{"id":15007,"date":"2025-11-10T16:35:33","date_gmt":"2025-11-10T16:35:33","guid":{"rendered":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=15007"},"modified":"2025-11-10T16:59:04","modified_gmt":"2025-11-10T16:59:04","slug":"thikra-night-of-remembering-par-aslan-mahmoud-bacha","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=15007","title":{"rendered":"Thikra: Night of Remembering &#8211; Akram Khan, Manal Aldowayan &#8211; Par Aslan Mahmoud-Bacha"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-small-font-size\">Th\u00e9\u00e2tre de la Ville<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Vendredi 17 octobre 2025<\/p>\n\n\n\n<p>Le chor\u00e9graphe britannique Akram Khan et la plasticienne Manal Al-Dowayan pr\u00e9sentent leur collaboration, Thikra : Night of Remembering, au th\u00e9\u00e2tre de la ville de Paris, pour une s\u00e9rie de plusieurs repr\u00e9sentations avant de poursuivre leur tourn\u00e9e \u00e0 Rome. Les gradins en demi-cercle de la grande salle ne sont pas sans rappeler les amphith\u00e9\u00e2tres antiques, et il y r\u00e8gne la m\u00eame climat d\u2019attente et d\u2019effervescence. Le public \u00e9tonne par sa joyeuse diversit\u00e9, et l\u2019on trouve aussi bien des th\u00e9\u00e2treux aguerris (nous ne dirons pas blas\u00e9s) que des lyc\u00e9ens perdus, sans doute tra\u00een\u00e9s de force par le p\u00f4le culturel de l\u2019\u00e9tablissement. Tous les \u00e2ges se trouvent, les genoux se cognent dans les si\u00e8ges serr\u00e9s, et le velours c\u00f4tel\u00e9 fr\u00f4le le denim et le coton molletonn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La lumi\u00e8re, g\u00e9n\u00e9reuse sinon brutale, ne suffit pas \u00e0 d\u00e9s\u00e9paissir l\u2019invincible p\u00e9nombre de la grande salle, qui proc\u00e8de d\u2019une aura \u00e9trange, \u00e0 la fois spirituelle et herm\u00e9tique. On sent une pr\u00e9sence \u00e9teinte, en arri\u00e8re-fond, comme la conscience endormie d\u2019une tr\u00e8s vieille entit\u00e9, r\u00e9veill\u00e9e plus qu\u2019\u00e0 son tour. C\u2019est comme si la somme de toutes les repr\u00e9sentations qui s\u2019y sont jou\u00e9es avaient fini par produire \u00e0 la longue un caract\u00e8re de la grande salle, un temp\u00e9rament panach\u00e9, tant\u00f4t sinistre ou \u00e9clatant, mais bien vif, et charg\u00e9 de toutes les \u00e9motions senties et projet\u00e9es en lui. La grande salle n\u2019est pas sans caprice, et plus d\u2019un spectateur succombe \u00e0 l\u2019insolente hauteur des marches. \u00c0 d\u00e9faut de mourir sur sc\u00e8ne, la belle mort que ce serait !<\/p>\n\n\n\n<p>Un bruit sourd, qui semble venir de partout \u00e0 la fois, une voix sans corps, interrompt imp\u00e9rieusement le bavardage du public. Surpris que le spectacle commence \u00e0 l\u2019heure pr\u00e9vue \u2013 prodige de mise en sc\u00e8ne ! \u2013 les spectateurs se calment pourtant assez vite, et accordent une attention d\u00e9f\u00e9rente, non partag\u00e9e,       une attention de bon \u00e9l\u00e8ve, au centre de la sc\u00e8ne qui s\u2019\u00e9claire doucement.<\/p>\n\n\n\n<p>Une \u00e9trange structure monolithique occupe le point focal du plateau. Il s\u2019agit d\u2019une esp\u00e8ce de caverne form\u00e9e par la juxtaposition hasardeuse de larges blocs de pierres. Les fameux menhirs d\u2019Ast\u00e9rix dans un cadre certes moins l\u00e9ger. Sur le flanc gauche, un escalier demi-colima\u00e7on, taill\u00e9 dans le brut du mat\u00e9riau, m\u00e8ne au plateau sup\u00e9rieur, c&rsquo;est-\u00e0-dire le toit de la caverne. La raison sait bien qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un d\u00e9cor de th\u00e9\u00e2tre, une composition en carton-p\u00e2te, mais l\u2019\u0153il s\u2019y perd et s\u2019y croit dans l\u2019ambiance qui fait tr\u00e8s 11 000 avant J.-C. Il s\u2019agit d\u2019un d\u00e9cor minimaliste, qui ne changera pas, et qui cherche \u00e0 rendre sobrement les \u00e9tendues d\u00e9sertiques du d\u00e9sert saoudien, dans lequel ont pass\u00e9 mille g\u00e9n\u00e9rations de peuplades diverses.<\/p>\n\n\n\n<p>On per\u00e7oit des formes mal d\u00e9finies, dont certaines en mouvement ; quelque chose g\u00eet au sol (accroupie, allong\u00e9, tordue, tass\u00e9e ?) et autre chose se d\u00e9ploie sur le plateau, debout et hi\u00e9ratique. Encore que rien n\u2019est s\u00fbr puisque l\u2019\u00e9clairage, qui a pris sournoisement une teinte orang\u00e9e, occasionne plus de questions que de r\u00e9ponses. Le spectateur attentif devine plus qu\u2019il ne voit des silhouettes inqui\u00e9tantes et dramatiques. Pour les premi\u00e8res secondes du spectacle, ce sont les ombres qui tiennent la vedette, bien plus que les corps. Le bruit sourd du d\u00e9but, hach\u00e9 en heurts, s\u2019est rythm\u00e9 en cadence tandis que les performeuses se distinguent enfin.<\/p>\n\n\n\n<p>Une dizaine de danseuses jaillissent du n\u00e9ant. Les r\u00f4les sont marqu\u00e9s par les tenues \u00e0 la fois pr\u00e8s du corps et drap\u00e9es, \u0153uvre de la plasticienne Manal AlDowayan. On distingue une matriarche en costume d\u2019apparat rouge, une jeune fille en blanc, deux \u00e9nigmatiques personnages en noirs, et le reste en bleu sombre uniforme. La hi\u00e9rarchie est ais\u00e9ment d\u00e9chiffrable et la dynamique des danses ajoute \u00e0 cette coh\u00e9rence. L\u2019intrigue se livre pas \u00e0 pas, et l\u2019on comprend qu\u2019il s\u2019agit justement de hi\u00e9rarchie et de qui occupera quelle place. Les cheveux sont d\u00e9li\u00e9s et occupent les regards lors d\u2019une \u00e9tonnante sc\u00e9nographie, aux mouvements vifs et pr\u00e9cis, qui rel\u00e8vent plus de la transe collective que du spectacle. Les mouvements sont inspir\u00e9s des danses traditionnelles des diverses r\u00e9gions de l\u2019Inde m\u00e9di\u00e9vale,          et l\u2019on y retrouve aussi bien le bharatanatyam (sud de l\u2019Inde) que le kathak (nord de l\u2019Inde). \u00c0 cela s\u2019ajoute des emprunts \u00e0 la danse arabe et contemporaine, pour former une chor\u00e9graphie minutieuse et tr\u00e8s \u00e9prouvante. La pi\u00e8ce est divis\u00e9e en trois grandes parties : la premi\u00e8re dynamique, la seconde qu\u2019on dira volontiers plus \u00e9l\u00e9giaque, et la troisi\u00e8me quelque part entre les deux. La premi\u00e8re partie surprend par le chaos apparent qui est en fait parfaitement millim\u00e9tr\u00e9. Les mots eux-m\u00eames semblent trop lourds pour rendre la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 des danseuses qui vont dans tous les sens. Plus que des femmes, ce sont des pens\u00e9es qui se heurtent.<\/p>\n\n\n\n<p>La seconde partie surtout retient l\u2019attention. Les mouvements sont alors suspendus et comme contemplatifs au son de la musique devenue m\u00e9lancolique, sans vraiment qu\u2019on le remarque. On croit entendre derri\u00e8re les notes le bruit du vent et chants des oiseaux. Une certaine tristesse se d\u00e9ploie dans les corps qui tant\u00f4t vibraient de pas jet\u00e9s et de brusques demi-tours, sans pour autant \u00f4ter quoique ce soit \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 du jeu des danseuses. Le plus l\u00e9ger mouvement des doigts proc\u00e8de d&rsquo;une ind\u00e9finissable violence, et la sc\u00e8ne, pour un quart d\u2019heure, a des allures d\u2019op\u00e9ra-ballet. Les performeuses jouent leur r\u00f4le \u00e0 fond, et m\u00eame si l\u2019on distingue mal leurs visages dans les gradins, on ressent la distorsion des traits, tendus ou d\u00e9form\u00e9s par l\u2019\u00e9motion. D&rsquo;o\u00f9 leur vient tant de gr\u00e2ce dans le silence ? Aucune ne parle, mais c&rsquo;est tout un po\u00e8me dans chaque saccade.<\/p>\n\n\n\n<p>La derni\u00e8re partie d\u00e9noue l\u2019intrigue sur un sch\u00e9ma cyclique, et la matriarche reprend sa place sur le plateau tandis qu\u2019une silhouette blanche s\u2019affale au sol. La pi\u00e8ce s\u2019ach\u00e8ve sur le tableau initial, comme si rien n\u2019avait eu lieu. \u00c0 peine le rideau tomb\u00e9 et le salut rendu, les spectateurs reprennent leur discussion l\u00e0 o\u00f9 elles \u00e9taient, et le prosa\u00efsme du quotidien \u2013 un blabla de parking et de restaurant \u2013 se r\u00e9impose. Nous ne pouvons que constater la triste imperm\u00e9abilit\u00e9 du monde moderne que rien n&rsquo;\u00e9merveille plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, la pi\u00e8ce r\u00e9alise un assez beau m\u00e9lange de genre dans une unit\u00e9 habilement maitris\u00e9e, non sans travail. On comprend assez vite qu\u2019il est question de spiritualit\u00e9 et que les artistes ont cherch\u00e9 \u00e0 recr\u00e9er, pour une heure, un \u00e9pisode ritu\u00e9lique des anciens temps, que le spectateur chanceux aurait surpris en secret. Les auteurs ont expliqu\u00e9 en interview avoir une conception circulaire du temps et de l\u2019h\u00e9ritage ancestrale, offert par le pass\u00e9 et qu\u2019il faut rendre dans le futur. Le titre de la pi\u00e8ce, Thikra, signifie d\u2019ailleurs \u00ab souvenir \u00bb en arabe, avec l\u2019id\u00e9e de comm\u00e9morer une disparition ou de transmettre un h\u00e9ritage. \u00c0 noter dans tout ceci l\u2019importance du f\u00e9minin (aucun danseur dans la troupe) qui \u00e9clate surtout dans le personnage de la matriarche, celle qui \u00ab m\u00e8ne la danse \u00bb du d\u00e9but \u00e0 la fin. La port\u00e9e et la symbolique de la figure maternelle a profond\u00e9ment marqu\u00e9 les auteurs, Akram Khan et Manal Al Dowayan, de leurs propres l\u2019aveu. Pourtant, un autre r\u00f4le se d\u00e9marque. Celui de la pr\u00eatresse sacr\u00e9e, un des deux personnages noirs, une grande blonde, aux membres interminables, qui laisse \u00e0 l\u2019esprit l\u2019impression la plus durable par ses gestes redoutables et le s\u00e9rieux effrayant avec lequel elle interpr\u00e8te son r\u00f4le. Ce qui n\u2019\u00e9tait au demeurant qu\u2019une expression po\u00e9tique devient par son jeu une exp\u00e9rience quasi-religieuse. \u00c0 notre sens, c\u2019\u00e9tait l\u00e0 le vrai propos de la pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi donc, Thikra est essentiellement une affaire de connexion, le lien perdu, rappel\u00e9 un bref instant, du pr\u00e9sent avec un pass\u00e9 imm\u00e9moriel, de l\u2019ici du r\u00e9f\u00e9rent occidental avec le lointain des peuples asiatiques. Derri\u00e8re la technicit\u00e9 des mouvements et la simplicit\u00e9 du d\u00e9cor, une br\u00e8ve histoire du temps et de l\u2019espace s\u2019est laiss\u00e9 raconter, ou du moins, surprendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Cr\u00e9dit photo : Camilla Greenwell<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre de la Ville Vendredi 17 octobre 2025 Le chor\u00e9graphe britannique Akram Khan et la plasticienne Manal Al-Dowayan pr\u00e9sentent leur collaboration, Thikra : Night of Remembering, au th\u00e9\u00e2tre de la ville de Paris, pour une s\u00e9rie de plusieurs repr\u00e9sentations avant de poursuivre leur tourn\u00e9e \u00e0 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":15009,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-15007","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-danse"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/15007","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15007"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/15007\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15028,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/15007\/revisions\/15028"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/15009"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15007"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15007"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15007"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}