{"id":186,"date":"2015-10-14T20:00:58","date_gmt":"2015-10-14T19:00:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/chroniques\/?p=186"},"modified":"2015-10-14T20:00:58","modified_gmt":"2015-10-14T19:00:58","slug":"vu-du-pont","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=186","title":{"rendered":"Vu du pont"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Od\u00e9on | <a href=\"http:\/\/www.theatre-odeon.eu\/fr\/2015-2016\/spectacles\/vu-du-pont\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est sur un lev\u00e9 de rideau atypique que d\u00e9marre Vu du Pont de Arthur Miller (1956), mis en sc\u00e8ne par le belge Ivo van Hove\u00a0: une grosse boite noire s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve sur un espace blanc, encadr\u00e9 par des bancs noirs et transparents, avec pour seuls \u00e9l\u00e9ments sc\u00e9niques une table basse et une porte ouverte au lointain. Si le mot d&rsquo;ordre de la sc\u00e9nographie semble \u00eatre l&rsquo;\u00e9puration, ce n&rsquo;est que pour mieux r\u00e9v\u00e9ler une mise en sc\u00e8ne subtile et puissante, \u00e0 commencer par le placement du public. Dispos\u00e9 autour du plateau, il est imm\u00e9diatement \u00e9tabli en position de voyeur d&rsquo;un intime, celui de Eddie, le docker, interpr\u00e9t\u00e9 par Charles Berling, de sa femme B\u00e9atrice, Caroline Proust, et de leur fille adoptive Catherine, qu&rsquo;incarne Pauline Cheviller. Cet intime devient tour \u00e0 tour int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, sans aucun changement de d\u00e9cor, mais par un fin jeu de lumi\u00e8res, une narration performative men\u00e9e par Alain Fromager dans le r\u00f4le de l&rsquo;avocat Alfieri, et des d\u00e9placements corporels savamment orchestr\u00e9s. Mais c&rsquo;est le tragique qui vient pleinement r\u00e9v\u00e9ler la force symbolique de la chor\u00e9graphie. En effet, B\u00e9atrice, constamment plac\u00e9e en diagonale entre Eddie et sa fille y r\u00e9alise son r\u00f4le de confidente entremetteuse, tout comme Marco celui de h\u00e9ros tragique implacablement destin\u00e9 \u00e0 tuer Eddie, suite \u00e0 la splendide sc\u00e8ne de la chaise lev\u00e9e. \u00ab\u00a0Maintenant, le ressort est band\u00e9\u00a0\u00bb comme dit le ch\u0153ur dans l&rsquo;Antigone de Anouilh, et \u00ab\u00a0cela n&rsquo;a plus qu&rsquo;\u00e0 se d\u00e9rouler tout seul\u00a0\u00bb\u00a0; les tentatives d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es de B\u00e9atrice ou de l&rsquo;avocat pour convaincre les partis ne changeront ni le regard sombre, terrible et profond de Eddie, ni la qu\u00eate l\u00e9gitime de vengeance de Marco, le clandestin italien bafou\u00e9. Un puissant sentiment d&rsquo;impuissance et de d\u00e9tresse envahit l&rsquo;espace et place chacun face \u00e0 ses valeurs, \u00e0 son sens de l&rsquo;honneur, sans pour autant qu&rsquo;une charge morale nous p\u00e8se. L\u00e0 est la prouesse des com\u00e9diens qui, tout en diffusant une poignante fatalit\u00e9, donnent \u00e0 voir des \u00e9motions pures et simples, des r\u00e9actions fond\u00e9es et toutes humaines, \u00e0 tout spectateur qui saura r\u00e9agir, sinon s&rsquo;y reconna\u00eetre.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Clim\u00e8ne Perrin<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vu du pont, celui dans l\u2019\u0153uvre de Miller (1955) repr\u00e9sente l&rsquo;immense pont de Brooklyn par-dessous lequel se d\u00e9roule l&rsquo;action tragique. Dans un New York prol\u00e9taire des ann\u00e9es 50, Miller d\u00e9peint la vie des habitants du quartier portuaire de Red Hook. Vu du pont, comme pour d\u00e9crire le positionnement des spectateurs dans l&rsquo;espace ; le dispositif est tel que chacun surplombe et encercle la sc\u00e8ne th\u00e9\u00e2trale. Le spectateur d\u00e9tient une place primordiale, sa vision y est centrale, il est celui qui observe de loin le microcosme qui se donne \u00e0 voir sous ses yeux. Tout se passe comme si le spectateur \u00e9tait sur le pont \u00e9ponyme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eddie Carbonne (jou\u00e9 par un talentueux Charles Berling), docker et figure respect\u00e9e du quartier vit avec sa femme B\u00e9atrice et sa ni\u00e8ce qu&rsquo;il consid\u00e8re comme sa propre fille, Catherine. L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment perturbateur est l&rsquo;arriv\u00e9e dans cette famille, de deux parents italiens. Marco et Rodolpho, cousins de B\u00e9atrice, dont le premier poss\u00e8de une conception luth\u00e9rienne du travail : l&rsquo;\u00e9thique du labeur,\u00a0 \u00ab le travail comme m\u00e9rite pour acqu\u00e9rir le salut \u00bb. Rodolpho quant \u00e0 lui, est beaucoup plus fantasque, ses actions se campent sur un certain mod\u00e8le am\u00e9ricain, <em>American way of life<\/em>. Catherine s&rsquo;\u00e9prend de Rodolpho, ce qui n&rsquo;est pas du go\u00fbt d&rsquo;Eddie, qui a inscrit leurs rapports dans une relation quasi incestueuse. Personne ne lui \u00f4tera \u00ab sa Kathy \u00bb, et certainement pas ce voyou de Rodolpho. C&rsquo;est le point de d\u00e9part de l&rsquo;action tragique&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La cr\u00e9ation originale du metteur en sc\u00e8ne belge donne toute son ampleur \u00e0 l&rsquo;oeuvre d&rsquo;Arthur Miller, le tour de force r\u00e9side ici dans la sc\u00e9nographie. Le d\u00e9cor est minimaliste, \u00ab comme dans la trag\u00e9die grecque, o\u00f9 il suffit d&rsquo;une fa\u00e7ade de palais et d&rsquo;une porte \u00bb explique Ivo van Hove. Le d\u00e9nouement, moment durant lequel l&rsquo;hubris des personnages (notamment Eddie Carbonne et Marco) est \u00e0 son paroxysme, cristallise toutes les tensions, les n\u0153uds de la narration. Ce climax final est servi par des artifices techniques \u2013 dont on taira le nom pour ne pas g\u00e2cher la surprise \u2013 qui rendent la sc\u00e8ne \u00e0 la fois bouleversante et magnifique. La mise en sc\u00e8ne est fluide, bien que surprenante par moments, et l&rsquo;utilisation d&rsquo;un narrateur, l&rsquo;avocat Alfieri (tout comme dans la pi\u00e8ce de Miller) \u00e9claire l&rsquo;action. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs l&rsquo;avocat (Alain Fromager) qui fait le pont entre le spectateur et ce qui se passe sur la sc\u00e8ne. \u00ab Je suis un homme de loi ! \u00bb mart\u00e8le Alfieri, tiraill\u00e9 par ses valeurs, situ\u00e9 entre la justice qu&rsquo;il a choisi d&rsquo;exercer et le monde d&rsquo;Eddie Carbonne qu&rsquo;il comprend compl\u00e8tement, auquel il a autrefois appartenu. Le spectateur, le badaud accoud\u00e9 \u00e0 ce pont, vient d&rsquo;assister \u00e0 une trag\u00e9die, de celles qui laissent pantois.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Lydia Qu\u00e9rin<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est au c\u0153ur du 17e arrondissement, dans les Ateliers Berthier que la repr\u00e9sentation de Vu du pont d&rsquo;Arthur Miller a eu lieu ce mercredi 14 octobre. Dans cette pi\u00e8ce s&rsquo;imbriquent deux intrigues. Une trag\u00e9die familiale : Eddie, un docker, vit avec son \u00e9pouse B\u00e9atrice et leur ni\u00e8ce orpheline Catherine ; l&rsquo;amour paternel d&rsquo;Eddie envers Catherine fait obstacle \u00e0 l&rsquo;\u00e9mancipation de la jeune fille et, devenant de plus en plus malsain, il finit par d\u00e9boucher sur une tension sexuelle, signal pour Catherine qui quitte d\u00e9finitivement le cocon familial. A cela se m\u00eale une seconde intrigue qui rejoint la premi\u00e8re : deux cousins de B\u00e9atrice, Marco et Rodolpho, fuyant la mis\u00e8re d&rsquo;Italie, arrivent ill\u00e9galement aux \u00c9tats-Unis et trouvent refuge chez Eddie. Catherine s\u2019\u00e9prend de Rodolpho ce qui ne tarde pas \u00e0 provoquer la m\u00e9fiance d&rsquo;Eddie. Fatalement, le d\u00e9nouement sera tragique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Suivant le projet de l&rsquo;auteur qui avait \u00ab voulu \u00e9crire une trag\u00e9die grecque \u00bb, Ivo van Hove a opt\u00e9 pour une disposition \u00e0 l&rsquo;antique et les Ateliers Berthier, par la mobilit\u00e9 des gradins, offrent de multiples possibilit\u00e9s de configuration sc\u00e9nique. L&rsquo;espace en h\u00e9micycle permet ainsi au public d&rsquo;entourer l&rsquo;aire de jeu, et de ressentir par l\u00e0 m\u00eame le temps de la repr\u00e9sentation, un sentiment intense de claustrophobie. Le go\u00fbt de Miller pour le th\u00e9\u00e2tre antique se ressent dans le personnage de l&rsquo;avocat Alfieri, t\u00e9moin de l&rsquo;intrigue, qui semble se substituer au coryph\u00e9e, unique lien entre les personnages et les spectateurs. En effet, hormis Alfieri, il est surprenant de constater l&rsquo;absence d&rsquo;apart\u00e9s, de monologues, ou de signes clairs de double \u00e9nonciation. Un quatri\u00e8me mur se dresse face au spectateur et l&rsquo;invite ainsi \u00e0 s&rsquo;\u00e9mouvoir tout en gardant en \u00e9veil son jugement. Ivo van Hove a fait le pari ambitieux de repr\u00e9senter sur un m\u00eame espace sc\u00e9nique plusieurs espaces dramatiques : ainsi les personnages se trouvant dans la maison d&rsquo;Eddie sont sur sc\u00e8ne en m\u00eame temps que des personnages se trouvant dans le cabinet de l&rsquo;avocat Alfieri. Ce brouillage spatial s&rsquo;accompagne d&rsquo;un brouillage temporel : l&rsquo;intrigue se d\u00e9roule sur plusieurs mois, mais la dramaturgie fait en sorte de donner un sentiment de mouvement continu. Ivo van Hove joue sur la densit\u00e9 de la dur\u00e9e et dans certaines sc\u00e8nes le temps semble s&rsquo;\u00eatre allong\u00e9. Le tictac d&rsquo;un m\u00e9tronome r\u00e9sonne dans les haut-parleurs comme un glas fun\u00e8bre et alourdit ce sentiment de temporalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La sc\u00e9nographie minimaliste s&rsquo;apparente une fois encore \u00e0 la sobri\u00e9t\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre grec : une fa\u00e7ade sobre pr\u00e9sentant une ouverture dans le fond de la sc\u00e8ne, et une avanc\u00e9e rectangulaire. Cette simplicit\u00e9 ajoute une nouvelle dimension au brouillage spatial, le spectateur ne sait plus bien si la sc\u00e8ne qu&rsquo;il voit se d\u00e9roule dans un espace clos et int\u00e9rieur, ou un espace ouvert et ext\u00e9rieur. La repr\u00e9sentation semble faire de l&rsquo;ext\u00e9rieur m\u00eame un espace d&rsquo;enfermement et ce d\u00e8s le d\u00e9but de la pi\u00e8ce. L&rsquo;ouverture se fait au sens litt\u00e9ral par un lever tr\u00e8s lent du rideau, suivant les contours de la sc\u00e8ne, donnant l&rsquo;illusion d&rsquo;une bo\u00eete qui s&rsquo;ouvre. Il ne se l\u00e8ve toutefois pas compl\u00e8tement et plane au-dessus des com\u00e9diens telle une chape de plomb pr\u00eate \u00e0 s&rsquo;effondrer \u00e0 tout moment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Intro\u00eft du Requiem de Faur\u00e9 donne d&#8217;embl\u00e9e la tonalit\u00e9 de la pi\u00e8ce et la relecture particuli\u00e8re qu&rsquo;en fait Van Hove. Vu du pont est per\u00e7ue comme une messe des morts. La sc\u00e8ne de douche qui ouvre la pi\u00e8ce rappelle ainsi cette ancienne pratique chr\u00e9tienne consistant \u00e0 laver le mort avant son passage dans l&rsquo;au-del\u00e0. Le Libera Me concluant la pi\u00e8ce, \u00ablib\u00e8re \u00bb la tension qui avait atteint son paroxysme. Les corps entrem\u00eal\u00e9s symbolisant cette tension, se d\u00e9nouent \u00e0 la mort d&rsquo;Eddie. La musique r\u00e9sonne au moment o\u00f9 une pluie de sang s&rsquo;abat sur la sc\u00e8ne. La catharsis a eu lieu, le sang a \u00e9t\u00e9 vers\u00e9 sur sc\u00e8ne. Cette purification par le sang accompagn\u00e9e d&rsquo;une musique sacr\u00e9e semble faire de cette pi\u00e8ce une parabole religieuse. La justesse tant dans la mise en sc\u00e8ne que dans le jeu des com\u00e9diens ont rendu service \u00e0 cette pi\u00e8ce peu connue mais dont les r\u00e9sonances sont toujours tr\u00e8s actuelles..<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">L\u00e9o Guillou-Keredan<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pi\u00e8ce commence et finit dans l\u2019eau, cette douche que prennent deux dockers au lever de rideau se finira en bain de sang. Vu du pont (<em>A view from the bridge<\/em>), \u00e9crite pour la premi\u00e8re fois par Arthur Miller en 1955, est une trag\u00e9die singuli\u00e8re qui reprend les vieux mythes tragiques, les conflits de loi, de justice, de d\u00e9sir et de r\u00e9alit\u00e9. Eddie Carbone est docker \u00e0 Red Hook, quartier italo-am\u00e9ricain cach\u00e9 \u00e0 l\u2019ombre du pont de Brooklyn. Eddie Carbone a fait une promesse, celle d\u2019\u00e9lever Catherine, la ni\u00e8ce de sa femme B\u00e9atrice. Mais Eddie a oubli\u00e9 une chose, Catherine a fini de grandir. La pi\u00e8ce nous retrace ces journ\u00e9es qui m\u00e8neront Eddie \u00e0 sa perte, ces journ\u00e9es o\u00f9 l\u2019homme refuse de voir la femme dans l\u2019enfant et o\u00f9 la femme se cache derri\u00e8re l\u2019enfant. Le pays des libert\u00e9s en 1950 prend un autre sens, la loi et la justice sont l\u00e0 \u2013 le service de l\u2019immigration aussi \u2013 et chacun va \u00e0 sa fa\u00e7on s\u2019y confronter. Cette pi\u00e8ce d\u00e9j\u00e0 salu\u00e9e \u00e0 Londres, est pr\u00e9sent\u00e9e ici aux Ateliers Berthier du Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Od\u00e9on. Deux heures o\u00f9 on est pris \u00e0 la gorge, Ivo van Hove nous confronte \u00e0 la trag\u00e9die et la rend universelle. Le directeur du Toneelgroep d\u2019Amsterdam a l\u2019habitude de la mise en sc\u00e8ne tragique et il d\u00e9montre ici son intelligence. La salle est construite pour la pi\u00e8ce, un U qui entoure cette sc\u00e8ne en rectangle, tel un cercueil cach\u00e9 par un voile. Les spectateurs dans les gradins sont l\u00e0 dans l\u2019intimit\u00e9 ou bien alors surplombent cette unique pi\u00e8ce o\u00f9 l\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur se confondent. L\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur sont peut-\u00eatre des enjeux fondamentaux de cette pi\u00e8ce qui questionne la situation des migrants. Il y a ceux arriv\u00e9s depuis longtemps et ceux qui viendront d\u00e9clencher la trag\u00e9die, et nous : t\u00e9moins ext\u00e9rieurs et pourtant si proches. Le texte d\u2019Arthur Miller, traduit par Daniel Loayza \u2013 conseiller artistique de l\u2019\u00e9tablissement dirig\u00e9 par Luc Bondy \u2013 est direct, concis. Cette pi\u00e8ce ne s\u2019\u00e9puise pas dans les fioritures, la trag\u00e9die se suffit \u00e0 elle-m\u00eame, on ne montre plus, on dit ce texte. On ne s\u2019embarrasse pas \u00e0 rapprocher les acteurs de leur personnage. Charles Berling ne poss\u00e8de pas le profil du docker, mais il en a le regard. Caroline Proust, sa femme, est presque trop jeune, et Pauline Cheviller trop vieille pour Catherine. On a \u00e9pur\u00e9, mais \u00e0 l\u2019image de cette sc\u00e8ne blanche qui deviendra ring puis tombeau, on n\u2019a pas besoin de meubler. On retiendra Alain Fromager, magnifique dans le r\u00f4le de l\u2019avocat Alfieri qui \u00e9nonce cette trag\u00e9die, t\u00e9moin impuissant de ces vies. Alain Fromager est celui qui nous rattache \u00e0 ce fait divers, banal par bien des aspects. Mais par son texte et son jeu, ce fait divers nous confronte une fois de plus \u00e0 cette trag\u00e9die que l\u2019on ne voit pas que derri\u00e8re un voile. Salu\u00e9 \u00e0 Londres, bient\u00f4t jou\u00e9 \u00e0 Broadway, tourn\u00e9 en France, Ivo van Hove porte cette pi\u00e8ce et n\u2019a pas fini d\u2019ensanglanter une sc\u00e8ne immacul\u00e9e.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Marion Crubezy<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant que le cube noir faisant office de rideau se l\u00e8ve lentement, les notes du requiem de Faur\u00e9 retentissent. Le ton est donn\u00e9, l\u2019issue tragique est d\u00e8s lors annonc\u00e9e. D\u00e9j\u00e0, la lumi\u00e8re tamis\u00e9e orang\u00e9e, qui \u00e9claire la sc\u00e8ne, pr\u00e9figure la pluie de sang qui viendra clore le spectacle. Apr\u00e8s la tension palpable durant toute la pi\u00e8ce, le crime appara\u00eet comme la purgation des passions des personnages. Le public est alors submerg\u00e9 par l\u2019\u00e9motion, accrue par la beaut\u00e9 esth\u00e9tique de la sc\u00e8ne finale. Par une ouverture et une fermeture percutantes, la mise en sc\u00e8ne d\u2019Ivo van Hove donne une dimension cathartique \u00e0 la pi\u00e8ce de Miller. S\u2019il renoue avec les codes de la trag\u00e9die antique par les images solennelles qu\u2019il nous offre, il situe son esth\u00e9tique dans une sobri\u00e9t\u00e9 r\u00e9solument moderne. Ainsi, il met l\u2019accent sur l\u2019universalit\u00e9 des th\u00e8mes que Vue du pont aborde : l\u2019immigration, l\u2019amour, la mort et l\u2019inceste. Durant tout le reste de la pi\u00e8ce, Van Hove choisit une sc\u00e9nographie minimaliste. En pleine lumi\u00e8re, la sc\u00e8ne est nue, elle offre seulement des rebords qui permettent aux personnages de s\u2019asseoir. Ce d\u00e9pouillement permet d\u2019effacer le cadre spatio-temporel de la pi\u00e8ce qui est un quartier du port de Brooklyn dans les ann\u00e9es 50. Cette strat\u00e9gie permet d\u2019attribuer \u00e0 la pi\u00e8ce une dimension universelle. Les personnages incarnent alors des st\u00e9r\u00e9otypes transposables dans toutes les \u00e9poques. Eddie Carbone, un brave docker vit avec sa femme et sa ni\u00e8ce qu\u2019il a recueillie. Il surprot\u00e8ge l\u2019orpheline dont il est secr\u00e8tement amoureux et d\u00e9laisse peu \u00e0 peu sa femme. M\u00eame si cette derni\u00e8re reste lucide quant \u00e0 la situation, elle demeure impuissante. Ses cousins sans papiers d\u00e9barquent dans leur vie pour venir trouver du travail. L\u2019un, Marco, vient pour nourrir sa famille et esp\u00e8re retourner en Italie par la suite, il est travailleur et reste discret. L\u2019autre, Rodolpho, est plus jeune, enjou\u00e9 et plein d\u2019humour. Il vient pour commencer une nouvelle vie et tombe sous le charme de la ni\u00e8ce bien-aim\u00e9e d\u2019Eddie, la jeune Katie. La jalousie et l\u2019obstination d\u2019Eddie vont l\u2019amener \u00e0 commettre ce que lui-m\u00eame condamnait : d\u00e9noncer des sans-papiers au service de l\u2019immigration. Si le public comprend le destin fatal d\u2019Eddie, la pi\u00e8ce nous montre le cheminement de sa pens\u00e9e, comment un homme honorable en arrive \u00e0 commettre les pires atrocit\u00e9s. Toute la dur\u00e9e de la pi\u00e8ce nous am\u00e8ne vers l\u2019in\u00e9luctable. La lenteur de l\u2019\u00e9change des r\u00e9pliques de certaines sc\u00e8nes nous laisse entendre le temps s\u2019\u00e9couler. La tension en devient palpable. Mais, la lenteur ne nous fait pas seulement ressentir des \u00e9motions fortes, elles nous am\u00e8nent \u00e0 nous poser des questions. D\u2019ailleurs, l\u2019avocat d\u2019Eddie, le narrateur de l\u2019histoire, oriente notre r\u00e9flexion. Comme nous, il a \u00e9t\u00e9 spectateur de ce qui devait arriver sans pouvoir changer le cours des \u00e9v\u00e8nements. Aussi, ses interventions ne condamnent pas le d\u00e9sir incestueux de son client, mais nous en montre la complexit\u00e9. Comment r\u00e9agir face \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00e9touffer ses sentiments ? Comment assumer ses plus sombres passions ? Faut-il mieux vivre hypocritement dans le non-dit plut\u00f4t que d\u2019avouer l\u2019inacceptable ?<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Pascale Douault-Mercier<\/h6>\n<pre style=\"text-align: justify;\">Photo : Thierry Depagne<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Od\u00e9on | En savoir plus C&rsquo;est sur un lev\u00e9 de rideau atypique que d\u00e9marre Vu du Pont de Arthur Miller (1956), mis en sc\u00e8ne par le belge Ivo van Hove\u00a0: une grosse boite noire s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve sur un espace blanc, encadr\u00e9 par [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":153,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[16,4],"tags":[],"class_list":["post-186","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-theatre-de-lodeon","category-theatre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/186","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=186"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/186\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/153"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=186"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=186"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=186"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}