{"id":15125,"date":"2026-01-19T16:53:28","date_gmt":"2026-01-19T16:53:28","guid":{"rendered":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=15125"},"modified":"2026-01-19T16:53:28","modified_gmt":"2026-01-19T16:53:28","slug":"the-work-par-lilou-prodhomme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=15125","title":{"rendered":"The Work &#8211; Par Lilou Prodhomme"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-small-font-size\">Od\u00e9on Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Europe &#8211; Ateliers Berthier <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Samedi 20 d\u00e9cembre 2025<\/p>\n\n\n\n<p>Au centre de la sc\u00e8ne, \u00e9troite, deux fauteuils accueillant \u00e0 gauche X\u00e9nia et \u00e0 droite son interlocuteur, le pr\u00e9sentateur de ce show t\u00e9l\u00e9 dont nous sommes les spectateurs. Le malaise s\u2019installe petit \u00e0 petit. Les deux personnages sont strictement semblables, tous deux portent un masque de silicone sans expression, sans aucune marque de distinction. \u00c0 gauche de la sc\u00e8ne, une cahute multicolore tranche avec le d\u00e9cor froid du plateau t\u00e9l\u00e9. Pas de place au naturel dans <em>The Work<\/em>, tout a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pr\u00e9enregistr\u00e9, dialogues et m\u00eame rire des spectateurs. Les personnages qui constitueront la pi\u00e8ce se montrent progressivement, rev\u00eatant tous le m\u00eame masque. L\u2019objectif de cette entrevue t\u00e9l\u00e9 nous appara\u00eet progressivement : X\u00e9nia est ici pour nous parler de son \u0153uvre, une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre retra\u00e7ant sa vie. Lev\u00e9e de rideau, pour de vrai cette fois. Nous sommes tous invit\u00e9s \u00e0 descendre pour entrer dans la psych\u00e9 de X\u00e9nia.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Jonch\u00e9s sur leur perchoir, les spectateurs se risquent \u00e0 descendre lentement des gradins pour explorer la sc\u00e8ne, renon\u00e7ant par la m\u00eame occasion \u00e0 leur statut d\u2019observateur intouchable. Je d\u00e9crirais la sc\u00e8ne telle que ceci : vaste et organis\u00e9e en petits espaces repr\u00e9sentant des pi\u00e8ces, une chambre, un salon. Des minis sc\u00e8nes dans la sc\u00e8ne. Certaines sont ouvertes, l\u2019absence de cloison destin\u00e9e \u00e0 pr\u00e9server l\u2019intimit\u00e9 des lieux nous projette bon gr\u00e9 mal gr\u00e9 dans une intimit\u00e9 impos\u00e9e aux spectateurs. Les fronti\u00e8res de l\u2019intime sont suspendues. La sc\u00e8ne est parsem\u00e9e de motifs abstraits, r\u00e9alisant des m\u00e9langes \u00e9tonnants contrastant avec un salon sans personnalit\u00e9, totalement neutre. Un \u00e9cran g\u00e9ant nous surplombe, livrant des images dont le sens nous \u00e9chappe. L\u2019ensemble forme un d\u00e9cor aux contours flous, satur\u00e9 de motifs \u00e9tranges, de mati\u00e8res brutes. On est projet\u00e9 dans l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de la psych\u00e9 de X\u00e9nia. Nous sommes invit\u00e9s \u00e0 explorer nous-m\u00eames ces diff\u00e9rents espaces, p\u00e9n\u00e9trant dans l\u2019intimit\u00e9 de cette femme, dans sa m\u00e9moire, ses \u00e9motions et ses traumatismes. On trouve, dans la hutte pr\u00e9sente d\u00e8s l\u2019ouverture du spectacle, une X\u00e9nia agonisante, allong\u00e9e dans un lit. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s, une figure \u00e9trange nous appara\u00eet, une vieille femme, dont le genre est cette fois-ci bien d\u00e9fini car elle est et restera tout au long du spectacle l\u2019unique personnage n\u2019ayant pas de masque.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Plusieurs raisons pourraient permettre d\u2019expliquer le choix de dissimuler les identit\u00e9s personnelles des com\u00e9diens derri\u00e8re ces masques polis. Il serait d\u2019ailleurs plus juste ici de parler de figures que de personnages. Il pourrait s\u2019agir de la volont\u00e9 de repr\u00e9senter la d\u00e9personnalisation, propre au traumatisme. D\u00e9personnalisation de soi et des autres, ce qui pourrait aussi bien expliquer l\u2019univers \u00e9trange dans lequel nous sommes projet\u00e9s, th\u00e9\u00e2tre possible de d\u00e9r\u00e9alisation. Tout est autre et rien n\u2019est soi, la m\u00e9moire trouble les visages, les r\u00f4les des uns et des autres ne sont plus clairement d\u00e9finis et peuvent s\u2019interchanger. Le spectateur est plus proche des com\u00e9diens que jamais, sur un plan physique comme psychique. Le retrait de la personnalit\u00e9 des com\u00e9diens pourrait \u00eatre la volont\u00e9 que tout un chacun puisse se reconna\u00eetre derri\u00e8re ce masque. C\u2019est ce qui rend la limite entre eux et nous si t\u00e9nue, et peut-\u00eatre accro\u00eet l\u2019inconfort ambiant. Ces masques, s\u2019ils nous rapprochent, mettent aussi de la distance. Ces personnages qui jouent sa vie sont aussi une fa\u00e7on symbolique forte de s\u2019en \u00e9loigner, de reprendre le contr\u00f4le de son v\u00e9cu.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Une figure se d\u00e9tache sur laquelle il est bon de s\u2019attarder : la \u00ab m\u00e8re \u00bb. Il n\u2019est jamais fait mention clairement qu\u2019il s\u2019agit de la m\u00e8re de X\u00e9nia, mais elle semble toutefois incarner une figure maternelle. Elle veille sur X\u00e9nia comme un fant\u00f4me hante ses vivants. Ou peut-\u00eatre est-ce l\u2019incarnation des traumatismes qui p\u00e8sent sur elle, ne cessant de la tourmenter. Ce personnage se mouvoit, pense et s\u2019exprime totalement librement, \u00e9chappant au contr\u00f4le de X\u00e9nia. Plus la pi\u00e8ce progresse et plus cette pr\u00e9sence occupe l\u2019espace. Cette femme tente de minimiser les peurs et les souvenirs de X\u00e9nia : \u00ab tout va bien aller. Tu vas mourir et c\u2019est comme \u00e7a. \u00bbCette m\u00e8re symbolise ce qu\u2019elle a transmis \u00e0 sa fille : le d\u00e9ni. D\u2019abord de son \u00e9tat en le dissimulant \u00e0 sa fille ; \u00e9tant souffrante, elle d\u00e9c\u00e8de dans l\u2019enfance de X\u00e9nia. La cause de sa disparition est n\u00e9anmoins inconnue, cet \u00e9l\u00e9ment \u00e9tant absent de son r\u00e9cit. La m\u00e9moire traumatique est pleine de manques et d\u2019incoh\u00e9rences. Le d\u00e9ni se manifeste aussi au travers du propre traumatisme de X\u00e9nia qu\u2019elle ignore elle-m\u00eame.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>De plus, il s\u2019agit de l\u2019unique personnage \u00e0 communiquer en fran\u00e7ais, tous les autres com\u00e9diens s\u2019exprimant en anglais, cr\u00e9ant un foss\u00e9 entre eux, deux mondes diff\u00e9rents. L\u2019anglais peut repr\u00e9senter l\u2019universalit\u00e9 de la pi\u00e8ce, le souhait de gommer l\u2019influence de la culture sur cette exp\u00e9rience cens\u00e9e \u00eatre universelle. Tandis que le fran\u00e7ais nous ram\u00e8ne \u00e0 quelque chose de beaucoup plus personnel, presque de l\u2019ordre de l\u2019intime. Elle s\u2019exprime dans notre langue, elle est presque la part instinctive de X\u00e9nia. La repr\u00e9sentation personnelle de son histoire, sa v\u00e9rit\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p><em>The Work <\/em>est l\u2019incarnation m\u00eame d\u2019un spectacle vivant qui red\u00e9finit les codes du th\u00e9\u00e2tre traditionnel. C\u2019est une pi\u00e8ce qui n\u2019est pas destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre comprise mais \u00e0 \u00eatre v\u00e9cue, permettant au spectateur de vivre le sentiment m\u00eame de confusion, de perturbation, d\u2019irr\u00e9el. \u00c0 le mettre au c\u0153ur m\u00eame du v\u00e9cu traumatique, en le brusquant un peu, en le poussant \u00e0 vivre quelque chose dont il ne souhaite pas faire partie. Brutalit\u00e9 et violence que l\u2019on retrouve au c\u0153ur m\u00eame du traumatisme. C\u2019est \u00ab forcer \u00bb le spectateur \u00e0 entrer en empathie avec X\u00e9nia. Il n\u2019y a plus de distance s\u00e9curisante entre le spectateur et la sc\u00e8ne. On observe une abolition pure des fronti\u00e8res.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Cette pi\u00e8ce \u00e9tait pour X\u00e9nia l\u2019occasion de r\u00e9\u00e9crire son pass\u00e9, son histoire et sa violence au sens propre, par la r\u00e9\u00e9criture de sa vie sous la forme d\u2019un spectacle, pour lui donner un sens acceptable, pour se r\u00e9approprier sa vie. Quant \u00e0 l\u2019origine de son traumatisme, l\u2019objectif n\u2019est pas de nous en apporter une interpr\u00e9tation mais de flouter notre conscience des faits. Les reviviscences et la confusion des \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s am\u00e8nent \u00e0 rejouer sans cesse des fragments de son histoire, depuis les souvenirs qui lui sont propres avec son regard pass\u00e9 d\u2019enfant. Dans la pi\u00e8ce, la figure paternelle est floue, les r\u00f4les respectifs des personnages sont parfois mal d\u00e9finis. Une des sc\u00e8nes pr\u00e9pond\u00e9rantes, et qui est rejou\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises, est une sc\u00e8ne o\u00f9 X\u00e9nia et un homme dont on suppose qu\u2019il est son p\u00e8re sont incit\u00e9s \u00e0 jouer une relation sexuelle. Mal \u00e0 l\u2019aise, les com\u00e9diens refusent puis s\u2019essayent \u00e0 l\u2019exercice sans jamais aboutir. La com\u00e9dienne cens\u00e9e jouer X\u00e9nia s\u2019arr\u00eate et s\u2019interpose en disant : \u00ab ce n\u2019est pas ce que X\u00e9nia aurait fait. \u00bb On comprend alors que X\u00e9nia essaye de r\u00e9\u00e9crire son histoire, trouver des justifications \u00e0 ces \u00e9v\u00e9nements, mettre de l\u2019ordre dans sa pens\u00e9e, occulter la r\u00e9alit\u00e9 inacceptable.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Pour conclure, chaque com\u00e9dien vient se placer dans les petites pi\u00e8ces qui repr\u00e9sentent des passages de la vie de X\u00e9nia. Tous d\u00e9boutonnent et abaissent leurs pantalons, extirpant de leurs sous-v\u00eatements une substance g\u00e9latineuse d\u2019abord, puis du sang coulant abondamment. Mais pourquoi cl\u00f4turer la pi\u00e8ce sur une telle violence, une symbolique aussi puissante alors que jusqu\u2019ici toute la pi\u00e8ce s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9e en demi-teinte ? Cette sc\u00e8ne provoque malaise, sid\u00e9ration, rejet, d\u00e9go\u00fbt et pourrait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une expression du corps alors m\u00eame que l\u2019esprit reste herm\u00e9tique, la m\u00e9moire difficilement p\u00e9n\u00e9trable. Elle reconna\u00eet l\u2019existence du traumatisme avant la prise de conscience de l\u2019esprit. On ne peut n\u00e9anmoins pas pr\u00e9juger que ce traumatisme fut un viol. Le sexe ici n\u2019est pas \u00e0 proprement parler le lieu du traumatisme mais pourrait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme un lieu de honte, de chose cach\u00e9e, refoul\u00e9e, inconnue. Cette sc\u00e8ne rend le traumatisme dissimul\u00e9 visible avec toute sa violence et ce choc, preuve d\u2019une blessure profonde. La r\u00e9p\u00e9tition de cette sc\u00e8ne par tous les com\u00e9diens, repr\u00e9sentant des moments temporellement distincts de la vie de X\u00e9nia, montre que le traumatisme est vou\u00e9 \u00e0 se reproduire, il ne dispara\u00eet pas, ne s\u2019att\u00e9nue pas avec le temps. Elle le porte litt\u00e9ralement en elle.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourquoi ce titre <em>The Work <\/em>? Peut-\u00eatre s\u2019agit-il du travail du deuil, de la m\u00e9moire, th\u00e9rapeutique. Le travail de cette femme et de ces spectateurs, de leur malaise : reflet que ce qui se passe dans ces sc\u00e8nes est anormal. Parfois, la prise de conscience d\u2019un traumatisme peut se faire par le biais du regard d\u2019autrui, et nous montre aussi que ces situations, ces traumas racont\u00e9s, peuvent \u00eatre une source de jugement de ce regard ext\u00e9rieur. On ne conna\u00eet pas l\u2019histoire derri\u00e8re <em>The Work<\/em>, on ne fait que la vivre ; accepter ce flou est perturbant mais peut-\u00eatre est-ce ce qu\u2019il y a de plus repr\u00e9sentatif du v\u00e9cu r\u00e9el d\u2019un traumatisme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On finit par ressortir de cette pi\u00e8ce comme en se r\u00e9veillant d\u2019un mauvais r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Cr\u00e9dit photo : Moritz Haase<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Od\u00e9on Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Europe &#8211; Ateliers Berthier Samedi 20 d\u00e9cembre 2025 Au centre de la sc\u00e8ne, \u00e9troite, deux fauteuils accueillant \u00e0 gauche X\u00e9nia et \u00e0 droite son interlocuteur, le pr\u00e9sentateur de ce show t\u00e9l\u00e9 dont nous sommes les spectateurs. Le malaise s\u2019installe petit \u00e0 petit. 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