{"id":14280,"date":"2020-05-02T16:48:00","date_gmt":"2020-05-02T14:48:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=14280"},"modified":"2020-05-02T16:48:00","modified_gmt":"2020-05-02T14:48:00","slug":"histoire-de-la-violence-edouard-louis-thomas-ostermeier-theatre-de-la-ville-fevrier-2020","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=14280","title":{"rendered":"Histoire de la violence | Edouard Louis, Thomas Ostermeier \/ Th\u00e9\u00e2tre de la Ville \/ F\u00e9vrier 2020"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Image d&rsquo;ent\u00eate <\/strong>: galerie du <a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"Th\u00e9\u00e2tre de la Ville (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/www.theatredelaville-paris.com\/fr\/spectacles\/saison-2019-2020\/theatre\/histoire-de-la-violence\" target=\"_blank\">Th\u00e9\u00e2tre de la Ville<\/a>, (c) Arno Declair | <a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"Roman (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"http:\/\/www.seuil.com\/ouvrage\/histoire-de-la-violence-edouard-louis\/9782021177787\" target=\"_blank\">Roman<\/a> d&rsquo;Edouard Louis aux Editions Seuil (2016)<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s Stanislas Nordey et <em>Qui a tu\u00e9 mon p\u00e8re<\/em>, c\u2019est d\u00e9sormais l\u2019Allemand Thomas Ostermeier qui se livre \u00e0 l\u2019adaptation du deuxi\u00e8me roman d\u2019Edouard Louis, <em>Histoire de la violence<\/em>. La pi\u00e8ce se con\u00e7oit avant tout comme le monologue d\u00e9chir\u00e9 \u2013 et d\u00e9chirant \u2013 de l\u2019auteur-personnage \u00e9ponyme, qui narre au spectateur l\u2019exp\u00e9rience traumatique de son viol. Tout se passe comme si Edouard Louis nous livrait son c\u0153ur mis \u00e0 nu, toujours dans un dialogue avec l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, \u00e0 la fois sur sc\u00e8ne et dans la salle.  <\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce op\u00e8re en effet \u00e0 deux niveaux d\u2019\u00e9nonciation, et nous montre l\u2019auteur en train de raconter le viol qu\u2019il a subi, ce \u00e0 travers non seulement sa voix, mais aussi les r\u00e9actions de sa s\u0153ur et des policiers, \u00e0 qui l\u2019\u00e9v\u00e9nement traumatique est racont\u00e9. Thomas Ostermeier sait traduire sur sc\u00e8ne cette polyphonie, et la pi\u00e8ce se joue toujours sur plusieurs plans, le protagoniste intervenant et corrigeant les commentaires des autres personnages.  <\/p>\n\n\n\n<p>A de nombreux \u00e9gards, l\u2019interpr\u00e9tation d\u2019Ostermeier fait preuve d\u2019une grande finesse, et arrive \u00e0 cr\u00e9er un parall\u00e8le f\u00e9cond entre niveaux d\u2019\u00e9nonciation et niveaux de violence. L\u2019un des th\u00e8mes majeurs du roman d\u2019Edouard Louis \u00e9tait en effet la mise sur un m\u00eame plan de la violence de classe, symbolique, et de la violence physique&nbsp;; la sc\u00e8ne de l\u2019agression \u2013 puis du viol \u2013 d\u2019Edouard par Reda \u00e9tant sans cesse comment\u00e9e par la s\u0153ur du protagoniste, qui ne le comprend jamais, accentuant une certaine fracture g\u00e9ographique, un choc de classe&nbsp;: celui d\u2019un transfuge. Sont mis en sc\u00e8ne \u00e0 la fois le racisme et l\u2019homophobie d\u2019un entourage qui ne le comprend pas, auquel la souffrance de Louis est inaccessible.  <\/p>\n\n\n\n<p>On pourra au demeurant regretter une forme d\u2019\u00e9gotisme, de culte du moi, s\u00fbrement due au roman &#8211; quoiqu\u2019elle transparaisse \u00e9galement dans la pi\u00e8ce&nbsp;: l\u2019acteur qui joue Edouard Louis est le seul \u00e0 n\u2019incarner qu\u2019un personnage ainsi qu\u2019\u00e0 passer l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de la pi\u00e8ce sur sc\u00e8ne (en plus d\u2019une ressemblance \u00e9tonnante avec l\u2019\u00e9crivain). La pi\u00e8ce frappe \u00e9galement par une repr\u00e9sentation des femmes pour le moins \u00e9quivoque&nbsp;: pr\u00e9sentes \u00e0 travers la m\u00e8re, la s\u0153ur et la polici\u00e8re, elles n\u2019expriment que m\u00e9pris et rejet envers le t\u00e9moignage de Louis. Sans doute cela est-il d\u00fb au caract\u00e8re autobiographique de l\u2019\u0153uvre, mais \u00e0 bien des \u00e9gards l\u2019interpr\u00e9tation de la m\u00e8re de l\u2019auteur donne \u00e0 penser&nbsp;: incarn\u00e9e par un homme grossi\u00e8rement travesti, elle ne sert que de ressort comique, sans r\u00e9el r\u00f4le dramatique.  <\/p>\n\n\n\n<p>\n\u2014 Benjamin\nBOCCARA<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"> \u2042 <\/p>\n\n\n\n<p>La mise en sc\u00e8ne d\u2019Ostermeier, adapt\u00e9e du roman d\u2019\u00c9douard Louis, vue &#8211; pour ma part, le 12 f\u00e9vrier aux Abbesses, fut un moment particulier. Si, bien souvent, en sortant d\u2019un cin\u00e9ma, d\u2019un mus\u00e9e ou d\u2019un th\u00e9\u00e2tre on se demande si l\u2019on a aim\u00e9&nbsp;ce que l\u2019on a vu, j\u2019ai l\u2019impression, peut-\u00eatre \u00e0 tort, que le verbe <em>aimer <\/em>ne saurait \u00eatre en ad\u00e9quation avec la pi\u00e8ce vue ce soir-l\u00e0. En effet, quoiqu\u2019heureux d\u2019avoir assist\u00e9 \u00e0 cette pi\u00e8ce, ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 cause d\u2019un quelconque caract\u00e8re agr\u00e9able&nbsp;; j\u2019\u00e9tais heureux d\u2019avoir partag\u00e9 cette exp\u00e9rience avec d\u2019autres spectateurs et avec ces com\u00e9diens, car ce que j\u2019y ai vu a suscit\u00e9 en moi quelque chose d\u2019universel, quelque chose qui me ramenait \u00e0 mon, \u00e0 <em>notre<\/em> humanit\u00e9.  <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai appr\u00e9ci\u00e9 trouver dans une langue inconnue \u2014 ce qu\u2019est l\u2019allemand pour moi \u2014 des choses qui m\u2019\u00e9taient et me sont infiniment famili\u00e8res&nbsp;: l\u2019amour, le sexe, la violence, l\u2019humiliation. Ce spectacle m\u2019a rappel\u00e9 une phrase d\u2019Alan Rickman dont j\u2019avais oubli\u00e9 l\u2019envergure&nbsp;:<em> \u00ab&nbsp;Je pense que le r\u00f4le du com\u00e9dien est de faire en sorte que le spectateur ne quitte pas le th\u00e9\u00e2tre en pensant simplement&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;C&rsquo;\u00e9tait bien&#8230; o\u00f9 est mon taxi&nbsp;?&nbsp;\u00bb&nbsp;\u00bb<\/em>. Je pense \u00eatre en mesure d\u2019affirmer que ces com\u00e9diens, et <em>a fortiori <\/em>cette pi\u00e8ce, ont r\u00e9ussi&nbsp;&#8211; car, en sortant, je ne suis pas revenu \u00e0 mes tracas d\u2019une quotidiennet\u00e9 insipide, ou plut\u00f4t, je n\u2019ai pas pu y revenir&nbsp;: la pi\u00e8ce \u00e9tait toujours l\u00e0, la pi\u00e8ce m\u2019obnubilait encore.<\/p>\n\n\n\n<p> \u2014 Jeffrey TREHUDIC<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">  \u2042  <\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>\u00ab<\/em><em>&nbsp;Toute\nexistence conna\u00eet son jour de traumatisme primal, qui divise cette\nvie en un avant et un apr\u00e8s et dont le souvenir m\u00eame furtif suffit\n\u00e0 figer dans une terreur irrationnelle, animale et ingu\u00e9rissable.<\/em><em>&nbsp;<\/em><em>\u00bb<\/em>\n&#8212; Am\u00e9lie\nNothomb.<\/p>\n\n\n\n<p>Visc\u00e9ral. Organique. De la sueur, du sang, et des larmes. Ces m\u00eames larmes qui viennent rougir les yeux d\u2019\u00c9douard lorsqu\u2019il nous raconte son traumatisme. C\u2019est une histoire qu\u2019il fait na\u00eetre sous nos yeux, celle de <em>la violence<\/em>. Une violence racont\u00e9e \u00e0 travers le micro ou l\u2019\u00e9cran d\u2019un t\u00e9l\u00e9phone, film\u00e9e en noir et blanc, hachur\u00e9e, saccad\u00e9e, narr\u00e9e tour \u00e0 tour dans une tourmente \u00e9pileptique ou dans un calme sordide, rythm\u00e9e par des mouvements de danse, condens\u00e9e dans des sous-titres, cristallis\u00e9e \u2013 enfin, dans des sc\u00e8nes prises sur le vif.<\/p>\n\n\n\n<p>Les mots d\u2019\u00c9douard, po\u00e9tiques et tourment\u00e9s, se heurtent au rejet de sa famille, \u00e0 l\u2019incompr\u00e9hension du personnel m\u00e9dical, au racisme des agents de police, \u00e0 la violence homophobe de Reda. Ce sont-l\u00e0 autant de fuites, de pr\u00e9textes, de pansements, de remparts contre une violence aveugle, qui se cristallise autour du sentiment de solitude, et qui nuit tant \u00e0 nos instincts de conservation les plus primaires. Cette solitude qui nous pousse \u00e0 faire n\u2019importe quoi avec n\u2019importe qui, cette solitude contre laquelle on lutte mais qui balaie pourtant toutes nos d\u00e9fenses d\u2019un revers de main&nbsp;; cette solitude en laquelle on croit, comme une ultime protection, et que l\u2019on maudit tant &#8211; pour le sentiment d\u2019abandon qu\u2019elle cause&nbsp;; cette solitude, enfin, comme le dernier cercle de l\u2019enfer, catalyseur ultime de la violence&nbsp;; cette solitude qui s\u2019\u00e9choue sur les r\u00e9cifs de la vie, comme le corps viol\u00e9 et crisp\u00e9 de douleur d\u2019\u00c9douard sur les draps.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant, aveugl\u00e9ment, le but de l\u2019existence se poursuit, se mat\u00e9rialisant par un imp\u00e9ratif de survie. Pour \u00c9douard, la survie passe par le mensonge &#8211; le mensonge, comme cette capacit\u00e9 \u00e0 refuser ce qui est vrai, r\u00e9el : <em>\u00ab&nbsp;Ma gu\u00e9rison est venue de cette possibilit\u00e9 \u00e0 nier la r\u00e9alit\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/em> affirme-t-il. La pi\u00e8ce nous laisse sur cette conclusion qui ouvre un d\u00e9bat philosophique tr\u00e8s int\u00e9ressant : peut-on r\u00e9ellement fuir notre souffrance ? Combien de temps peut-on tenir en se mentant \u00e0 soi-m\u00eame ? La r\u00e9alit\u00e9 ne finit-elle pas toujours par nous rattraper ? N\u2019est-ce pas amplifier la souffrance que d\u2019en nier l\u2019ampleur ? Et, en m\u00eame temps, Nietzsche disait : <em>\u00ab&nbsp;Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir un monstre soi-m\u00eame. Si tu regardes longtemps dans l&rsquo;ab\u00eeme, l&rsquo;ab\u00eeme regarde aussi en toi&nbsp;\u00bb. <\/em>Si la souffrance qui se trouve en nous est un monstre, finit-elle par faire de nous un monstre ? Est-ce une loi irr\u00e9m\u00e9diable que d\u2019\u00eatre finalement d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 \u00eatre ce qui nous effraie le plus ? La peur nous pr\u00e9munit-elle de devenir ce que nous craignons, ou, au contraire, nous y pr\u00e9cipite-t-elle ? Mais si je rejette ma souffrance, je rejette une part de moi-m\u00eame. N\u2019est-ce pas l\u00e0 me condamner \u00e0 l\u2019errance, me traiter moi-m\u00eame comme un monstre &#8211; qui n\u2019aura pour seule compagnie que sa propre solitude, et le bref r\u00e9confort perfide du mensonge ? Je pense que toutes ces interrogations peuvent se fissurer \u00e0 travers le regard de l\u2019autre. Je te vois, \u00c9douard, <em>je t\u2019ai vu<\/em>, sur cette sc\u00e8ne &#8211; et si je ne te connais pas, je t\u2019ai quand m\u00eame reconnu, pour ce que tu as v\u00e9cu, pour ce que tu as souffert. Et je poserai sur toi le m\u00eame regard \u00e0 chaque fois que je te reverrai, celui que j\u2019aimerais pouvoir poser sur moi-m\u00eame ; celui qui raconte mon histoire et qui comprend la tienne, cette histoire de la violence qui nous habite tous les deux.<\/p>\n\n\n\n<p>\n\u2014 Fleur\nMOISSETTE<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"> \u2042 <\/p>\n\n\n\n<p><em>Histoire de la violence<\/em>, mise en sc\u00e8ne par Thomas Ostermeier, s\u2019appuie sur le livre du m\u00eame nom d&rsquo;\u00c9douard Louis. La pi\u00e8ce s\u2019articule autour de quatre acteurs allemands: Christoph Gawenda, Laurenz Laufenberg, Renato Schuch et Alina Stiegler, accompagn\u00e9s par Thomas Witte \u00e0 la batterie. Elle consiste en la d\u00e9clinaison d\u2019une exp\u00e9rience traumatisante: le viol d&rsquo;\u00c9douard, jeune parisien originaire d\u2019un village de Picardie, par Reda, jeune parisien fils d\u2019un immigr\u00e9 kabyle, la nuit de No\u00ebl 2012 \u00e0 Paris.  <\/p>\n\n\n\n<p>Le spectateur est sans cesse confront\u00e9 \u00e0 ce viol &#8211; tout au long de la pi\u00e8ce, et plus ou moins \u00e9motivement, avec en toile de fond le racisme (l\u2019expression \u00ab&nbsp;<em>type maghr\u00e9bin&nbsp;\u00bb<\/em> est r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 outrance par les policiers), l\u2019incompr\u00e9hension et les jugements.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces diff\u00e9rentes d\u00e9clinaisons de l\u2019exp\u00e9rience traumatique passent d\u2019abord par des r\u00e9cits entrecrois\u00e9s (d\u2019\u00c9douard \u00e0 l\u2019infirmi\u00e8re des urgences, au m\u00e9decin, \u00e0 la police, \u00e0 sa s\u0153ur&nbsp;; de sa s\u0153ur \u00e0 son beau-fr\u00e8re), puis par la repr\u00e9sentation du viol lui-m\u00eame, moment que l\u2019on redoute et dont on finit par esp\u00e9rer qu\u2019il nous sera \u00e9pargn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ostermeier fait un usage virtuose des cam\u00e9ras et du micro sur sc\u00e8ne: l\u2019atmosph\u00e8re est \u00e0 l\u2019inqui\u00e9tude, on se sent attaqu\u00e9 par toutes ces stimulations. Les surtitres en fran\u00e7ais ajoutent \u00e0 cette confusion, il faut jongler entre le d\u00e9sir de se focaliser sur le jeu des acteurs et celui de comprendre ce qu\u2019ils disent en regardant l\u2019\u00e9cran derri\u00e8re eux, sur lequel d\u00e9file (de mani\u00e8re plus ou moins fluide) la traduction.<\/p>\n\n\n\n<p>Vecteur d\u2019humour dans la pi\u00e8ce, le contraste entre \u00c9douard et sa famille campagnarde va plus loin que les st\u00e9r\u00e9otypes. Sa s\u0153ur Clara, jou\u00e9e par Alina Stiegler, am\u00e8ne une grande profondeur \u00e0 ce d\u00e9calage: quand \u00c9douard accuse sa famille de ne pas avoir accept\u00e9 son homosexualit\u00e9, Clara lui reproche d\u2019avoir voulu instrumentaliser cette sexualit\u00e9 pour s\u2019\u00e9loigner d\u2019eux et se d\u00e9tacher d\u2019origines dont il a honte. Ayant moi-m\u00eame grandi en Picardie, je connais ces dynamiques: ceux qui parviennent \u00e0 sortir de la campagne (le plus loin, le mieux) se retournent parfois vers ceux qui restent avec une empathie coupable, et une m\u00e9lancolie condescendante pour ce qu\u2019ils furent avant d\u2019entrer dans le vrai monde. La douleur de partir, la douleur de revenir, la honte d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 campagnard quand on est \u00e0 Paris, celle de ne jamais vraiment pouvoir s\u2019en d\u00e9tacher, la honte d\u2019\u00eatre devenu parisien quand on revient \u00e0 la campagne, la conscience aigu\u00eb que la ville nous a chang\u00e9&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, c\u2019est le cheminement psychologique d\u2019\u00c9douard qui me restera en m\u00e9moire. Comment se r\u00e9approprier un viol qu\u2019on a racont\u00e9 \u00e0 la justice, au corps m\u00e9dical, \u00e0 ses proches, comment g\u00e9rer tous ces r\u00e9cits et sa propre histoire int\u00e9rieure? L\u2019histoire est plus complexe qu&rsquo;il n&rsquo;y para\u00eet: les deux hommes font l&rsquo;amour passionn\u00e9ment quatre fois, se racontent leurs vies (notamment la difficile arriv\u00e9e en France du p\u00e8re de Reda, qui passe par un centre d\u2019h\u00e9bergement pour sans-papiers), ils pr\u00e9voient de se revoir avant que Reda, sur le point de partir, ne vole le t\u00e9l\u00e9phone d&rsquo;\u00c9douard. Ce dernier se rend compte de la disparition et confronte Reda, qui entre dans une violente rage (\u00ab&nbsp;<em>Tu m&rsquo;accuses d&rsquo;\u00eatre un voleur ? Tu insultes ma m\u00e8re?&nbsp;\u00bb<\/em>), l\u2019\u00e9trangle et le viole. \u00c9douard confie un secret dans la pi\u00e8ce, un souvenir-refuge purement positif: la beaut\u00e9 des ombres des stores sur le corps de Reda au d\u00e9but de la nuit, avant que tout ne d\u00e9rape. Il d\u00e9fend son agresseur contre sa famille, contre la police, contre l\u2019ignorance. Cette nuit n\u2019est pas qu\u2019un traumatisme dans la m\u00e9moire d\u2019\u00c9douard, c\u2019\u00e9tait une nuit de rencontre et de bonheur avant d\u2019\u00eatre une nuit de souffrance et de d\u00e9sillusion: c\u2019est ce contraste radical qui fait son extr\u00eame violence.  <\/p>\n\n\n\n<p>\n\u2014 Alice\nJUPILE&#8211;LE BRAS<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u2042<\/p>\n\n\n\n<p><strong> Une chor\u00e9graphie de la d\u00e9construction<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce spectacle est le fruit de la collaboration de deux artistes contemporains majeurs : Edouard Louis, \u00e9crivain fran\u00e7ais engag\u00e9, et Thomas Ostermeier, c\u00e9l\u00e8bre metteur en sc\u00e8ne allemand. Le roman autobiographique d\u2019Edouard Louis est transpos\u00e9 sur le plateau par Thomas Ostermeier \u00e0 travers une mise en sc\u00e8ne particuli\u00e8rement soign\u00e9e, frappante, et chor\u00e9graphi\u00e9e avec rigueur.  <\/p>\n\n\n\n<p>En effet, quatre com\u00e9diens seulement (Christoph Gawenda, Laurenz Laufenberg, Renato Schuch et Alina Stiegler) se relaient sur sc\u00e8ne pour parvenir \u00e0 reconstituer la narration d\u2019une agression ayant eu lieu \u00e0 Paris le soir de No\u00ebl, alors qu\u2019Edouard rentrait chez lui. Il rencontre alors un homme : Reda, qui parvient \u00e0 le s\u00e9duire. Apr\u00e8s l\u2019avoir fait monter chez lui, et \u00e0 la suite d\u2019un rapport amoureux, Reda d\u00e9cide de voler des objets dans son appartement et devient brusquement violent lorsqu\u2019Edouard l\u2019accuse. Suit alors une sc\u00e8ne profond\u00e9ment violente de viol et de menace de mort sur sc\u00e8ne, frappant ainsi le spectateur. Le personnage d\u2019Edouard est jou\u00e9 par un seul et m\u00eame com\u00e9dien tandis que les autres com\u00e9diens jouent les corps de m\u00e9tier ayant accueilli, parfois rejet\u00e9, la parole de cette victime. Ici, l\u2019\u00e9criture de l\u2019artiste fait office de r\u00e9cit, et d\u00e9nonce ainsi une narration factuelle et judiciaire, trop souvent effectu\u00e9e sous la contrainte.  <\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce m\u00eale une palette importante d\u2019\u00e9motions. La mise en sc\u00e8ne contient une certaine l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et un second degr\u00e9 contrebalanc\u00e9 par le poids de cette violence, et de cette agression qui suit une rencontre amoureuse. Le texte d\u00e9construit profond\u00e9ment les images toutes faites, et les id\u00e9es fixes. Ici, le th\u00e9\u00e2tre est utilis\u00e9 pour bousculer, et il parvient \u00e0 toucher des questions sensibles telles que le racisme et l\u2019homophobie. La mise en sc\u00e8ne contient des moments de gr\u00e2ce : les moments de danse, par exemple, accompagn\u00e9s de musiques orientales ou simplement d\u2019un air de piano &#8211; mais la pi\u00e8ce elle-m\u00eame appara\u00eet comme une immense chor\u00e9graphie retra\u00e7ant le combat d\u2019un individu pour se faire entendre. Le th\u00e9\u00e2tre a donc cette vocation de toucher, de montrer, de faire entendre une voix si longtemps ignor\u00e9e.  <\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Manon BUTAUX<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Image d&rsquo;ent\u00eate : galerie du Th\u00e9\u00e2tre de la Ville, (c) Arno Declair | Roman d&rsquo;Edouard Louis aux Editions Seuil (2016) Apr\u00e8s Stanislas Nordey et Qui a tu\u00e9 mon p\u00e8re, c\u2019est d\u00e9sormais l\u2019Allemand Thomas Ostermeier qui se livre \u00e0 l\u2019adaptation du deuxi\u00e8me roman d\u2019Edouard Louis, Histoire [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":14281,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,5],"tags":[],"class_list":["post-14280","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-theatre","category-theatre-de-la-ville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/14280","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14280"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/14280\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14280"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14280"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14280"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}