{"id":14417,"date":"2020-11-23T12:22:00","date_gmt":"2020-11-23T11:22:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=14417"},"modified":"2020-11-23T12:22:00","modified_gmt":"2020-11-23T11:22:00","slug":"dans-la-solitude-des-champs-de-coton-b-m-koltes-texte-alice-safran-mise-en-scene-theatre-clavel-octobre-2020","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=14417","title":{"rendered":"Dans la solitude des champs de coton | B-M. Kolt\u00e8s (texte), Alice Safran (mise en sc\u00e8ne) | Th\u00e9\u00e2tre Clavel | Octobre 2020"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Image d&rsquo;ent\u00eate :<\/strong> galerie du <a href=\"http:\/\/www.theatreoiseautonnerre.com\/dans-la-solitude.html#\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Oiseau Tonnerre<\/a>, 2020<\/p>\n\n\n\n<p>Samedi 03 octobre, 19h30 : me voici au<strong> th\u00e9\u00e2tre Clavel<\/strong>, une petite salle du XIX\u00e8me arrondissement de Paris, plong\u00e9e dans la p\u00e9nombre. Au programme ce soir, <em>Dans la solitude des champs de coton<\/em>, pi\u00e8ce de Bernard-Marie Kolt\u00e8s, mise en sc\u00e8ne par Alice Safran et dont j&rsquo;ignore le propos. Sur la sc\u00e8ne en plong\u00e9e &#8211; \u00e0 peine \u00e9clair\u00e9e, des d\u00e9chets, un tapis de journaux et des canettes de bi\u00e8re vides me donnent l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre \u00e0 la Chapelle, dans le XVIII\u00e8me arrondissement, \u00e0 3h du matin sous le m\u00e9tro a\u00e9rien. L\u2019impression sera accentu\u00e9e par les projections ponctuelles d&rsquo;un train qui passe au dessus, \u00e9clairant des immeubles \u00e0 l&rsquo;horizon, peints sur le mur.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Arrive sur sc\u00e8ne une dame, une quadrag\u00e9naire jou\u00e9e par Alice Safran, \u00e0 la fois distingu\u00e9e par son habit et d\u00e9braill\u00e9e par sa tenue, sa d\u00e9marche chaloup\u00e9e, ivre &#8211; embrum\u00e9e, probablement, par le contenu de la bouteille qu&rsquo;elle tient \u00e0 la main. Un jeune homme t\u00e9n\u00e9breux et mena\u00e7ant l\u2019aborde. Oscillant entre l&rsquo;insouciance de l\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9 et la m\u00e9fiance face \u00e0 la situation, l&rsquo;environnement hostile et angoissant, j&rsquo;ai d&rsquo;abord pens\u00e9 \u00e0 une sc\u00e8ne de harc\u00e8lement de rue, abordant l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 des femmes dans la ville, en particulier au plus noir de la nuit. La pr\u00e9somption du jeune homme &#8211; pr\u00e9somption d&rsquo;un hypoth\u00e9tique d\u00e9sir qu&rsquo;elle ressentirait pour lui &#8211; est r\u00e9fut\u00e9e par la dame et se transforme rapidement en un jeu de l&rsquo;ombre. Les deux protagonistes se suivent et se fuient, le vocabulaire mercantile du dealer et de l&rsquo;acheteuse semble dissimuler une danse nuptiale, entre doutes et s\u00e9duction : on assiste \u00e0 une sc\u00e8ne de drague ambigu\u00eb o\u00f9 l&rsquo;on cherche \u00e0 conna\u00eetre les intentions de l&rsquo;autre sans trop r\u00e9v\u00e9ler ses propres envies, p\u00e9riphrasant \u00e0 outrance et jouant sur les mots.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9 par la diction d&rsquo;Alice Safran, qui \u00e9tait parfaitement intelligible tout en maintenant, sur de longs monologues parfois indigestes, une attitude et une intonation de so\u00fblarde, qu&rsquo;elle incarnait jusque dans sa fa\u00e7on de se mouvoir, tant\u00f4t rigide et renferm\u00e9e, tant\u00f4t affriolante \u00e0 se d\u00e9v\u00eatir et se rev\u00eatir, jouant avec son chemisier une sorte de danse des sept voiles enivr\u00e9e : c&rsquo;est l&rsquo;expression-m\u00eame de ce besoin d&rsquo;\u00eatre convoit\u00e9.e sans trahir sa propre soif. Paul Spera n&rsquo;est pas en reste, jouant sur l&rsquo;ambivalence de son personnage, pr\u00e9dateur inqui\u00e9tant \u00e0 la voix douce et rassurante, v\u00e9ritable vautour occupant le plateau \u00e0 la fois avec pr\u00e9cision et l\u00e9g\u00e8ret\u00e9.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut une exp\u00e9rience int\u00e9ressante, d\u00e9routante, une repr\u00e9sentation stimulante \u00e0 l\u2019issue de laquelle on ne sait pas vraiment ce que l&rsquo;on a vu ni ce que l\u2019on a compris. Bien que je ne sois pas un <em>aficionado <\/em>du th\u00e9\u00e2tre litt\u00e9raire de Kolt\u00e8s, les artistes ont r\u00e9ussi \u00e0 le porter avec la justesse et l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 n\u00e9cessaires et me le faire appr\u00e9cier.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Wafid SMATI&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u2042<\/p>\n\n\n\n<p><em>Dans la solitude des champs de coton<\/em> est initialement une pi\u00e8ce \u00e9crite par Bernard-Marie Kolt\u00e8s. Pour autant, la mise en sc\u00e8ne d\u2019Alice Safran au <strong>th\u00e9\u00e2tre Clavel<\/strong>, a su \u00e9paissir le texte.<\/p>\n\n\n\n<p>Kolt\u00e8s d\u00e9gage effectivement la densit\u00e9 du rapport intersubjectif, qui se produit entre deux inconnus que tout oppose et qui, pourtant, d\u00e9pendent l\u2019un de l\u2019autre. Une d\u00e9pendance que l\u2019on retrouve dans la notion de relation marchande qui traverse le texte et qui semble alors pr\u00e9senter toute relation sous le prisme d\u2019un \u00e9change commercial. Pour autant, la mise en sc\u00e8ne d\u2019Alice Safran a su mettre l\u2019accent sur la notion de d\u00e9sir, qui est la gen\u00e8se du rapport marchand et qui se d\u00e9ploie entre ces deux protagonistes nouant une d\u00e9pendance l\u2019un \u00e0 l\u2019autre &#8211; quel qu\u2019en soit le prix, du fait qu\u2019ils se fassent alternativement d\u00e9sirant ou objet de d\u00e9sir. Ainsi, dans cette rencontre f\u00e9roce, se confondent les oppositions, les tentatives avort\u00e9es de soumettre l\u2019autre, un autre qui \u00e9chappe aux prises et glisse entre les doigts. Mais au milieu de ce combat surgit tout de m\u00eame le d\u00e9sir de s\u00e9duction, la possible reddition qui n\u2019arrive finalement jamais car, au contraire, c\u2019est \u00e0 l\u2019aube du combat que le couple nous quitte et que les rideaux tombent \u2013 ce qui n\u2019est pas sans causer une pointe de frustration.<\/p>\n\n\n\n<p>En bref, l\u2019intrigue autant que le texte sont particuli\u00e8rement riches et denses : des images poignantes, un lexique fort, une syntaxe qui tient en haleine. Les com\u00e9diens, quant \u00e0 eux, par leur diction et leur jeu, ont tr\u00e8s bien r\u00e9ussi \u00e0 porter cette richesse et \u00e0 l\u2019incarner pleinement. L\u2019essentiel n\u2019\u00e9tait pas dans un d\u00e9cor sophistiqu\u00e9, technique, mais au contraire dans la simplicit\u00e9 et les jeux d\u2019obscurit\u00e9 \u2013 de sorte \u00e0 valoriser principalement le jeu sc\u00e9nique qui \u00e9tait \u00e9poustouflant. Deux uniques com\u00e9diens qui ont su habiter la sc\u00e8ne, en l\u2019arpentant comme on arpente une rue \u2013 une vraie rue. Cependant, on pourrait tout de m\u00eame se demander si une femme aurait le courage d\u2019une telle r\u00e9sistance et d\u2019une telle provocation dans la vraie vie : une question v\u00e9ritablement contemporaine.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Soumya BERRAG<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u2042<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019image des champs de coton renferme une douce po\u00e9sie, c\u2019est un paysage vaporeux et immacul\u00e9 qui a quelque chose d\u2019apaisant. La pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre <em>Dans la solitude des champs de coton<\/em> renvoie pourtant \u00e0 tout l\u2019inverse. Compos\u00e9e en 1986, cette \u0153uvre majeure de Bernard-Marie Kolt\u00e8s d\u00e9peint un monde angoissant et violent qui interroge les valeurs contemporaines, plus particuli\u00e8rement la n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9conomique r\u00e9gissant les rapports sociaux, \u00e0 travers le dialogue \u00e9trange d\u2019un Dealer et d\u2019un Client. Cette r\u00e9flexion sur la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, la com\u00e9dienne Alice Safran s\u2019en est empar\u00e9e et l\u2019a magnifiquement mise en sc\u00e8ne au <strong>th\u00e9\u00e2tre Clavel<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>La salle de spectacle, assez vieillotte, se pr\u00eate tout \u00e0 fait \u00e0 la pi\u00e8ce de Kolt\u00e8s qui prend vie dans un lieu mal identifi\u00e9, sombre et sinistre ; un lieu de passage le jour qui devient dangereux \u00e0 la nuit tomb\u00e9e. Les journaux et les canettes qui jonchent le sol soulignent cette ambivalence tout en pr\u00e9parant la critique du consum\u00e9risme. Cette atmosph\u00e8re angoissante est accentu\u00e9e par le retrait des rideaux qui dissimulaient les coulisses et le fond de sc\u00e8ne. Les personnages sont ainsi mis \u00e0 nus, livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames dans un environnement d\u00e9pouill\u00e9 et lugubre (ce que traduit la m\u00e9taphore po\u00e9tique du titre), et contraints de prendre part \u00e0 cette com\u00e9die-trag\u00e9die capitaliste \u00e0 la lumi\u00e8re chancelante d\u2019un r\u00e9verb\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Le texte de Kolt\u00e8s ne se pr\u00eate pas facilement \u00e0 la repr\u00e9sentation, car il s\u2019agit moins d\u2019un dialogue qu\u2019un croisement de monologues entre le Dealer et le Client, tous deux \u00e9voluant dans leurs logiques propres. Pourtant, les deux com\u00e9diens \u2013 Paul Spera dans le r\u00f4le du vendeur et Alice Safran elle-m\u00eame dans celui de l\u2019acheteur \u2013 ont parfaitement su cr\u00e9er une v\u00e9ritable dramaturgie, rythm\u00e9e et puissante, qui captive le spectateur. Le Dealer, calme et faussement rassurant, propose ses biens \u00e0 un Client qui semble d\u00e9boussol\u00e9 \u2013 ce qui se lit jusque dans la tenue d\u00e9braill\u00e9e du personnage \u2013 mais qui finit par se r\u00e9volter contre une transaction qu\u2019il n\u2019avait pas recherch\u00e9e. Ce jeu de s\u00e9duction gagne en intensit\u00e9 au fur et \u00e0 mesure que l\u2019acheteur r\u00e9siste, poussant le vendeur vers une approche plus agressive, et souligne alors l\u2019interd\u00e9pendance des deux personnages : car le Dealer est d\u00e9pendant du d\u00e9sir du Client, et ce dernier de ce que le premier a \u00e0 offrir. La loi du march\u00e9 s\u2019impose \u00e0 eux, mais aucun ne veut faire le premier pas (r\u00e9v\u00e9ler ses marchandises ou r\u00e9v\u00e9ler ses d\u00e9sirs) pour rester ma\u00eetre de la situation. La mise en sc\u00e8ne rend compte de ces rapports ambigus \u00e0 travers la danse que les com\u00e9diens ex\u00e9cutent autour de la lumi\u00e8re du r\u00e9verb\u00e8re, n\u2019osant trop s\u2019y exposer par crainte de se d\u00e9voiler. Or aucun ne c\u00e8de \u00e0 l\u2019autre, le \u00ab deal \u00bb a \u00e9chou\u00e9 et un combat arm\u00e9 se pr\u00e9pare donc. Une triste v\u00e9rit\u00e9 s\u2019impose alors au spectateur : dans un monde \u2013 le n\u00f4tre \u2013 o\u00f9 la sociabilit\u00e9 est fondamentalement \u00e9conomique et guid\u00e9e par des int\u00e9r\u00eats particuliers, le commerce est la seule garantie de la paix.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Dorian VARENNE<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Image d&rsquo;ent\u00eate : galerie du Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Oiseau Tonnerre, 2020 Samedi 03 octobre, 19h30 : me voici au th\u00e9\u00e2tre Clavel, une petite salle du XIX\u00e8me arrondissement de Paris, plong\u00e9e dans la p\u00e9nombre. 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