{"id":14964,"date":"2025-11-07T14:28:59","date_gmt":"2025-11-07T14:28:59","guid":{"rendered":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=14964"},"modified":"2025-11-10T16:52:38","modified_gmt":"2025-11-10T16:52:38","slug":"non-lieu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=14964","title":{"rendered":"Non-lieu &#8211; Olivier Coulon-Jablonka, Sima Khatami &#8211; Par J\u00e9r\u00e9my Venet"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-small-font-size\">Th\u00e9\u00e2tre La Commune &#8211; Centre Dramatique National <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Samedi 18 octobre 2025<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, R\u00e9mi Fraisse, jeune militant \u00e9cologiste, est tu\u00e9 par une grenade. Six ans de bataille judiciaire plus tard, la justice conclut \u00e0 un non-lieu. La pi\u00e8ce fait l\u2019autopsie de cette d\u00e9cision et des failles de l&rsquo;enqu\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Non-lieu &#8211; Olivier Coulon-Jablonka, Sima Khatami<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce commence l\u00e0 o\u00f9 la vie de R\u00e9mi Fraisse s\u2019est arr\u00eat\u00e9e. La salle sursaute d\u2019abord au bruit sourd d\u2019une explosion de grenade. Une \u00e9paisse fum\u00e9e blanche laisse apercevoir un corps sans vie. Un groupe d\u2019une dizaine de gendarmes tirent le cadavre sans m\u00e9nagement pour lib\u00e9rer la sc\u00e8ne. Les lumi\u00e8res s\u2019allument. Ce qui surprend le plus, c\u2019est le sol couvert de terre, recr\u00e9ant l&rsquo;environnement dans lequel a pris place le v\u00e9ritable drame. L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014 lors d\u2019une mobilisation contre le projet de barrage de Sivens (Tarn), destin\u00e9 \u00e0 r\u00e9guler le d\u00e9bit de la rivi\u00e8re du Tescou \u00e0 des fins agricoles. La destruction d\u2019une zone humide entra\u00eene alors la vive opposition de militants \u00e9cologistes et d\u2019habitants. Une ZAD (\u00ab zone \u00e0 d\u00e9fendre \u00bb) est organis\u00e9e dans le but de bloquer le chantier. Les op\u00e9rations de d\u00e9boisement d\u00e9butent n\u00e9anmoins aux dates pr\u00e9vues, malgr\u00e9 la multiplication des actions militantes. Dix escadrons de gendarmerie mobile sont mobilis\u00e9s pour maintenir l\u2019ordre, et c\u2019est lors de l\u2019une de ces interventions qu\u2019un rassemblement d\u2019opposants est vis\u00e9, conduisant \u00e0 la mort tragique de R\u00e9mi Fraisse. L\u2019autopsie r\u00e9v\u00e8le qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 dans le dos par une grenade offensive de type OF-F1, lanc\u00e9e par un gendarme, ce qui questionne sur la responsabilit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 son usage.<\/p>\n\n\n\n<p>La suite de la pi\u00e8ce retrace de mani\u00e8re fid\u00e8le et immersive la proc\u00e9dure judiciaire qui a men\u00e9 \u00e0 un non-lieu (d\u00e9cision de justice d\u2019abandonner les poursuites). Non-lieu s\u2019appuie sur le dossier d\u2019instruction m\u00eame pour mettre en sc\u00e8ne ses 10 000 pages. Olivier Coulon-Jablonka, le metteur en sc\u00e8ne, d\u00e9crit ce travail fastidieux comme celui d\u2019un \u201carch\u00e9ologue qui creuse et qui fouille\u201d. Il justifie le choix de ne retenir que le \u201cmat\u00e9riau brut\u201d de l\u2019affaire par la volont\u00e9 de questionner la d\u00e9cision au plus pr\u00e8s de la fa\u00e7on dont elle a \u00e9t\u00e9 prise.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Sima Khatami, cin\u00e9aste et plasticienne, Olivier Coulon-Jablonka s\u2019est donc immerg\u00e9 dans l\u2019instruction pour pr\u00e9senter au public les pi\u00e8ces pas encore tout \u00e0 fait rassembl\u00e9es du puzzle judiciaire. C\u2019est en effet au spectateur seul, en derni\u00e8re instance, de le reconstituer.<\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce est donc constitu\u00e9e de deux parties. Dans la premi\u00e8re, le public suit \u00e9tape par \u00e9tape l\u2019enqu\u00eate. Les t\u00e9moignages et reconstitutions se succ\u00e8dent. Les incoh\u00e9rences de certaines affirmations \u00e9tonnent, comme celle des gendarmes qui semblent exag\u00e9rer le danger au moment du tir. En effet, des photos projet\u00e9es en arri\u00e8re-plan viennent appuyer les r\u00e9cits, comme ce sch\u00e9ma repr\u00e9sentant la zone. Celui-ci montre la distance \u00e0 laquelle se trouvaient les manifestants (dans le glacis). Ces derniers \u00e9taient en effet s\u00e9par\u00e9s du groupement Charlie 1 par un foss\u00e9 et un grillage, ce qui interroge sur l\u2019usage imp\u00e9rieux de grenades. Dans cette premi\u00e8re partie, Non-lieu met donc en avant les contradictions de certaines d\u00e9cisions, sans pour autant oublier celles des t\u00e9moins et acteurs des protestations. Elle offre au spectateur les clefs pour se forger son propre avis sur la responsabilit\u00e9 du tireur. Point par point, le dossier judiciaire d\u00e9file devant nous sous une forme qui fait oublier sa v\u00e9ritable nature.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Dans la seconde partie, le d\u00e9cor change. Une cour de tribunal a succ\u00e9d\u00e9 pendant l\u2019entracte \u00e0 la terre du chantier de Sivens. Certains spectateurs sont m\u00eame invit\u00e9s \u00e0 int\u00e9grer le d\u00e9cor, en se pla\u00e7ant de chaque c\u00f4t\u00e9 des parties, tandis que la juge d\u2019instruction prend place parmi le public. Les spectateurs comprennent alors l\u2019objectif de la pi\u00e8ce : faire le proc\u00e8s de l\u2019absence de proc\u00e8s. Les plaidoyers des deux camps cherchent \u00e0 trouver des failles, dans une joute verbale qui s\u2019appuie toujours sur les v\u00e9ritables \u00e9l\u00e9ments du dossier. Si le public est d\u2019abord \u00e0 l\u2019\u00e9coute des deux positions, celle de l\u2019absence de responsabilit\u00e9 du gendarme et de son groupement lui paraissent de plus en plus absurde. Quelques rires lui \u00e9chappent m\u00eame au moment de d\u00e9gainer les derni\u00e8res cartouches difficiles \u00e0 d\u00e9fendre. Chacun cherche \u00e0 convaincre et \u00e0 se d\u00e9douaner avec plus ou moins de succ\u00e8s. Le rideau tombe sans donner de v\u00e9ritable r\u00e9ponse, car la pi\u00e8ce questionne, mais n\u2019a pas pour vocation d\u2019imposer sans nuance une position. Elle met en avant les failles d\u2019une enqu\u00eate qui a men\u00e9 \u00e0 un non-lieu discutable.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que la pi\u00e8ce interroge, c\u2019est la responsabilit\u00e9 du tireur, de son groupement de gendarmerie mobile ; mais aussi de celle des plus hautes sph\u00e8res de la cha\u00eene de commandement. Sima Khatami r\u00e9sume l\u2019objectif de la pi\u00e8ce en affirmant \u00e0 son sujet que \u201cle th\u00e9\u00e2tre devient ici une agora\u201d o\u00f9 chacun ressort avec son verdict. Il s\u2019agit aussi d\u2019un hommage \u00e0 R\u00e9mi Fraisse, dans un contexte o\u00f9 l\u2019Etat fran\u00e7ais a par ailleurs \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 par la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme pour violation du droit \u00e0 la vie en f\u00e9vrier dernier.<\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 du drame, Non-lieu permet aussi de se questionner sur la fonction du th\u00e9\u00e2tre. Si instruire et divertir en sont les ma\u00eetres mots, alors il semble l\u00e9gitime de traiter de tels sujets en ce lieu. Transposer un langage judiciaire au th\u00e9\u00e2tre est toutefois p\u00e9rilleux, surtout si la volont\u00e9 affirm\u00e9e est de ne prendre aucune libert\u00e9 sur le cours de l\u2019enqu\u00eate. Ici, c\u2019est justement ce refus de la fiction qui donne sa force \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p>En choisissant de s\u2019appuyer exclusivement sur le dossier judiciaire le plus brut, Olivier Coulon-Jablonka et Sima Khatami brouillent la fronti\u00e8re entre repr\u00e9sentation et r\u00e9el. La sc\u00e8ne n\u2019est plus cet espace d\u2019illusion pour devenir un v\u00e9ritable lieu d\u2019enqu\u00eate. La v\u00e9rit\u00e9 ne se donne pas, dans une dimension heuristique : elle se cherche, et surtout elle se d\u00e9bat \u00e0 la sortie. Le spectateur devient ainsi juge et t\u00e9moin. L\u00e0 o\u00f9 la justice a clos le dossier, le th\u00e9\u00e2tre prend l\u2019initiative de le rouvrir. En bref, la pi\u00e8ce surprend par sa forme. Le sol couvert de terre ou encore le choix de projeter des images d\u2019archives lui conf\u00e8rent un statut \u00e0 part : entre la pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre et le spectacle participatif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Cr\u00e9dit photo : th\u00e9\u00e2tre Soprano<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre La Commune &#8211; Centre Dramatique National Samedi 18 octobre 2025 Dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, R\u00e9mi Fraisse, jeune militant \u00e9cologiste, est tu\u00e9 par une grenade. Six ans de bataille judiciaire plus tard, la justice conclut \u00e0 un non-lieu. La pi\u00e8ce [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":14963,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-14964","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-theatre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/14964","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14964"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/14964\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15020,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/14964\/revisions\/15020"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/14963"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14964"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14964"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14964"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}