{"id":3233,"date":"2012-10-17T20:00:00","date_gmt":"2012-10-17T18:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=3233"},"modified":"2012-10-17T20:00:00","modified_gmt":"2012-10-17T18:00:00","slug":"la-vie-dans-les-plis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=3233","title":{"rendered":"La Vie dans les plis"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre Nanterre-Amandiers | <a href=\"http:\/\/www.nanterre-amandiers.com\/2012-2013\/la-vie-dans-les-plis\/\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\"><span style=\"font-size: 12px\"><strong><em>La Vie dans les plis<\/em>, d&rsquo;apr\u00e8s les \u0153uvres d&rsquo;Henri Michaux, conception et mise en sc\u00e8ne Blandine Savetier et Thierry Roisin au <a href=\"http:\/\/www.nanterre-amandiers.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Th\u00e9\u00e2tre Nanterre-Amandiers<\/a>. <\/strong><\/span><\/p>\n<ul>\n<li style=\"text-align: justify\"><span style=\"font-size: 12px\"><a href=\"#Barbuscia\">La critique de Marie Barbuscia<\/a><\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify\"><a href=\"#chehade\"><span style=\"font-size: 12px\">La critique de Nora Chehade<\/span><\/a><\/li>\n<li style=\"text-align: justify\"><span style=\"font-size: 12px\"><a href=\"#Leroy\">La critique de Mathilde Leroy<\/a><\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify\"><span style=\"font-size: 12px\"><a href=\"#Morel\">La critique de St\u00e9phanie Morel<\/a><\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify\"><span style=\"font-size: 12px\"><a href=\"#Raton\">La critique de Julie Raton<\/a><\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify\">\n<div style=\"text-align: justify\"><span style=\"font-size: 12px\"><a name=\"Barbuscia\"><\/a><em>La Vie dans les plis<\/em> d&rsquo;apr\u00e8s les \u0153uvres d&rsquo;Henri Michaux mis en sc\u00e8ne par le duo complice de Blandine Savetier et Thierry Roisin avec l&rsquo;ambiance musicale d&rsquo;Olivier Beno\u00eet est jou\u00e9 jusqu&rsquo;au\u00a027 octobre\u00a0au Th\u00e9\u00e2tre Nanterre Pr\u00e9fecture.<br \/>\nMichaux, c&rsquo;est la po\u00e9sie, une po\u00e9sie lunaire , une po\u00e9sie des sensations. C&rsquo;est \u00e0 cette po\u00e9sie que le spectacle rend un touchant hommage. \u00a0Une po\u00e9sie unique qui tout comme la pi\u00e8ce est une invitation \u00ab\u00a0\u00e0 faire et d\u00e9faire nos quotidiens \u00a0\u00bb et \u00e0 sortir de nos orni\u00e8res pour faire la f\u00eate \u00e0 l&rsquo;imaginaire. Inspir\u00e9 par l&rsquo;oeuvre du g\u00e9nie g\u00e9nial de la po\u00e9sie, le spectacle est pr\u00e9sent\u00e9 par huit com\u00e9diens et neufs musiciens issus de l&rsquo;ensemble Muzzix dirige par Olivier Beno\u00eet. Vitalit\u00e9 po\u00e9tique par la musique des mots et les mots de la musique. Le spectacle est th\u00e9\u00e2tral et musical, travers\u00e9 de texte, vers\u00e9 de po\u00e8mes et berc\u00e9 par une partition sonore de qualit\u00e9 prenant sa source dans la musique contemporaine un peu jazzisante de temps \u00e0 autres. Il y a aussi du chant et les chor\u00e9graphies explorent les voix multiples de Michaux.\u00a0<\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify\"><span style=\"font-size: 12px\">La sc\u00e9nographie est soign\u00e9e, nous avons des hallucinations de sc\u00e8ne avec des effets lumineux int\u00e9ressants et saisissants. Le spectacle fait la part belle aux oeuvres de Michaux puisque les com\u00e9diens d\u00e9clament des extraits (<em>Plume<\/em>, <em>La Vie dans les plis<\/em>, etc.) \u00a0montrant de mani\u00e8re implicite que les \u0153uvres de Michaux se r\u00e9pondent. Le spectacle nous emporte par la magie du d\u00e9cor et des costumes. Je pense notamment \u00e0 la femme nuage, \u00e0 la femme pot&#8230; Ces costumes font na\u00eetre en nous des images insoup\u00e7onn\u00e9es.<\/span>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify\">\n<p><span style=\"font-size: 12px\">Je regrette en tant que pauvre b\u00e9otien que les applaudissements injustement mollassons ne rendent pas tout le m\u00e9rite que nous devons a ces artistes de la sc\u00e8ne et de la musique. Pour conclure, je voudrais me rem\u00e9morer cette phrase que j&rsquo;ai chuchote en m\u00eame temps que le com\u00e9dien tant elle m&rsquo;\u00e9voque si bien Michaux : \u00ab Sur une longue route, il n&rsquo;est pas rare de voir une vague, une vague unique, une vague \u00e0 part, c&rsquo;est une spontan\u00e9it\u00e9 magique. C&rsquo;est cette vague que nous retrouvons tout le long du spectacle, une vague qui vous p\u00e9n\u00e8tre dans votre fort int\u00e9rieur. Comme tout spectateur, vous suivez la vague, vous entendez l&rsquo;\u00e9cume et vous quittez le rivage pour rejoindre un ailleurs. \u00bb &#8211; <strong>Marie Barbuscia<\/strong><\/span><\/p>\n<hr \/>\n<p><span style=\"font-size: 12px\"><a name=\"chehade\"><\/a>Ce n&rsquo;est pas une pi\u00e8ce, ce n&rsquo;est pas une lecture de po\u00e9sie que nous offre <em>La Vie dans les pli<\/em>s, c&rsquo;est un v\u00e9ritable ballet psych\u00e9d\u00e9lique, o\u00f9 les ombres fantasques d\u00e9ambulent dans un d\u00e9cor cubique, au son, au cri parfois, de l&rsquo;orchestre.<br \/>\nBlandine Savetier et Thierry Roisin ont fait le pari de mettre en sc\u00e8ne des po\u00e8mes de Michaux en accord avec son art po\u00e9tique\u00a0: \u00ab\u00a0<em>o\u00f9 va la Po\u00e9sie\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb, se demande l&rsquo;\u00e9crivain, \u00ab\u00a0<em>Elle va \u00e0 nous rendre habitable l&rsquo;inhabitable, respirable l&rsquo;irrespirable<\/em>\u00a0\u00bb. C&rsquo;est de l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9, de la loufoquerie, l&rsquo;excentricit\u00e9, qu&rsquo;est tir\u00e9 la beaut\u00e9 et la joie du spectacle. Par un jeu de lumi\u00e8re, des visions fugitives nous font entrevoir des formes mouvantes, rampantes, errantes, et presque dansantes. La d\u00e9construction du mouvement, \u00e9cho \u00e0 la danse contemporaine, et celle de la musique, hurlements vocif\u00e9rants des instruments, vont de pair avec une langue d\u00e9structur\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12px\">Mais <em>La Vie dans les plis<\/em>, c&rsquo;est aussi un humour ironique, un peu noir et auto-d\u00e9risoire. <em>La Vie dans les Plis<\/em>, c&rsquo;est aussi un Christ dont la croix tente de lui \u00e9chapper, une femme avec un nuage de coton ou un seau \u00e0 la place de la t\u00eate, des personnages qui lancent des aphorismes vers le public sans s&rsquo;\u00e9couter les uns et les autres, une personne enti\u00e8rement band\u00e9e de rouleaux blancs. Le rire est timide, et vient d&rsquo;une projection de notre paysage int\u00e9rieur ne correspondant pas toujours \u00e0 celui de la sc\u00e8ne. Ces visions psych\u00e9d\u00e9liques tendent \u00e0 impr\u00e9gner sur le public \u00ab\u00a0<em>l&rsquo;encha\u00eenement impr\u00e9visible des pens\u00e9es, des images, des sensations rythmiques<\/em>\u00a0\u00bb, selon les mots des metteurs en sc\u00e8ne. Toutes ces caract\u00e9ristiques peuvent se r\u00e9sumer en un concept\u00a0: l&rsquo;esth\u00e9tique du r\u00eave, ce chemin de traverse o\u00f9 se rencontrent les figures \u00e9nigmatiques, le sons incompr\u00e9hensibles, les mots transfigur\u00e9s. Comme l&rsquo;expriment les mots de Michaux sur sc\u00e8ne\u00a0: \u00ab\u00a0<em>On ne r\u00eave plus. On est r\u00eav\u00e9e<\/em>\u00a0\u00bb. &#8211; <strong>Nora Chehade<\/strong><\/span><\/p>\n<hr \/>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify\">\n<p><span style=\"font-size: 12px\"><a name=\"Leroy\"><\/a>Jeudi 25 octobre, 19h25 : je franchis les portes du th\u00e9\u00e2tre Nanterre-Amandiers, haletante mais soulag\u00e9e de ma ponctualit\u00e9, apr\u00e8s ma cabale dans le m\u00e9tro parisien, RER puis bus de Nanterre-Universit\u00e9.<br \/>\nCinq minutes plus tard, c\u2019est justement sur un petit train traversant la sc\u00e8ne que s\u2019ouvre le rideau de la Grande salle, accueillant le spectacle <em>La Vie dans les plis<\/em>, con\u00e7u et mis en sc\u00e8ne par Blandine Savetier et Thierry Roisin d\u2019apr\u00e8s une s\u00e9lection de textes des recueils po\u00e9tiques d\u2019Henri Michaux. Le passage ponctuel de ce petit train rassurant constitue en r\u00e9alit\u00e9 le dernier rep\u00e8re spatio-temporel du spectateur.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12px\">D\u00e8s la disparition du train dans les coulisses, celui-ci est mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve une heure et demie durant, en proie \u00e0 une inconfortable incertitude que m\u00eame son assise confortable dans un des fauteuils moelleux du th\u00e9\u00e2tre ne saurait r\u00e9silier. Le pourquoi de cet inconfort ? L\u2019absence de lieu et de temps auxquels se r\u00e9f\u00e9rer. Le lieu d\u00e9crit par Michaux, ici imag\u00e9 sur toute la dur\u00e9e du spectacle par un vaste garage \u00e9tag\u00e9, est un espace \u00e9pur\u00e9, anonyme. C\u2019est le lieu de tous les possibles. Le temps, quant \u00e0 lui, est totalement boulevers\u00e9 puisque les sc\u00e8nes et personnages se succ\u00e8dent sans aucune logique \u00e0 travers de multiples visions imag\u00e9es ou imagin\u00e9es, \u00e0 l\u2019image de la po\u00e9sie de l\u2019auteur. <em>La Vie dans les plis<\/em> nous appara\u00eet donc \u00e0 premi\u00e8re vue comme un curieux panorama de situations pouvant \u00eatre v\u00e9cues dans n\u2019importe quelle vie humaine, de la rencontre amoureuse au mariage, de la maladie \u00e0 la mort.<br \/>\nMais les artifices du th\u00e9\u00e2tre sont ici d\u2019un r\u00e9el apport pour mettre en \u00e9vidence les enjeux de l\u2019\u00e9criture michauxienne. A travers la mise en sc\u00e8ne, les \u00e9clairages et les costumes, toute la noirceur et le cynisme de l\u2019\u0153uvre de Michaux transparaissent de mani\u00e8re \u00e9vidente mais avec subtilit\u00e9. Ainsi, les angoisses color\u00e9es \u2013noires, blanches ou roses- auxquelles le po\u00e8te \u00e9tait sujet sous l\u2019emprise de mescaline sont ici symbolis\u00e9es par la t\u00eate d\u2019un com\u00e9dien engloutie dans un noir abyssal, comme flottant dans les airs ; ou encore par la robe\u00a0 \u2013 d\u2019un \u00ab rose, rose, rose stupidement, rose maniaquement, paradisiaquement, rose \u00e0 hurler \u00bb- d\u2019une actrice. Mais Michaux appara\u00eet aussi comme un fin observateur et critique du monde ext\u00e9rieur quand une prostitu\u00e9e se prot\u00e8ge derri\u00e8re une cascade de cheveux tandis que son client d\u00e9file nu comme un vers, un morceau de carton seul lui faisant office de cache-sexe. Quand la mari\u00e9e devient momie. Quand le Christ court apr\u00e8s un crucifix refusant de l\u2019accueillir. Quand des employ\u00e9s de bureau lambda portent un costume dont les manches sont cousues ensemble, se suivant tels les moutons de Panurge.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12px\">Pour faire retentir au maximum les sons et les sens de la po\u00e9sie, le spectacle prend une dimension d\u2019art total, exploitant les \u00e9clairages et la musique au plus fort de leurs possibilit\u00e9s. Les spectateurs sont de temps \u00e0 autre malmen\u00e9s, tour \u00e0 tour aveugl\u00e9s par les flashs des projecteurs et assourdis par la cacophonie de l\u2019orchestre jouant \u00e0 l\u2019\u00e9tage du d\u00e9cor. Mais quoi de plus naturel que cette mise en sc\u00e8ne d\u2019une po\u00e9sie totale pour interpr\u00e9ter l\u2019\u0153uvre de ce po\u00e8te voyageur qui s\u2019est rapidement tourn\u00e9 vers la peinture ? &#8211; <strong>Mathilde Leroy<\/strong><\/span><\/p>\n<hr \/>\n<p><span style=\"font-size: 12px\"><a name=\"Morel\"><\/a>Hier soir, vendredi 26 octobre, j\u2019\u00e9tais au th\u00e9\u00e2tre des Amandiers o\u00f9 se jouait <em>La Vie dans les plis<\/em>, adaptation de Blandine Savetier et Thierry Roisin r\u00e9alis\u00e9e d\u2019apr\u00e8s les \u0153uvres d\u2019Henri Michaux. Dans le RER, sur le chemin du retour, une jeune fille, voyant que je parcourais des yeux la brochure du spectacle, s\u2019est \u00e9cri\u00e9e : \u00ab N\u2019allez pas voir cette pi\u00e8ce, c\u2019est horrible ! \u00bb, comme si j\u2019\u00e9tais sur le point de m\u2019asseoir sur un chewing-gum vert et gluant, ce \u00e0 quoi j\u2019ai r\u00e9pondu : \u00ab Trop tard. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12px\">\u00ab L\u2019enfant na\u00eet avec vingt-deux plis. Il s\u2019agit de les d\u00e9plier. La vie de l\u2019homme alors est compl\u00e8te. \u00bb Voil\u00e0 toute l\u2019affaire. <em>La Vie dans les plis<\/em> est un spectacle hors-norme o\u00f9 s\u2019entrem\u00ealent textes d\u2019Henri Michaux, sc\u00e9nettes, chor\u00e9graphies, partitions sonores et jeux de lumi\u00e8re. La sc\u00e8ne est un ailleurs assi\u00e9g\u00e9 et montr\u00e9 sous toutes les coutures. Y d\u00e9file tout un monde : des personnages fourmillants et \u00e9nigmatiques, embarqu\u00e9s dans le tourbillon aveugle de la vie. On se laisse envo\u00fbter, on papillonne volontiers de tableau en tableau, quand soudain les musiciens, juch\u00e9s sur leur balcon prennent la salle d\u2019assaut, produisant un orage cuivr\u00e9, foudroyant de d\u00e9cibels. \u00ab On n\u2019aime plus le jour. Il hurle. \u00bb s\u2019est-on entendu dire un peu plus t\u00f4t.<br \/>\nL\u2019attaque sonore nous laisse sans voix. Et pourtant, elle a quelque chose d\u2019in\u00e9dit et d\u2019apocalyptique qui nous permet de conserver une once de curiosit\u00e9. Mais voil\u00e0 que le vacarme\u00a0 recommence, encore, et encore. On m\u2019arrache \u00e0 un r\u00eave.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12px\">Mes oreilles en r\u00e9sonnent encore. Elles boudent. Logique d\u2019oreilles. Mais qu\u2019en sera-t-il dans un an? Qu\u2019aurai-je retenu de ce soir-l\u00e0 ? Le bruit se sera retir\u00e9, et la po\u00e9sie enhardie. Aura surv\u00e9cu la lueur d\u2019un regard enjou\u00e9 sur le monde qui en colore l\u2019insens\u00e9, nous baladant du blanc au noir. Je me souviendrai sans doute de cette actrice perch\u00e9e sur son balcon, dont les jambes contaient en gigotant leur logique propre, celle \u00ab d\u2019un morceau d\u2019homme \u00bb, \u00ab absurdit\u00e9 pour l\u2019homme total \u00bb, et qui se garde bien de \u00ab marcher sur de l\u2019huile ou des bulles de savon \u00bb, ou encore de \u00ab s\u2019essayer \u00e0 faire de la broderie \u00bb. Et puis, il y aura sans doute cet aphorisme, tapi dans un repli de mon esprit, pr\u00eat \u00e0 bondir : \u00ab Pour la paix des hommes, il faudrait leur donner un ennemi. \u00bb Il restera, je l\u2019esp\u00e8re, le souvenir confus d\u2019un puzzle onirique, grin\u00e7ant, gesticulant, \u00e9clatant, d\u2019une danse rugissante et vaine, d\u2019une course fr\u00e9n\u00e9tique \u00e0 l\u2019existence. D\u2019un remue-m\u00e9nage fugitif, dans la cage verrouill\u00e9e de la vie. Un origami, d\u00e9pli\u00e9, juste pour voir. Et qui sait si le chahut n\u2019aura pas d\u2019ici l\u00e0 acquis une certaine force mn\u00e9motechnique ? &#8211; <strong>St\u00e9phanie Morel<\/strong><\/span><\/p>\n<hr \/>\n<p><span style=\"font-size: 12px\"><a name=\"Raton\"><\/a>Avec <em>La Vie dans les plis<\/em>, Blandine Savetier et Thierry Roisin rel\u00e8vent deux d\u00e9fis d\u2019importance : celui d\u2019adapter de la po\u00e9sie au th\u00e9\u00e2tre, et celui de rester fid\u00e8le \u00e0 la singularit\u00e9 du genre-Henri Michaux. Deux d\u00e9fis dont la compagnie \u00ab\u00a0Longtemps je me suis couch\u00e9 de bonne heure\u00a0\u00bb s\u2019acquitte en une adaptation-cr\u00e9ation \u00ab emplie de plis. Emplie de nuit. De cris aussi, surtout de cris. \u00bb Et quel cadre plus propice \u00e0 cette exp\u00e9rimentation anthropologique que la grand salle du Th\u00e9\u00e2tre des Amandiers de Nanterre, laquelle ville ubuesque de l\u2019hyper-modernit\u00e9 va de pair avec l\u2019\u00e9tranget\u00e9 hallucinatoire du verbe michaunien ? A travers des morceaux choisis de l\u2019\u0153uvre de l\u2019ainsi nomm\u00e9 \u00ab ange du bizarre \u00bb, se jouera sous nos yeux et en nous, une heure et demie durant, la dissection pli \u00e0 pli du supplice de notre existence, le d\u00e9pliage via une esth\u00e9tique fictive, d\u00e9formatrice, exploratrice, transfiguratrice de ce qui nous compose et nous agite pour arriver au fond de notre psychisme. Et nous, d\u2019apprivoiser l\u2019inexprimable par une euphorie h\u00e9donique ; de voyager en zone interdite, dans un \u00ab ailleurs \u00bb d\u00e9paysant, en \u00ab passagers clandestins \u00bb.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12px\">L\u2019espace sc\u00e9nique est celui d\u2019un sas entre le sous-terrain figur\u00e9 par une trappe-escalier et le sur-humain que symbolise une galerie-passerelle attenante \u00e0 la plateforme sur laquelle tintinnabulent huit musiciens de l\u2019ensemble Muzzix sous la direction d\u2019Olivier Beno\u00eet. Peu \u00e0 peu, la musique et le songe prennent possession du plateau, lieu de la mise en exp\u00e9rience de l\u2019\u00eatre. Ici, le langage \u00e0 la teneur hautement performative est coextensif \u00e0 la vie en ce qu\u2019elle rec\u00e8le de superf\u00e9tatoire comme de profond. Il trouve sa r\u00e9alit\u00e9, s\u2019actualise \u00e0 travers le fin r\u00e9seau de symboles mat\u00e9riellement identifiables dont Octavio Paz est l\u2019instigateur : \u00ab sir\u00e8ne dans le brouillard \u00bb, \u00ab lampe de mineur \u00bb, \u00ab caut\u00e8re \u00bb, \u00ab mot-valise \u00bb et s\u2019associe au d\u00e9fil\u00e9 incessant sur sc\u00e8ne de populations imaginaires rev\u00eatues des costumes fantasques aux tissus satin\u00e9s d\u2019Olga Karpinsky. Dans une chor\u00e9graphie semblable \u00e0 une grande peinture abstraite en noir et blanc, donnant corps aux visions hallucinatoires, monstrueuses, cauchemardesques de l\u2019\u00ab homme des bordures \u00bb qu\u2019est Michaux, les personnages \u00e9vanescents, tels les diplomates-papillons, se meuvent \u00e9perdument \u00e0 la recherche d\u2019un fond stable, de l\u2019essentiel. Scrutateurs, ils ressassent leurs peurs, leurs d\u00e9sirs, leurs \u00e9checs en un chant collectif o\u00f9 les corps s\u2019entrelacent, s\u2019entrechoquent dans un d\u00e9ploiement d\u00e9pensier d\u2019incoh\u00e9rence et de f\u00e9brilit\u00e9 ponctu\u00e9 de silences pesants et de la r\u00e9manence d\u2019un bruitage disharmonique qui alterne avec une atmosph\u00e8re festive antistatique toute en potins inarticul\u00e9s et en tintamarre. La turbulence d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment artificielle de la musique, les bruits de fond parasites, voix off, se font l\u2019\u00e9cho et le prolongement de la parole individuelle, du cri intemporel de l\u2019Homme, de la plainte ou de la r\u00e9volte vocif\u00e9rante, du fr\u00f4lement des drap\u00e9s, du sentiment grin\u00e7ant du public en son \u00e9tat\u00a0 d\u2019attention flottant comme une image de notre subconscient mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve. Des pans de notre humanit\u00e9 s\u2019\u00e9gr\u00e8nent, se juxtaposent : l\u2019all\u00e9gorie freudienne de la jambe mise en lumi\u00e8re au sens propre &#8211; qui suscite \u00e0 elle seule la stup\u00e9faction &#8211; a \u00e0 dire quelque chose de la compr\u00e9hension de notre identit\u00e9 par son morcellement ; l\u2019ast\u00e9isme cliquetant du rituel du th\u00e9 et de la conversation ou la parodie dansante du mariage r\u00e9fl\u00e9chit au sens des usages ; les combats aux \u00ab huhulements \u00bb cruels nous d\u00e9couvrent notre fond d\u00e9moniaque ignominieux dans l\u2019obscurit\u00e9. \u00ab [A voguer] entre les m\u00e2choires du ciel et de la Terre. \u00bb, pli\u00e9s \u00e0 tout : au monde, au paysage, aux autres \u2026 Sommes-nous un monstre d\u00e9j\u00e0 ou encore un homme ? Ce que Michaux reprochera \u00e0 l\u2019\u00e9criture : sa lenteur \u00e0 s\u2019emparer des fant\u00f4mes de l\u2019esprit, est ressaisi par la rapidit\u00e9 de la mise en sc\u00e8ne o\u00f9 la ductilit\u00e9 des corps c\u00f4toie la souplesse de la forme : virevoltant entre r\u00e9cit, essai, po\u00e8me en prose, conte, notes de zoologie, d\u00e9roulant en autant de saccades fantaisistes humour carnavalesque, cocasserie surr\u00e9aliste, paradoxe impertinent, polys\u00e9mie, maximes in\u00e9dites, palinodies langagi\u00e8res, aphorismes paradoxaux, catalogue de n\u00e9ologismes qui fusent et se nouent les uns aux autres. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12px\">D\u00e9coule de cette plong\u00e9e transcendantale dans \u00ab l\u2019espace du dedans \u00bb,\u00a0 stupeur, torpeur, anxi\u00e9t\u00e9 confinant \u00e0 la folie, \u00e9pouvante, \u00e9blouissement de lumi\u00e8re aussi et rire du Spectateur en son unit\u00e9 disloqu\u00e9e. L\u2019univers dense, personnel et trouble de Michaux lui a \u00e9t\u00e9 restitu\u00e9. Les artefacts techniques, l\u2019optique lenticulaire, la virtualit\u00e9 des effets visuels et sonores en leur foisonnement d\u00e9lirant,\u00a0 qui choqueraient plus d\u2019un puritain, doivent au contraire nous inviter \u00e0 faire retraite en nous, \u00e0 bannir l\u2019action s\u00e9culi\u00e8re qui n\u2019est qu\u2019agitation, et surtout, \u00e0 ne pas nous oublier dans le divertissement. Celui-ci, et c\u2019est l\u00e0 sa r\u00e9ussite, porte en lui sa propre mise en garde. &#8211; <strong>Julie Raton<\/strong><\/span><\/p>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre Nanterre-Amandiers | En savoir plus La Vie dans les plis, d&rsquo;apr\u00e8s les \u0153uvres d&rsquo;Henri Michaux, conception et mise en sc\u00e8ne Blandine Savetier et Thierry Roisin au Th\u00e9\u00e2tre Nanterre-Amandiers. 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