agirait s\u00fbrement d&rsquo;Aribert Reimann. En effet, c&rsquo;est en 1975 que le Bayerische Staatsoper de Munich lui passe commande d&rsquo;un <em>Lear<\/em>, op\u00e9ra jusqu&rsquo;alors consid\u00e9r\u00e9 comme impossible.<\/p>\n\n\n\n<p>La trag\u00e9die du roi Lear d\u00e9peint les erreurs d&rsquo;un roi&nbsp;: de l&rsquo;exil de sa plus jeune fille \u00e0 l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation des s\u0153urs a\u00een\u00e9es, qui entra\u00eenent la mort de tous. C&rsquo;est finalement dans l&rsquo;\u00e9crin dor\u00e9e du <strong>Palais Garnier<\/strong>, v\u00e9ritable palais du Second Empire, que l\u2019intrigue se d\u00e9roule dans une mise en sc\u00e8ne macabre qui pourrait rappeler le <em>Wozzeck<\/em> d&rsquo;Alban Berg \u00e0 Bastille, en 2017.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s les premi\u00e8res minutes, le spectateur est enivr\u00e9 par l&rsquo;odeur de mort qui r\u00e8gne en ma\u00eetre dans l&rsquo;op\u00e9ra. L&rsquo;univers musical r\u00e9pond \u00e0 l&rsquo;atmosph\u00e8re brute et morbide des d\u00e9cors. Un complot malsain se pr\u00e9figure, le pain est jet\u00e9 \u00e0 terre et les b\u00eates sauvages accourent. Il s&rsquo;agit v\u00e9ritablement d&rsquo;une d\u00e9shumanisation, les hommes arrachent leurs v\u00eatements tandis que l&rsquo;agressivit\u00e9 des voix, passant d&rsquo;un <em>quasi recitativo<\/em> \u00e0 une voix pleinement lyrique, appuie la violence soutenue par l&rsquo;orchestre. La propret\u00e9 des costumes, r\u00e9f\u00e9rences aux ann\u00e9es 30, est abandonn\u00e9e au profit des passions humaines transcrites dans la mouvance des corps.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;ouverture de l&rsquo;espace, la salet\u00e9 et la luminosit\u00e9 fluctuent au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;on avance dans les trahisons et dans les rapports de force. Le deuxi\u00e8me acte propose un fond projet\u00e9 qui permet de rajeunir cette vieille maison fond\u00e9e en 1669. Le plancher explose, les personnages se rhabillent au m\u00eame moment que la sc\u00e8ne s&rsquo;\u00e9claircit. Le sang jaillit, la souillure imbibe le sol et les espaces sont d\u00e9finitivement scind\u00e9s. Les cadavres s&rsquo;accumulent, on a l&rsquo;impression de voir une <em>piet\u00e0<\/em> de la Renaissance italienne \u00e0 travers les postures de Cordelia et du roi, mimant respectivement la Vierge Marie et J\u00e9sus. La cour se meurt, et le rideau s\u2019effondre sur une sc\u00e8ne d&rsquo;effroi.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut dire que la programmation de l&rsquo;Op\u00e9ra national de Paris r\u00e9pond \u00e0 une esth\u00e9tique contemporaine et aux ambitions d&rsquo;un monde \u00e0 venir. Loin d&rsquo;effrayer le m\u00e9lomane attentif, il s&rsquo;agit aussi d&rsquo;attirer de nouveaux spectateurs en qu\u00eate d&rsquo;un op\u00e9ra rajeuni. Je vous conseille de vous jeter, sans tarder, sur les derni\u00e8res places avant la repr\u00e9sentation finale du 7 d\u00e9cembre&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Franck CALARD<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"> \u2042 <\/p>\n\n\n\n<p>Sous les dorures du <strong>Palais Garnier<\/strong>, un d\u00e9cor sobre et froid. La sc\u00e8ne est en place pour que s\u2019y joue <em>Lear, <\/em>l\u2019adaptation par Aribert Reimann de la plus sombre trag\u00e9die de Shakespeare.<\/p>\n\n\n\n<p>Le drame se noue autour du roi Lear (interpr\u00e9t\u00e9 par Bo Skovhus) quand il d\u00e9cide de transmettre son royaume \u00e0 ses trois filles, Regane (Erika Sunnegardh), Goneril (Evelyn Herlitzius) et Cordelia (Annette Dasch), et d\u2019allouer la plus grande part \u00e0 celle qui fera le mieux son \u00e9loge. Alors que les deux premi\u00e8res rivalisent pour flatter leur p\u00e8re &#8211; mais surtout leurs int\u00e9r\u00eats \u00e9go\u00efstes, Cordelia refuse l\u2019exercice et son hypocrisie. Pour son mutisme, elle sera bannie du royaume. Le roi Lear, qui envisageait de finir son existence dans l\u2019oisivet\u00e9 et le faste des ch\u00e2teaux de ses h\u00e9riti\u00e8res, se voit confront\u00e9 \u00e0 l\u2019ingratitude de Regane et de Goneril. Subissant l\u2019affront de l\u2019une puis de l\u2019autre, il s\u2019isole et sombre dans la folie.<\/p>\n\n\n\n<p>Parall\u00e8lement, le comte de Gloucester (Lauri Vasar), sujet et ami du Roi, est \u00e9galement trahi par sa descendance. Edmond (Andreas Conrad), fils ill\u00e9gitime, complote pour faire accuser Edgard (Andrew Watts), fils l\u00e9gitime, de trahison envers leur p\u00e8re, dans le but de s\u2019approprier un h\u00e9ritage sur lequel il n\u2019a pas de droits.<\/p>\n\n\n\n<p>La mise en sc\u00e8ne de Calixto Bieito est ac\u00e9r\u00e9e, sans concession. Le d\u00e9cor, sobre et droit. L\u2019espace, parfaitement nu, d\u2019un gris vague et irr\u00e9gulier, \u00e9voque de mani\u00e8re anachronique le b\u00e9ton sale. Y sont montr\u00e9s, alors, des personnages tant\u00f4t rampant pour manger \u00e0 m\u00eame le sol le pain qui leur est jet\u00e9, tant\u00f4t s\u2019arrachant les yeux dans une hilarit\u00e9 d\u00e9lirante, tant\u00f4t se frottant fr\u00e9n\u00e9tiquement le sexe comme un pervers d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les costumes sont sans extravagance&nbsp;: des manteaux longs, tr\u00e8s classiques pour les hommes, et des v\u00eatements contemporains pour les femmes.&nbsp; Une clef de compr\u00e9hension peut \u00eatre trouv\u00e9e dans la tenue des personnages atteints par la folie. En figurant des<em> clochards<\/em> harnach\u00e9s de sacs poubelle d\u00e9chir\u00e9s et de haillons sales, ils ach\u00e8vent de ramener ce chef d\u2019\u0153uvre du d\u00e9but du XVII\u00e8me si\u00e8cle dans notre modernit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette interpr\u00e9tation, Lear et Gloucester deviennent deux patriarches sur leur fin, que l\u2019ingratitude de leur prog\u00e9niture v\u00e9nale a livr\u00e9s \u00e0 la rue, o\u00f9 la solitude et le rejet les entra\u00eenent irr\u00e9sistiblement dans la folie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le th\u00e8me musical concorde parfaitement avec cette mise en sc\u00e8ne sombre et crue&nbsp;: tant\u00f4t assourdissante et discordante lorsque Lear est aux prises avec la folie, tant\u00f4t discr\u00e8te, grin\u00e7ante, lorsque Cordelia revient et constate l\u2019\u00e9tat de son p\u00e8re. Telle une cage dont Lear ne peut s\u2019\u00e9chapper, [la musique] est toujours tr\u00e8s sombre et d\u00e9gage une atmosph\u00e8re satur\u00e9e de douleur et d\u2019horreur.<\/p>\n\n\n\n<p>La repr\u00e9sentation atteint son acm\u00e9 avec l\u2019\u00e9pisode de la temp\u00eate, all\u00e9gorie romantique des sentiments de Lear. Cette sc\u00e8ne montre la mani\u00e8re dont il sombre dans le d\u00e9lire &#8211; ce qui est mat\u00e9rialis\u00e9 spatialement par l\u2019\u00e9volution du d\u00e9cor. D\u2019un espace vide et nu, il devient progressivement entrelacs de planches qui sont comme imbriqu\u00e9es les unes dans les autres, et dont la complexit\u00e9 figure le chaos dans lequel erre l\u2019esprit de Lear.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est\nfinalement la folie, motif central de l\u2019\u0153uvre, qui est brillamment mise en\nsc\u00e8ne, montrant ce qu\u2019elle a de triste, de froid, de r\u00e9vulsant, mais surtout,\ndans une sorte de saturnales Nietzsch\u00e9ennes, de v\u00e9rit\u00e9 et de lucidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Robin FOULSCHAM<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"> \u2042 <\/p>\n\n\n\n<p>Mercredi 27 novembre, je suis all\u00e9-e assister \u00e0 l\u2019op\u00e9ra<em> Lear<\/em> au<strong> Palais Garnier<\/strong>. C\u2019est une pi\u00e8ce que j\u2019aime beaucoup, et j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s curieus-e de voir son adaptation en Op\u00e9ra &#8211; particuli\u00e8rement en allemand. J\u2019avais peur d\u2019\u00eatre d\u00e9stabilis\u00e9-e par la langue, avec laquelle je ne suis pas tr\u00e8s familier-e, et de ne pas bien reconna\u00eetre les diff\u00e9rentes sc\u00e8nes qui composent la pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s agr\u00e9ablement surpris-e par l\u2019harmonie de l\u2019op\u00e9ra. Selon moi, la langue allemande conf\u00e8re au texte de Shakespeare une force nouvelle et particuli\u00e8rement int\u00e9ressante, d\u2019autant plus lorsque ce dernier est chant\u00e9. Le style tr\u00e8s d\u00e9construit de la musique qui l&rsquo;accompagnait allait tr\u00e8s bien avec le rythme de la langue allemande, le tout formant un ensemble tr\u00e8s coh\u00e9rent par rapport \u00e0 la pi\u00e8ce qui, apr\u00e8s tout, raconte la folie saisissant petit \u00e0 petit le roi Lear avant de mourir. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019attendais particuli\u00e8rement les sc\u00e8nes cl\u00e9 du spectacle : la sc\u00e8ne de la temp\u00eate et celle du faux suicide de Gloucester. J\u2019ai trouv\u00e9 l\u2019utilisation du plateau et du d\u00e9cor tr\u00e8s int\u00e9ressante vis-\u00e0-vis de ces passages. La sc\u00e8ne \u00e9tait s\u00e9par\u00e9e en deux par de grandes poutres en bois verticales qui s\u2019abaissaient et se levaient perpendiculairement au plan de la sc\u00e8ne selon que la situation s&rsquo;y pr\u00eat\u00e2t ou non. Lors de la temp\u00eate, elles sont apparues de fa\u00e7on d\u00e9sorganis\u00e9e et peu harmonieuse, comme pour repr\u00e9senter le chaos prenant le contr\u00f4le et de l\u2019esprit de Lear et de la pi\u00e8ce tout enti\u00e8re. Et lors de la sc\u00e8ne du faux suicide, elles se sont tout d\u2019abord inclin\u00e9es &#8211; comme pour repr\u00e9senter la \u00ab&nbsp;falaise&nbsp;\u00bb sur laquelle Edgar fit croire \u00e0 Gloucester qu\u2019il se trouvait, puis elles se sont compl\u00e8tement couch\u00e9es sur la sc\u00e8ne pour nous prouver, avant que Gloucester ne \u00ab&nbsp;saute&nbsp;\u00bb que non, la falaise n\u2019existait pas, ni sur sc\u00e8ne, ni dans nos esprits.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui m\u2019appara\u00eet comme encore plus int\u00e9ressant, c&rsquo;est que toutes ces modifications se faisaient sans le moindre bruit, les rendant donc imperceptibles par le personnage de Gloucester, aveugle \u00e0 ce moment de la pi\u00e8ce. L\u2019illusion \u00e9tait donc totale.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Charlie MOUGENOT<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"> \u2042 <\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>King\nLear<\/em><\/strong><strong> : les fr\u00e9missements de la folie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p><em>Le vieux roi d\u2019Angleterre, us\u00e9 par l\u2019exercice du pouvoir, souhaite abandonner le tr\u00f4ne et d\u00e9partager son royaume entre ses trois filles. La plus large part sera offerte \u00e0 celle qui saura le mieux lui d\u00e9clarer son amour filial. Alors que les deux s\u0153urs les plus \u00e2g\u00e9es abondent en courbettes et flatteries, la plus jeune, Cord\u00e9lia, qui est pourtant l\u2019enfant pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, d\u00e9clare en toute sinc\u00e9rit\u00e9 qu\u2019elle aime profond\u00e9ment son p\u00e8re mais qu\u2019elle devra un jour la moiti\u00e9 de cet attachement \u00e0 son futur \u00e9poux. Bless\u00e9 dans son orgueil, Lear d\u00e9sh\u00e9rite Cord\u00e9lia puis la bannit, tout comme le compte de Kent, un proche du roi qui tente de s\u2019opposer \u00e0 ce traitement injuste. C\u2019est le d\u00e9but d\u2019une lente plong\u00e9e chim\u00e9rique dans la folie, o\u00f9 le roi perdra son identit\u00e9&#8230;<\/em><\/p><cite>R\u00e9sum\u00e9 de l&rsquo;oeuvre<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>C\u2019est par une r\u00e9union familiale que commence cet op\u00e9ra, adapt\u00e9 de l&rsquo;oeuvre de William Shakespeare en allemand par Aribert Reimann en 1978. Le rideau s\u2019ouvre sur les personnages en costumes contemporains. Ils se tiennent face au public avec gravit\u00e9, comme pour mat\u00e9rialiser le caract\u00e8re solennel de ce rassemblement. Les spectateurs tressaillent devant tant de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9, avant m\u00eame que les premi\u00e8res notes stridentes et d\u00e9saccord\u00e9es ne viennent augmenter cette atmosph\u00e8re angoissante.<\/p>\n\n\n\n<p>La mise en sc\u00e8ne de Calixto Bieito propose un d\u00e9cor sombre et inqui\u00e9tant. Un immense mur de bois teint\u00e9, gris, divise la sc\u00e8ne en deux et pousse les personnages \u00e0 \u00e9voluer dans un espace restreint, presque \u00e9touffant. Peu \u00e0 peu, des failles se dessinent dans le d\u00e9cor. Au deuxi\u00e8me acte, le mur de bois se disloque en une centaine de lattes, qui viennent sans doute figurer la fragmentation de l\u2019esprit du roi, dont l\u2019identit\u00e9 s\u2019\u00e9parpille. Les lattes ne font d\u2019abord que se croiser, \u00e9voquant la for\u00eat pleine d\u2019ombres dans laquelle Lear \u00e8re et s\u2019\u00e9gare. Puis elles s\u2019abaissent compl\u00e8tement, accompagnant la mort successive des personnages. Les corps des victimes ne sont pas retir\u00e9s du plateau, bien au contraire : ils p\u00e8sent sur le regard du spectateur et saturent la sc\u00e8ne \u00e0 chaque instant par leur \u00e9vocation morbide.<\/p>\n\n\n\n<p>Par des choix subtils, Calixto Bieito fait ressortir toute la duplicit\u00e9 des personnages, propre aux intrigues shakespeariennes. D\u00e8s la premi\u00e8re sc\u00e8ne, lorsque Lear s\u2019offense de l\u2019attitude de Corn\u00e9lia, il jette deux miches de pain aux s\u0153urs plus \u00e2g\u00e9es, symboles de leurs parts du royaume, qu\u2019elles engloutissent avidement. Cord\u00e9lia de son c\u00f4t\u00e9, entendant son p\u00e8re la maudire, ne cesse de s\u2019accrocher \u00e0 lui, de lui prouver son attachement par une symbolique gestuelle, l\u00e0 o\u00f9 ses a\u00een\u00e9es d\u00e9vorent leurs parts par int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc les fr\u00e9missements de la folie que nous donne \u00e0 voir ce <em>King Lear<\/em>, par sa musique, surtout, mais aussi par un travail habile sur les d\u00e9cors et l\u2019isolation progressive d\u2019un roi d\u00e9cadent. Malgr\u00e9 une disharmonie volontaire, caract\u00e9ristique de la musique savante du XX\u00e8me si\u00e8cle, l\u2019oreille du spectateur s\u2019habitue peu \u00e0 peu aux sons stridents qui amplifient les moments les plus dramatiques. Peu d\u2019entre nous sommes habitu\u00e9s \u00e0 l\u2019op\u00e9ra du XX\u00e8me si\u00e8cle, mais musiciens et chanteurs du Palais Garnier ont su conqu\u00e9rir n\u00e9ophytes et public averti&nbsp;! <\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Ks\u00e9nia VLASSENKO<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"> \u2042  <\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;<em>Lear<\/em>&nbsp;: le cauchemar du pouvoir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Du haut du dernier balcon, je poss\u00e8de une vue plongeante sur&nbsp;une&nbsp;sc\u00e8ne en bois rustique et sur l\u2019orchestre en train de s\u2019accorder&nbsp;harmonieusement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une harmonie que nous fera oublier, d\u00e8s le&nbsp;lever du&nbsp;rideau, la&nbsp;sc\u00e8ne&nbsp;d\u2019une effroyable noirceur, annon\u00e7ant&nbsp;un&nbsp;<em>Lear<\/em>&nbsp;bien sombre.<\/p>\n\n\n\n<p>La trag\u00e9die de Shakespeare,&nbsp;<em>Le Roi Lear<\/em>, a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9e pour l\u2019op\u00e9ra par Aribert Reimann&nbsp;en 1978.&nbsp;[L&rsquo;op\u00e9ra compos\u00e9]&nbsp;fut d&rsquo;abord pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Munich,&nbsp;o\u00f9 il connut un succ\u00e8s retentissant.&nbsp;S\u2019appuyant sur la figure mythique du roi Lear, qui aurait r\u00e9gn\u00e9 soixante ans en Grande-Bretagne&nbsp;\u00e0 l\u2019\u00e9poque celtique,&nbsp;l\u2019histoire revient sur l\u2019\u00e9ternelle lutte pour le pouvoir au sein d\u2019un royaume.&nbsp;Le roi Lear, estimant avoir assez r\u00e9gn\u00e9, d\u00e9cide de partager sa couronne&nbsp;entre&nbsp;ses trois filles. Il donnera la plus large part \u00e0 celle qui dira l\u2019aimer le plus. Chacune leur tour, Gon\u00e9ril et R\u00e9gane flattent leur p\u00e8re tandis que Cordelia, la cadette,&nbsp;se d\u00e9fait des flagorneries en annon\u00e7ant&nbsp;l\u2019aimer comme un p\u00e8re. Aussit\u00f4t, Lear entre dans une col\u00e8re terrible et&nbsp;d\u00e9sh\u00e9rite sa fille sans aucun remords. Le royaume est alors divis\u00e9 en deux et revient aux deux s\u0153urs a\u00een\u00e9es.&nbsp;Bien vite,&nbsp;les filles profitent de leur pouvoir nouveau et abandonnent leur p\u00e8re\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019op\u00e9ra de Reimann,&nbsp;mis en sc\u00e8ne par Calixto Bieito,&nbsp;a rendu la pi\u00e8ce encore plus tragique qu\u2019elle ne l\u2019\u00e9tait. \u00c9voquons&nbsp;pour preuve&nbsp;le d\u00e9cor&nbsp;abrupt.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Abrupt, d\u2019abord, par&nbsp;l\u2019usage&nbsp;rustique&nbsp;du bois.&nbsp;De grandes lattes suspendues se croisent&nbsp;\u00e0 la moiti\u00e9 de la sc\u00e8ne, symbolisant peut-\u00eatre la stabilit\u00e9 du royaume de Lear et l\u2019autorit\u00e9 triomphante&nbsp;de ce dernier.&nbsp;Au fur et \u00e0 mesure que le destin d\u00e9sol\u00e9 de Lear semble se confirmer, les lattes de bois s&rsquo;abaissent puis s\u2019effondrent dans la deuxi\u00e8me partie, comme pour signifier la puissance perdue du roi.&nbsp;La lumi\u00e8re&nbsp;renforce \u00e9galement la tension dramatique. Souvent, les personnages sont illumin\u00e9s par un grand projecteur,&nbsp;constituant&nbsp;comme un trou noir entre eux&nbsp;&#8211; ce qui souligne la solitude&nbsp;vers laquelle chacun est pouss\u00e9 par la seule lutte de pouvoirs.<\/p>\n\n\n\n<p>La musique, enfin, amplifie chaque parole dramatique par&nbsp;la&nbsp;cacophonie des instruments. Ne vous attendez pas \u00e0 entendre des airs d\u2019op\u00e9ra enjou\u00e9s comme ceux de&nbsp;<em>Carmen<\/em>.&nbsp;Il faut poss\u00e9der une oreille&nbsp;accoutum\u00e9e&nbsp;\u00e0 ce genre de musique, qui n\u2019a rien d\u2019apaisant. Entre les percussions et les violons stridents, je trouve que la musique aurait gagn\u00e9 par moments \u00e0 \u00eatre moins dramatique,&nbsp;car le personnage du roi tend vers un path\u00e9tique exag\u00e9r\u00e9. M\u00eame la harpe \u2013 que j\u2019avais aper\u00e7ue au d\u00e9but, me r\u00e9jouissant alors d\u2019avance des douces notes qu\u2019elle allait produire \u2013&nbsp;\u00e9tait agressive&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame si l\u2019histoire me paraissait confuse par moments, j\u2019ai appr\u00e9ci\u00e9 cette d\u00e9couverte d\u2019un op\u00e9ra de grande qualit\u00e9 auquel je n\u2019ai pas l\u2019habitude d\u2019assister. Il faut saluer&nbsp;la&nbsp;prouesse&nbsp;artistique des nombreux artistes&nbsp;qui chantaient en allemand (leurs paroles \u00e9tant sous-titr\u00e9es). Pendant plus de deux heures, chaque note, aussi&nbsp;aigu\u00eb&nbsp;soit-elle, a \u00e9t\u00e9 tenue&nbsp;et ce dans des positions parfois difficiles&nbsp;! Je pense \u00e0&nbsp;cette premi\u00e8re partie o\u00f9 les deux s\u0153urs ramassent des miettes de pain, symbolisant&nbsp;le&nbsp;royaume, que leur jette leur p\u00e8re dans une hyst\u00e9rie qui finit par gagner tout le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc de la folie des Hommes et de ce qui les y conduit&nbsp;(ici, la convoitise du pouvoir)&nbsp;que traite l\u2019histoire du&nbsp;roi Lear.&nbsp;M\u00eame le personnage du fou semble moins fou que les autres.&nbsp;Il \u00e9nonce parfois des phrases dot\u00e9es d\u2019une sagesse qu\u2019aucun autre personnage ne poss\u00e8de&nbsp;!&nbsp;Comme quoi, celui&nbsp;que l\u2019on fait passer pour fou est parfois plus raisonnable que ceux qui l\u2019accusent d\u2019\u00eatre fou\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Benjamin WINDMANN<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Image d&rsquo;ent\u00eate : OnP, Lear, (c) Elisa Haberer Le Roi Lear, trag\u00e9die cruciale dans l&rsquo;oeuvre de William Shakespeare &#8211; au m\u00eame titre que Rom\u00e9o et Juliette ou Hamlet, reste encore \u00e0 \u00eatre d\u00e9voil\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Op\u00e9ra national de Paris. 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