{"id":13765,"date":"2020-01-06T22:23:57","date_gmt":"2020-01-06T21:23:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=13765"},"modified":"2020-01-06T22:23:57","modified_gmt":"2020-01-06T21:23:57","slug":"la-megere-apprivoisee-shakespeare-texte-les-livreurs-novembre-2019","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=13765","title":{"rendered":"La M\u00e9g\u00e8re apprivois\u00e9e \/ Shakespeare (texte), Les Livreurs \/ Novembre 2019"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Image d&rsquo;ent\u00eate :<\/strong> galeries des <a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"Livreurs (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/leslivreurs.com\/category\/agenda\/\" target=\"_blank\">Livreurs<\/a>, 2019<\/p>\n\n\n\n<p>Comment ne pas \u00eatre dubitatif quand on assiste pour la premi\u00e8re fois \u00e0 un spectacle des Livreurs&nbsp;? Le concept est novateur&nbsp;: une lecture \u00e0 voix haute, par un seul interpr\u00e8te, sans aucun d\u00e9cor, sans aucun costume. Ne va-t-on pas se perdre dans les mentions de personnages, dans les d\u00e9dales de l\u2019intrigue, en un mot&nbsp;: s\u2019ennuyer&nbsp;? \u00c0 chaque fois, pour notre plus grand bonheur, la magie op\u00e8re et l\u2019on passe un excellent moment. Cette repr\u00e9sentation du 20 novembre, dans une petite salle du 17e arrondissement, \u00e9tait particuli\u00e8re puisqu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une s\u00e9ance critique, \u00e0 l\u2019issue de laquelle l\u2019auditoire \u00e9tait invit\u00e9 \u00e0 donner son avis.<\/p>\n\n\n\n<p>En interpr\u00e9tant <em>La M\u00e9g\u00e8re apprivois\u00e9e de Shakespeare<\/em>, l\u2019artiste a r\u00e9alis\u00e9 une performance particuli\u00e8rement difficile&nbsp;: en effet, il lui a fallu r\u00e9duire cette \u0153uvre de trois heures en 1h20, afin de la faire correspondre au format standard d\u2019un spectacle. Cet abr\u00e8gement, dans l\u2019ensemble tr\u00e8s r\u00e9ussi, impliquait la suppression du prologue&nbsp;: la sc\u00e8ne d\u2019ouverture, complexe, nous plonge d\u2019embl\u00e9e<em> in medias res<\/em>, sans pour autant nuire de mani\u00e8re r\u00e9dhibitoire \u00e0 l\u2019intelligence de la pi\u00e8ce. Malgr\u00e9 cette n\u00e9cessaire concision, l\u2019artiste n\u2019a pas omis de conserver quelques passages qui, bien que n\u2019ayant aucune esp\u00e8ce d\u2019importance pour l\u2019intrigue, sont particuli\u00e8rement comiques&nbsp;; l\u2019on ne peut qu\u2019approuver ce choix.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec des moyens mat\u00e9riels si minimaux, les personnages n\u2019en sont pas moins finement analys\u00e9s. Celui de la m\u00e9g\u00e8re, Catharina, est saisi de mani\u00e8re nuanc\u00e9e&nbsp;: l\u2019artiste fait comprendre en quoi les manifestations de son caract\u00e8re d\u00e9testable sont exacerb\u00e9es par la souffrance de voir sa s\u0153ur Bianca pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e par tous, \u00e0 commencer par son propre p\u00e8re&nbsp;; quant \u00e0 Bianca, douce, mais assez inconsistante, elle donne de l\u2019\u00e9paisseur &#8211; par contraste, au personnage de son d\u00e9mon de s\u0153ur. Petruchio, le mari de Catharina, manifeste un temp\u00e9rament froid, tout en retenue, qui le distingue des autres personnages&nbsp;: \u00e0 cet \u00e9gard, on regrette seulement quelques incoh\u00e9rences lors des sc\u00e8nes de rage o\u00f9 il se montre violent envers son entourage &#8211; ce qui contraste exag\u00e9r\u00e9ment, de mani\u00e8re presque schizophr\u00e9nique, avec la pr\u00e9venance qu&rsquo;il m\u00e9nage envers sa femme. C\u2019est pourtant par ces manifestations d\u2019amour comiquement paradoxales qu\u2019il apprivoise, qu\u2019il s\u00e9duit sa m\u00e9g\u00e8re&nbsp;; l\u2019interpr\u00e8te a su faire ressortir la dimension ludique des relations entre Catharina et Petruchio, en particulier dans la c\u00e9l\u00e9brissime sc\u00e8ne du soleil et de la lune&nbsp;: la m\u00e9g\u00e8re entre dans le jeu de son mari plus qu\u2019elle ne s\u2019y soumet, et n\u2019amende son caract\u00e8re que parce qu\u2019elle comprend que c\u2019est la mani\u00e8re la plus efficace de le plier \u00e0 ses volont\u00e9s. Face \u00e0 cette interpr\u00e9tation, les accusations de misogynie qu\u2019a pu subir la pi\u00e8ce par le pass\u00e9, dans une lecture trop litt\u00e9rale, s\u2019effondrent.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme chaque spectacle des Livreurs, cette repr\u00e9sentation est une grande r\u00e9ussite, manifestant une appr\u00e9hension fine et r\u00e9fl\u00e9chie de l\u2019\u0153uvre pr\u00e9sent\u00e9e&nbsp;; la discussion qui a suivi, et qui faisait toute l\u2019originalit\u00e9 de la d\u00e9marche, permettait un approfondissement tout \u00e0 fait int\u00e9ressant, qui nous r\u00e9v\u00e8le les dessous d\u2019une performance des Livreurs. Ce fut notamment l\u2019occasion de rappeler que les mimiques du visage de l\u2019interpr\u00e8te, qui constituent le seul \u00e9l\u00e9ment visuel de la \u00ab&nbsp;mise en sc\u00e8ne&nbsp;\u00bb &#8211; et que les spectateurs appr\u00e9cient particuli\u00e8rement, ne sont que la cons\u00e9quence des proc\u00e9dures physiques destin\u00e9es aux changements de voix&nbsp;; car c\u2019est par l\u2019ou\u00efe seule que les Lecteurs sonores d\u00e9ploient dans notre imagination un th\u00e9\u00e2tre peupl\u00e9 d\u2019acteurs et meubl\u00e9 de d\u00e9cors dont nous sommes, en r\u00e9alit\u00e9, les metteurs en sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Claire DE MARESCHAL<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u2042 <\/p>\n\n\n\n<p>Eug\u00e8ne Ionesco \u00e9crivait : <em>\u00ab&nbsp;On peut tout oser au th\u00e9\u00e2tre&nbsp;; c\u2019est le lieu o\u00f9 on ose le moins&nbsp;\u00bb<\/em>. Il fallait pourtant le faire : se retrouver seul en sc\u00e8ne, sans arti\ufb01ce d\u00e9coratif, sans costume, sans mise en sc\u00e8ne autre qu\u2019un pupitre orn\u00e9 d\u2019une tablette et, au fond, un long rideau noir. Ce soir-l\u00e0, install\u00e9 dans une modeste salle de l\u2019<strong>Ecole Sup\u00e9rieure du Professorat de Paris<\/strong>, je me trouvais donc en t\u00eate \u00e0 t\u00eate avec Shakespeare et une unique actrice, Clara, aussi myst\u00e9rieuse par sa solitude que par sa modeste ambition d\u2019interpr\u00e9ter, en un peu plus d\u2019une heure, <em>La M\u00e9g\u00e8re Apprivois\u00e9e<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, en arrivant ce soir-l\u00e0, je n\u2019avais encore jamais assist\u00e9 \u00e0 ce genre encore m\u00e9connu de performance , et je ne connaissais la pi\u00e8ce que de nom, pas son contenu. Ainsi ce fut une double d\u00e9couverte pour moi : j\u2019allais d\u00e9couvrir une nouvelle histoire, sous une forme in\u00e9dite. De plus, un r\u00f4le m\u2019\u00e9tait attribu\u00e9, \u00e0 moi et aux autres spectateurs : nous allions \u00eatre les juges de cette performance et des critiques \u00e9taient attendues \u00e0 la \ufb01n de la pi\u00e8ce, pour permettre \u00e0 l\u2019actrice de parfaire son interpr\u00e9tation. Aucune pression.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais d\u00e8s le d\u00e9but de la pi\u00e8ce, et bien que mon regard devait se faire attentif et critique pour remplir mon r\u00f4le, le charme a op\u00e9r\u00e9. Je me trouvais en quasi intimit\u00e9 imm\u00e9diate avec ces personnages que je rencontrais tour \u00e0 tour, et chaque nouvelle intonation \u00e9tait une nouvelle porte ouverte sur l\u2019intrigue et les enjeux de la pi\u00e8ce. Ainsi, alors que le ton autoritaire de Baptista retentit pour introduire l\u2019action et les personnages en pr\u00e9sence, le ridicule et le pompeux des deux vieux pr\u00e9tendants, Hortensio et Gremio, cr\u00e9ent un contraste imm\u00e9diat. Le d\u00e9\ufb01l\u00e9 de personnages aux caract\u00e8res multiples, incarn\u00e9s par la m\u00eame actrice, est un spectacle \u00e9tonnant et perturbant \u00e0 la fois. Voir sous nos yeux se faire la transition entre le froid et calculateur Petrucchio et sa victime Catarina, interpr\u00e9t\u00e9e avec une intonation naturelle et sonnant progressivement plus inqu\u00e8te, procure un sentiment contradictoire d\u00e8s lors que ces personnages ont la m\u00eame \u00ab\u00a0source\u00a0\u00bb. Et c\u2019est bien le but : par l\u2019incarnation d\u2019une multitude de personnages, l\u2019interpr\u00e8te \ufb01nit par s\u2019e\ufb00acer totalement au pro\ufb01t de l\u2019histoire qu\u2019elle joue, et le spectateur se retrouve face \u00e0 lui-m\u00eame, son imagination \u00e9tant charg\u00e9e de construire les personnages et les lieux en autonomie. <\/p>\n\n\n\n<p>Le jeu repose alors sur les sonorit\u00e9s et les voix. Le travail d\u2019incarnation se fait au travers de transitions rapides entre des personnages aux caract\u00e8res, expressions et intonations bien distinctes. Chaque d\u00e9tail apporte une plus-value \u00e0 la sc\u00e8ne : le caract\u00e8re enfantin et sage de Bianca, r\u00e9sonnant avec celui de Lucentio qui m\u2019est apparu comme le double d\u2019un personnage de manga, le \u00ab&nbsp;parler jeune&nbsp;\u00bb et franc du valet Tranio et la voix blanche de l\u2019\u00e9dent\u00e9 Vincentio, le tonitruant P\u00e9dant &#8211; qui contrefait ce dernier, et la jovialit\u00e9 du domestique Curtis \u00e0 la gueule cass\u00e9e. Chaque personnage pr\u00e9sente au public une identit\u00e9 bien d\u00e9\ufb01nie, reconnaissable au premier coup d\u2019oeil &#8211; et d\u2019oreille. Car, comme nous le dit Felix Libris pr\u00e9sent ce soir-l\u00e0 (j&rsquo;ai d\u00e9couvert plus tard qu\u2019il est une sommit\u00e9 dans le milieu du solo th\u00e9\u00e2tre), le jeu de l\u2019acteur doit toujours se mettre au service de sa voix. L\u2019auteur se fait avant tout conteur d\u2019une histoire dont il devient chaque personnage tour \u00e0 tour. Comme il sera dit \u00e0 la \ufb01n de la repr\u00e9sentation, toute la di\ufb03cult\u00e9 pour l\u2019actrice est de trouver un juste mouvement dans le passage d\u2019une voix \u00e0 l\u2019autre, pour rendre les personnages toujours reconnaissables, m\u00eame dans les moments de rencontre et de confrontation.<\/p>\n\n\n\n<p>Si un travail est encore \u00e0 mener pour placer sa voix au plus juste et gagner en rythme dans le ventre de la pi\u00e8ce, la performance de Clara n\u2019en reste pas moins saisissante et inattendue. Ses choix dans la s\u00e9lection des sc\u00e8nes et dans l\u2019interpr\u00e9tation sont judicieux et touchent juste, m\u00eame pour les spectateurs qui, comme moi, ignoraient tout de l\u2019intrigue et qui ont d\u00e9couvert toute l\u2019horreur et le drame de cette pi\u00e8ce. <\/p>\n\n\n\n<p>En e\ufb00et, s\u2019il y\u2019a bien quelque chose \u00e0 retenir de cette repr\u00e9sentation, c\u2019est qu\u2019elle est douloureusement actuelle. \u00c0 l\u2019heure du mouvement <em>#MeToo<\/em> et des manifestations contre les f\u00e9minicides, les machinations de Petruchio pour \u00ab&nbsp;apprivoiser&nbsp;\u00bb le fort caract\u00e8re de Catarina nous donnent \u00e0 voir que les choses n\u2019ont pas chang\u00e9 depuis le temps o\u00f9 il \u00e9tait normal de donner sa \ufb01lle en mariage pour des arrangements \u00e9conomiques. Alors que Catarina se veut ind\u00e9pendante et forte, le dressage de Petruchio la fait servile, ob\u00e9issante \u00e0 celui qui devient son ma\u00eetre, et non son mari. Le tournant de la sc\u00e8ne du soleil et de la lune nous fait voir comment Catarina va jusqu\u2019\u00e0 adopter les caprices du mari qu&rsquo;on lui a impos\u00e9 pour ne plus avoir \u00e0 lutter. Si on peut attendre d\u2019elle une entourloupe \ufb01nale qui la fasse se lib\u00e9rer de l\u2019entrave de son ma\u00eetre, il n\u2019en est rien et elle demeure docile, a\ufb03chant au regard de tous sa soumission aux croyances et aux exigences d\u2019un homme duquel elle tombe amoureuse par d\u00e9pit, comme victime du syndrome de Stockholm.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est impossible d\u2019imaginer une telle pi\u00e8ce \u00e9crite de nos jours, ce qui fait de <em>La M\u00e9g\u00e8re Apprivois\u00e9e<\/em> quelque chose d\u2019essentiel pour appr\u00e9hender nos relations contemporaines. Catarina n\u2019est pas une h\u00e9ro\u00efne qui affronte son destin impos\u00e9 : c\u2019est une victime. Il faut en prendre conscience et le th\u00e9\u00e2tre, lorsqu\u2019il est bien fait, nous aide \u00e0 cela. <\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Hugo de Gaillande<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Image d&rsquo;ent\u00eate : galeries des Livreurs, 2019 Comment ne pas \u00eatre dubitatif quand on assiste pour la premi\u00e8re fois \u00e0 un spectacle des Livreurs&nbsp;? Le concept est novateur&nbsp;: une lecture \u00e0 voix haute, par un seul interpr\u00e8te, sans aucun d\u00e9cor, sans aucun costume. 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