{"id":4722,"date":"2013-03-25T20:00:40","date_gmt":"2013-03-25T19:00:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=4722"},"modified":"2013-03-25T20:00:40","modified_gmt":"2013-03-25T19:00:40","slug":"siegfried","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=4722","title":{"rendered":"Siegfried"},"content":{"rendered":"<p>Op\u00e9ra | Op\u00e9ra national de Paris | <a href=\"https:\/\/www.opera-online.com\/items\/productions\/siegfried-festival-ring-de-lopera-paris-bastille-2013-2011\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;op\u00e9ra commen\u00e7ait \u00e0 18h. Salari\u00e9, demande donc \u00e0 ton sup\u00e9rieur de partir plus t\u00f4t aujourd&rsquo;hui, assez travaill\u00e9, let&rsquo;s go to the opera*! Dans la ruche immense qu&rsquo;est Bastille, plant\u00e9e au milieu du vacarme, on se coupe du monde, sas apr\u00e8s sas, pour entrer dans celui de Richard Wagner. Siegfried, ce h\u00e9ros, se donne en spectacle : il reforge l&rsquo;\u00e9p\u00e9e Nothung, il tue le dragon, il prend possession de l&rsquo;anneau, il r\u00e9veille Br\u00fcnnhilde sommeillant parmi les flammes!<br \/>\nOn se calme, car on risque d&rsquo;\u00eatre d\u00e9\u00e7u. Le metteur en sc\u00e8ne, G\u00fcnther Kr\u00e4mer, met le hol\u00e0 : ce Siegfried sera prosa\u00efque. Premier acte : Siegfried est un sale garnement dodu, avec dreadlocks, culotte courte et chaussettes d\u00e9pareill\u00e9es. Le nain Mime est travesti en m\u00e9nag\u00e8re \u00e0 perruque blonde qui pr\u00e9pare des p\u00e2tes discount en fumant un joint.<br \/>\nDeuxi\u00e8me acte : Fafner, au bout du rouleau pour les Nornes, au bout des rails sur sc\u00e8ne, est second\u00e9 par une horde milicienne arm\u00e9e d&rsquo;AK 47.<br \/>\nTroisi\u00e8me acte : Erda et Wotan disputent l&rsquo;avenir des dieux dans un open space bureaucratique. Quel monde d\u00e9senchant\u00e9! O\u00f9 sont les casques ail\u00e9s et les Siegfried altiers qui faisaient la joie de nos a\u00efeux?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pass\u00e9 l&rsquo;\u00e9tonnement, force est de constater qu&rsquo;un Siegfried d\u00e9senchant\u00e9 en vaut bien un autre. L&rsquo;interpr\u00e9tation fonctionne. Oui, Siegfried fait un tr\u00e8s bon adolescent, il insulte son p\u00e8re (adoptif), lui renverse son assiette de spaghettis sur la t\u00eate, il tra\u00eene dans les bois jusqu&rsquo;\u00e0 pas d&rsquo;heure, il ram\u00e8ne m\u00eame un ours \u00e0 la maison! Quant au dragon, c&rsquo;est un symbole, le symbole de ce qui fait peur. Donc, sur la sc\u00e8ne (ce reflet de la soci\u00e9t\u00e9), on aura un groupe arm\u00e9 se perdant dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Bien vu : la menace larv\u00e9e du terrorisme, les groupes extr\u00e9mistes qui s\u00e9vissent au Mali ou ailleurs, les bandes urbaines, etc. Et voil\u00e0 le coup de ma\u00eetre, la critique sociale prend une ampleur wagn\u00e9rienne. L&rsquo;enchantement investit le XXIe si\u00e8cle!<br \/>\nObjection! Certes, comme on l&rsquo;a vu, l&rsquo;interpr\u00e9tation est \u00e9tudi\u00e9e et fonctionne, mais elle prend le pas sur toutes les autres possibles. L&rsquo;oeuvre classique interpr\u00e9t\u00e9e sobrement laisse au spectateur la libert\u00e9 de faire les comparaisons qu&rsquo;il veut. Ici, l&rsquo;oeuvre est comme\u00a0b\u00e2illonn\u00e9e,\u00a0condamn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;univocit\u00e9. Apr\u00e8s tout, des gens ont vu en Siegfried un h\u00e9ros, d&rsquo;autres ont vu une ligne de fortification, sur laquelle d&rsquo;autres encore ont voulu \u00e9tendre leur linge&#8230; Mais ceci est une autre histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u00f4t\u00e9 orchestre, excellente dynamique. Harpes merveilleuses. Cors au poil.<br \/>\nC\u00f4t\u00e9 chanteurs, Wolfgang Alblinge-Sperrhacke (Mime \u00e0 la perruque) d\u00e9coiffait. Le pl\u00e9biscit\u00e9 Torsten Kerl (Siegfried) ne se donnait pas beaucoup de mal avec sa voix \u00e0 peine projet\u00e9e et son jeu d&rsquo;acteur parfaitement m\u00e9canique. Enfin un grand bravo \u00e0 l&rsquo;imposante Alwyn Mellor (Br\u00fcnnhilde) qui, en haut d&rsquo;un escalier vertigineux et \u00e0 moiti\u00e9 cach\u00e9e pour les spectateurs perch\u00e9s au poulailler (il aurait pu y penser, Kr\u00e4mer!), a r\u00e9ussi \u00e0 chanter pendant son num\u00e9ro d&rsquo;\u00e9quilibriste. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 l&rsquo;image du spectacle : l&rsquo;\u00e9quilibre difficile entre une mise en sc\u00e8ne l\u00e9g\u00e8re et une oeuvre lourde de sens.<br \/>\n*en anglais dans le texte<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Eric Debacq<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour f\u00eater l\u2019ann\u00e9e bicentenaire de la naissance de Richard Wagner, l\u2019Op\u00e9ra de Paris pr\u00e9sente ce printemps l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de L\u2019Anneau du Nibelung, ou selon son titre plus populaire, la T\u00e9tralogie, \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra Bastille. Cette immense \u0153uvre est constitu\u00e9e d\u2019un prologue, L\u2019Or du Rhin, suivi par trois journ\u00e9es d\u2019actions successives\u00a0: La Walkyrie, Siegfried et Le Cr\u00e9puscule des dieux.<br \/>\nLa composition du Ring symbolise le projet de toute une vie, un projet qui avait pour objectif la r\u00e9novation culturelle et artistique. Wagner y a consacr\u00e9 26 ans, des premi\u00e8res \u00e9bauches en 1848 \u00e0 la fameuse finale inscription \u00ab\u00a0\u00a0Je n\u2019ai rien \u00e0 ajouter\u00a0\u00bb en bas du manuscrit du Cr\u00e9puscule des Dieux en 1874. La premi\u00e8re cr\u00e9ation du cycle complet des quatre op\u00e9ras a eu lieu entre le 13 au 17 ao\u00fbt 1876, au Festspielhaus de Bayreuth, le th\u00e9\u00e2tre con\u00e7u par le compositeur sp\u00e9cifiquement pour la production du Ring du Nibelung. Il faut pr\u00e9ciser que le compositeur a repris l\u2019\u00e9criture de Siegfried en 1869, apr\u00e8s une pause de douze ann\u00e9es pendant lesquelles il a compos\u00e9 deux op\u00e9ras, Tristan et Isolde (1857-1859) et les Ma\u00eetres-chanteurs (1861-1867). Wagner a parl\u00e9 de l\u2019envergure continuel de son projet\u00a0: \u00ab s\u2019il est d\u00e9montr\u00e9 que cette interruption n\u2019a rien change \u00e0 la fraicheur de ma conception, je pourrai y voir la preuve que ces conceptions ont une vie \u00e9ternelle et qu\u2019elles sont ni d\u2019hier ni de demain.\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes donc maintenant arriv\u00e9s \u00e0 la troisi\u00e8me journ\u00e9e, qui raconte l\u2019histoire du jeune h\u00e9ros, fils des dieux Siegmund et Sieglinde dont les amours incestueux font l\u2019objet du volet pr\u00e9c\u00e9dent. Siegfried, \u00e9nergique et plein de vie, doit maintenant partir de la demeure du nain Mime qui l\u2019a \u00e9lev\u00e9, \u00e0 la recherche de son propre destin. Ce destin s\u2019articule autour de deux moments cruciaux. Tout d\u2019abord, Siegfried doit vaincre le dragon Fafner pour s\u2019emparer de l\u2019Or du Rhin, qui a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 en anneau maudit, dont d\u00e9pend le futur du monde. On constate ici une certaine r\u00e9sonance avec des\u00a0 sc\u00e9narios plus r\u00e9cents, qui ont quant \u00e0 eux adopt\u00e9 et reformul\u00e9 ce r\u00e9cit\u00a0: Le Seigneur des Anneaux pour n\u2019en citer qu\u2019un seul.<br \/>\nEnsuite, Siegfried se trouve dot\u00e9 d\u2019un pouvoir magique apr\u00e8s avoir bu du sang du dragon mort\u00a0: il est maintenant capable de comprendre le chant de l\u2019oiseau et les murmures de la foret. L\u2019oiseau lui dit qu\u2019en haut d\u2019une montagne, une femme dort sur en rocher entour\u00e9e de flammes, que seul pourra franchir un h\u00e9ros. Siegfried part aussit\u00f4t \u00e0 sa recherche, et leur rencontre, culminant en un majestueux duo d\u2019amour brillamment interpr\u00e9t\u00e9 par Torsten Kerl et Alwyn Mellor, domine le troisi\u00e8me acte.<br \/>\nCette production reprend la mise en sc\u00e8ne controvers\u00e9e de l\u2019allemand G\u00fcnter Kr\u00e4mer, apparue pour la premi\u00e8re fois \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra de Paris en 2009. Pourquoi controvers\u00e9e\u00a0? Il para\u00eet que les allusions ouvertes \u00e0 la culture contemporaine dont elle d\u00e9borde ont h\u00e9riss\u00e9 les poils \u00e0 certains parisiens. Il est clair que les images pr\u00e9sent\u00e9es, des pastiches abondantes en r\u00e9f\u00e9rences aux jeux vid\u00e9o et au cin\u00e9ma contemporain, ont souvent pris une allure assez ironique. Par exemple, dans la premi\u00e8re sc\u00e8ne, la cave de Mime ressemble \u00e0 un m\u00e9lange \u00e9trange entre une plantation de cannabis et un tableau de Max Ernst, avec des plantes g\u00e9antes et grotesques qui d\u00e9bordent leurs frondes dans l\u2019arri\u00e8re-plan.\u00a0 De m\u00eame, la silhouette noire d\u2019Erda, la Terre m\u00e8re qui traverse ponctuellement la sc\u00e8ne aux mouvements lents et majestueux, ressemble \u00e9trangement aux images populaires de la Reine Victoria de l\u2019Angleterre en deuil. Force est de constater pourtant que les tableaux de Kr\u00e4mer sont d\u2019une force visuelle formidable et laissent un souvenir inoubliable chez le spectateur. On \u00e9voquera le vaste escalier sur lequel l\u2019op\u00e9ra atteint son point culminant, qui rappelle en m\u00eame temps la mont\u00e9e des dieux au Walhalla dans le dernier tableau de L\u2019Or du Rhin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il reste \u00e0 ajouter que les dimensions sc\u00e9nographiques de cette production ont \u00e9t\u00e9 \u00e9gal\u00e9es par les performances impressionnantes des chanteurs, notamment Torstan Kerl qui a relev\u00e9 de d\u00e9fi extr\u00eamement exigeant\u00a0 du r\u00f4le titre, et par tout l\u2019orchestre, qui a excell\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une atmosph\u00e8re de tension et d\u2019anticipation dans l\u2019ouverture au premier acte. \u00c0 un monumental cinq heures de dur\u00e9e (y compris les entractes), Siegfried n\u2019est pas une exp\u00e9rience pour les \u00e2mes faibles\u00a0; mais pour ceux qui sont atteints d\u2019une bonne dose de folie Wagner, c\u2019est tout simplement magnifique.<\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div id=\"ftn1\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Lettre de Wagner au roi Louis II de Bavi\u00e8re, dat\u00e9e le 23 et 24 f\u00e9vrier 1869. Cit\u00e9 dans le programme de Siegfried, Op\u00e9ra de Paris, 2013, p. 53.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Delphine Evans<\/h6>\n<\/div>\n<\/div>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gr\u00e2ce au service culturel de la Sorbonne, j&rsquo;ai eu la chance d&rsquo;assister \u00e0 la seconde journ\u00e9e de l&rsquo;anneau de Ninbelugen, op\u00e9ra-somme cr\u00e9\u00e9 par Wagner. J&rsquo;avais une petite id\u00e9e de ce que pouvait \u00eatre l&rsquo;art total. C&rsquo;est un concept qui revenait de temps en temps dans le cadre de mes \u00e9tudes. J&rsquo;appliquais le concept aux pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre que j&rsquo;allais voir, je le croisais au d\u00e9tour d&rsquo;une sc\u00e8ne de Mouawad, de Mesguich, de Ch\u00e9reau. J&rsquo;\u00e9tais donc impatient d&rsquo;en voir la premi\u00e8re manifestation, puisque Wagner a d\u00e9cid\u00e9 de faire l&rsquo;exp\u00e9rience pratique de son concept dans cet op\u00e9ra monstre. C&rsquo;\u00e9tait, aussi, la premi\u00e8re fois que je me rendais \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ra.<br \/>\nL&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;op\u00e9ra est d\u00e9j\u00e0 assez forte. C&rsquo;est un endroit hors-norme, gigantesque, d\u00e9mesur\u00e9. Pour ceux qui ont le vertige (et j&rsquo;ai la malchance d&rsquo;en faire partie), se d\u00e9placer jusqu&rsquo;\u00e0 la place r\u00e9serv\u00e9e le long du second balcon est un parcours du combattant (&#8230;surtout quand on fait la folie de se lever et regarder le parterre. Conseil d&rsquo;ami\u00a0: n&rsquo;essayez pas). J&rsquo;avais un peu le clich\u00e9 in\u00e9vitable de celui allant \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ra. Clich\u00e9 en partie v\u00e9rifi\u00e9. Finalement, pas grand chose \u00e0 chang\u00e9 entre les longues s\u00e9ances de th\u00e9\u00e2tre analys\u00e9es par Proust ou la si belle rencontre entre Rapha\u00ebl et Pauline chez Balzac. Toutes sortes de cat\u00e9gories sociales s&rsquo;y rendent, et c&rsquo;est aussi l&rsquo;occasion de rencontrer du beau peuple (m\u00eame si maintenant le beau peuple est par terre et les autres en hauteur), et d&rsquo;apprendre qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;op\u00e9ra on ne rigole pas avec l&rsquo;heure. S&rsquo;il y a une entracte, soyez de retour \u00e0 l&rsquo;heure. Vraiment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;architecture r\u00e9solument moderne de l&rsquo;op\u00e9ra Bastille eut un \u00e9cho assez bienvenu avec la mise en sc\u00e8ne de G\u00fcnter Kr\u00e4mer. Mise en sc\u00e8ne qui m&rsquo;a sembl\u00e9, d&rsquo;apr\u00e8s mes connaissances (limit\u00e9es) en op\u00e9ra, audacieuse. J&rsquo;imagine fort bien qu&rsquo;il doit \u00eatre extr\u00eamement difficile de mettre en sc\u00e8ne un op\u00e9ra si connu, si attendu par les parisiens. C&rsquo;est un \u00e9norme d\u00e9fi qu&rsquo;il a choisi de relever en m\u00e9langeant classicisme et modernisme.<br \/>\nC&rsquo;est le c\u00f4t\u00e9 th\u00e9\u00e2tral de l&rsquo;op\u00e9ra qui m&rsquo;a le plus frapp\u00e9. J&rsquo;accorde \u00e9norm\u00e9ment d&rsquo;importance \u00e0 la mise en sc\u00e8ne. J&rsquo;aime le spectaculaire, \u00e0 condition que ce ne soit pas gratuit. A condition que \u00e7a soit justifi\u00e9 par le texte, utilis\u00e9 par les personnages. De ce point de vue l\u00e0, j&rsquo;ai trouv\u00e9 la mise en sc\u00e8ne plut\u00f4t r\u00e9ussie, m\u00eame si certains d\u00e9tails m&rsquo;ont frapp\u00e9s. C&rsquo;est peut \u00eatre, en fin de compte, une bonne chose de voir une telle mise en sc\u00e8ne moderne pour ma premi\u00e8re de Wagner. G\u00fcnter Kr\u00e4mer\u00a0 cultive un certain go\u00fbt du spectaculaire, misant sur la grandeur de la sc\u00e8ne, n&rsquo;h\u00e9sitant pas \u00e0 faire dans le grandiloquent. Voil\u00e0 que je pense \u00e0 la bataille opposant Racine \u00e0 Lully. Le th\u00e9\u00e2tre s\u00e9culaire, classique, misant sur les mots plut\u00f4t que la mise en sc\u00e8ne, la non-dit plut\u00f4t que la monstration. Et l&rsquo;op\u00e9ra, le spectaculaire, la grandiloquence, les effets de sc\u00e8ne permettant de captiver un public friand de baroque. Cette opposition trouve chez Wagner une solution. L&rsquo;attention des mots, la furie verbale rencontre cette mise en sc\u00e8ne imposante. G\u00fcnter Kr\u00e4mer, \u00e9paul\u00e9 par le d\u00e9corateur J\u00fcrgen B\u00e4ckmann,\u00a0 marche dans la plus grande tradition de l&rsquo;op\u00e9ra et c&rsquo;est en cela qu&rsquo;il est classique. Disposer un miroir faisant la taille de la sc\u00e8ne, par exemple, ou un escalier incroyablement grand (&#8230;tellement grand d&rsquo;ailleurs que Siegfried et Br\u00fcnnhilde se perdaient sous la pancarte des sur-titres). Ou, encore, faire monter la sc\u00e8ne qui dissimulait un sous-sol repr\u00e9sentant la forge de Mime. Classique, oui, mais moderne. Il y a un certain m\u00e9lange des \u00e9poques, comme pour mieux souligner l&rsquo;intemporalit\u00e9 de l&rsquo;intrigue. Mime se fait des p\u00e2tes, Siegfried joue avec une feuille de cannabis (transgression bienvenue sans doute pass\u00e9e inaper\u00e7ue d&rsquo;ailleurs). On reste tout de m\u00eame dans un certain formalisme. Notons d&rsquo;ailleurs que ces petites touches modernes ont tendance \u00e0 dispara\u00eetre au fur et \u00e0 mesure que la pi\u00e8ce avance. Plus Siegfried se dirige vers le royaume des dieux, plus G\u00fcnter Kr\u00e4mer emprunte les codes esth\u00e9tiques grecs. On passe du b\u00e9ton de la forge \u00e0 un escalier rappelant les marches de l&rsquo;Olympe, occup\u00e9s et surveill\u00e9s d&rsquo;ailleurs par des individus en armure de Hoplites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A cette apoth\u00e9ose de la mise en sc\u00e8ne r\u00e9pond un jeu de transformation entre humains\/dieux, dieux\/humains. Siegfried est la pi\u00e8ce du chemin initiatique. Chemin classique pour Siegfried, l&rsquo;individu sans peur devenant homme par la force de l&rsquo;amour. C&rsquo;est po\u00e9tique et magnifique sur le plan symbolique. La peur de d\u00e9cevoir, la peur de la honte, li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9, bien plus forte que la peur du monstre, symbolis\u00e9 par un dragon et la peur de l&rsquo;affrontement face aux dieux -Siegfried se battant avec Wolan. Justement, ce n&rsquo;est pas la peur de l&rsquo;autre que Siegfried apprend, mais la peur r\u00e9flexive, la peur de lui-m\u00eame. Car le sentiment de d\u00e9ception et de honte, tous deux li\u00e9s ici \u00e0 l&rsquo;angoisse proviennent du comportement de Siegfried, effray\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de ne pas plaire \u00e0 Br\u00fcnnhilde. A ce chemin initiatique r\u00e9pond le chemin inverse emprunt\u00e9 par cette derni\u00e8re, cr\u00e9ature divine devenant humaine par amour pour Siegfried. D\u00e9cision difficile, mais d\u00e9cisive, apr\u00e8s trente minutes de lamentations durant le dernier acte. Sacrifice de soi vaguement misogyne mais qui trouve un \u00e9cho \u00e0 l&rsquo;apprentissage de la peur de n\u00f4tre h\u00e9ros. Et, bien s\u00fbr, il y a Wolan, le dieu d\u00e9chu d\u00e9cidant d&rsquo;abandonner le monde, de quitter sa charge divine, pr\u00e9cipitant la civilisation enti\u00e8re dans ce cr\u00e9puscule des dieux, magnifiquement symbolis\u00e9 par ce soleil \u00e9blouissant \u00e0 la fin de la pi\u00e8ce.<br \/>\nL&rsquo;homme dans toutes ses dimensions est donc pr\u00e9sent ici. L&rsquo;homme dieu, l&rsquo;homme roi d\u00e9cidant de laisser le pouvoir, l&rsquo;homme qui se fait homme par amour, et l&rsquo;homme qui par amour sacrifie son identit\u00e9. Mais on trouve aussi chez Mime une autre dimension. Celle de la perfidie, de la ruse, de la malignit\u00e9, au sens diabolique du terme. D\u00e9mon de la ruse, imm\u00e9diatement d\u00e9masqu\u00e9 par Wolan et finalement tu\u00e9 par Siegfried qui s&rsquo;amuse, ensuite, avec sa t\u00eate, v\u00e9ritable M\u00e9duse qu&rsquo;il faut occire pour arriver \u00e0 devenir homme. Encore une fois, c&rsquo;est symboliquement tr\u00e8s fort. Il faut tuer la ruse, tuer la m\u00eatis si pr\u00e9cieuse aux Grecs pour devenir un homme raisonn\u00e9. C&rsquo;est un parti pris qui va \u00e0 l&rsquo;encontre des normes hell\u00e9niques mais qui, plac\u00e9 dans le contexte du XIX\u00e8me si\u00e8cle, fait sens.<br \/>\nLes th\u00e8mes sont tous explor\u00e9s en profondeur par Wagner. On retrouve, en creux, la qu\u00eate de la libert\u00e9 qui est concomitante \u00e0 celle de la peur. Siegfried aura peur lorsqu&rsquo;il se sera lib\u00e9r\u00e9 de tout carcan divin, symbolis\u00e9 par la destruction de la lance omnipotente de Wolan. Il se fait alors r\u00e9volutionnaire, transgressif mais libre. Wagner dans ce livret nous pousse donc \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur ce qui constitue l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;homme. Cach\u00e9 derri\u00e8re des symboles, nous voyons, en creux, ce qui fait le meilleur de l&rsquo;homme comme ce qui fait le pire. D&rsquo;o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;adopter une mise en sc\u00e8ne intemporelle, faite d&rsquo;une confrontation entre classicisme et modernisme. Le propos est, lui m\u00eame, intemporel, et il fallait le souligner dans la mise en sc\u00e8ne. C&rsquo;est donc une r\u00e9ussite. Le m\u00e9lange des genres est aussi une caract\u00e9ristique de la pi\u00e8ce. M\u00e9langeant le comique -la perfidie de Mime-, le tragique -la confrontation entre Wolan et Erda autour de la notion de sagesse et de connaissance, l&rsquo;\u00e9pique avec la sublime sc\u00e8ne du dragon, m\u00e9langeant danse et po\u00e9sie avec ces sublimes draperies, et lyrisme le plus absolu avec la rencontre finale entre Siegfried et Br\u00fcnnhilde. Lyrisme tellement appuy\u00e9 qu&rsquo;il en devient presque comique. Siegfried est donc un concentr\u00e9 d&rsquo;op\u00e9ra, en plus d&rsquo;\u00eatre un concentr\u00e9 de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien que je n&rsquo;aie vu que cette journ\u00e9e du Ring, pivot de l\u2019\u0153uvre totale, j&rsquo;entrevois la d\u00e9mesure de Wagner. A l&rsquo;ubris du Siegfried transgressif r\u00e9pond l&rsquo;ubris du cr\u00e9ateur. L&rsquo;ampleur des th\u00e8mes soulev\u00e9s dans Siegfried seul laisse bien pr\u00e9sager du nombre vertigineux de th\u00e8mes, symboles traversant le Ring. Car il y a une forte \u00e9volution entre les personnages, comme le Voyageur, avatar de Wolan, dont la personnalit\u00e9 plus que complexe n\u00e9cessite de voir l&rsquo;ensemble des journ\u00e9es pour \u00eatre cern\u00e9es. Wagner invente donc une mythologie compl\u00e8te, en reprenant les codes de la mythologie germanique, et il en fait un v\u00e9ritable univers, coh\u00e9rent, fort, autonome, dans lequel il place ses personnages. Il l&rsquo;utilise comme \u00e9crin \u00e0 diff\u00e9rents symboles, comme cette qu\u00eate initiatique dont j&rsquo;ai parl\u00e9.<br \/>\nC&rsquo;est peut \u00eatre par la force de ses significations que Siegfried, et plus largement le cycle dont l&rsquo;op\u00e9ra est issu, que l&rsquo;on en retrouve les traces dans bon nombre de productions culturelles modernes. Il y a, bien s\u00fbr, le Seigneur des Anneaux de Tolkien. Cette \u0153uvre classique de fantasy m&rsquo;a sembl\u00e9, finalement, plus adapter Wagner que s&rsquo;en inspirer. Tolkien invente lui m\u00eame sa propre mythologie, son propre univers, comme Wagner. On retrouve l&rsquo;analogie \u00e9vidente avec l&rsquo;anneau maudit, les diff\u00e9rentes races se c\u00f4toyant ici sur la Terre du Milieu, l\u00e0-bas entre le ciel, la terre et les ab\u00eemes. Mais c&rsquo;est surtout du point de vue symbolique qu&rsquo;on retrouve l&rsquo;analogie. L\u2019\u0153uvre de Tolkien agrandit uniquement le cadre de la qu\u00eate initiatique de Siegfried. Chez lui, elle se fait hors norme, progressive, entre les trois \u0153uvres tandis que Wagner la met en sc\u00e8ne au sein d&rsquo;une des journ\u00e9es du Ring. Ce qui rapproche donc les deux \u0153uvres ma\u00eetresse est bel et bien cette qu\u00eate propre \u00e0 l&rsquo;homme, indiquant que tous deux avaient une connaissance plus ou moins profonde de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la force de Siegfried, puisque c&rsquo;est un op\u00e9ra, tient aussi dans la musique et la chor\u00e9graphie. Parfois voluptueuse, pleine de symboles (comme le positionnement de Br\u00fcnnhilde, Siegfried et Wolan endormi sur les marches des terres divines lors du dernier acte), la danse est surtout mise en valeur dans le deuxi\u00e8me acte. Peut \u00eatre est-ce Wagner, ou bien le chor\u00e9graphe Otto Pichler\u00a0 ou encore G\u00fcnter Kr\u00e4mer, qui a choisi de repr\u00e9senter le dragon sous la forme de danseurs. Une telle gr\u00e2ce ce d\u00e9gage d&rsquo;eux, masse inqui\u00e9tante, angoissante, tapie au fond de la sc\u00e8ne mais qui ne fait pas peur \u00e0 Siegfried. Le c\u00f4t\u00e9 esth\u00e9tique de cette sc\u00e8ne m&rsquo;a \u00e9norm\u00e9ment touch\u00e9, d&rsquo;autant plus que la musique atteint un certain niveau de perfection esth\u00e9tique.<br \/>\nJe n&rsquo;ai aucune id\u00e9e des codes en vigueur dans le musique d&rsquo;op\u00e9ra. Il me semble qu&rsquo;elle est sous-tendue par des symboles. En tous cas, Philippe Jordan et son orchestre m&rsquo;ont bien fait ressentir certaines \u00e9motions voulues par Wagner. La musique se fait accompagnement, magnifique \u00e9crin aux voix sublimes des com\u00e9diens. Mais elle vient parfois souligner les \u00e9motions, les contre-dire, elle se fait l&rsquo;incarnation des pens\u00e9es des personnages -le th\u00e8me de Mime par exemple, repr\u00e9sentant sa ruse, les sublimes mouvements musicaux lors de la longue d\u00e9claration lyrique de Br\u00fcnnhilde et de Siegfried. La musique devient alors narrateur de l&rsquo;op\u00e9ra. Adoptant un point de vue parfois omniscient, parfois interne, parfois direct, parfois indirect. C&rsquo;est d&rsquo;une finesse, d&rsquo;une inventivit\u00e9 saisissante. La musique donne au c\u00f4t\u00e9 th\u00e9\u00e2tral de l&rsquo;op\u00e9ra toute son ampleur. Gr\u00e2ce au g\u00e9nie de Wagner nous sommes emport\u00e9s dans une immense \u0153uvre o\u00f9 tous nos sens sont appel\u00e9s, o\u00f9 nous recevons une \u00e9norme quantit\u00e9 d&rsquo;informations sur l&rsquo;intrigue, sur sa signification symbolique gr\u00e2ce \u00e0 la chor\u00e9graphie, les chants, la musique, la mise en sc\u00e8ne. Voil\u00e0 l&rsquo;art total.<br \/>\nJe n&rsquo;ai absolument aucune connaissance dans les diff\u00e9rents registres de voix, les jeux des intonations mais j&rsquo;ai appr\u00e9ci\u00e9 la beaut\u00e9 de ces chants, surtout le registre de voix du dragon, qui d&rsquo;ailleurs, meurt bien trop vite. Quel plaisir c&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 d&rsquo;\u00e9couter plus longuement son chant\u00a0!<br \/>\nEn somme, je n&rsquo;ai qu&rsquo;une envie\u00a0: voir le Cr\u00e9puscule des dieux, et ensuite r\u00e9ussir \u00e0 me d\u00e9goter un ticket pour voir le Ring en son entier, tenter de comprendre ce que Wagner a voulu signifier au sein de ce cycle, essayer de le comprendre dans son ensemble. Car m\u00eame si Siegfried a une certaine ind\u00e9pendance, du point de vue de l&rsquo;intrigue, par rapport au reste du cycle, il en reste quand m\u00eame rattach\u00e9. Je ne peux qu&rsquo;\u00eatre subjugu\u00e9 par le g\u00e9nie de l&rsquo;Allemand mais je souhaite ardemment prolonger cette exp\u00e9rience. Car l&rsquo;op\u00e9ra Siegfried est une \u0153uvre fascinante, dont l&rsquo;ampleur des significations ne peut \u00eatre d\u00e9chiffr\u00e9e en une seule fois. Alors pour le Ring dans sa globalit\u00e9, \u00e7a doit se situer sur un autre niveau. Plus grand, plus large, plus d\u00e9mesur\u00e9 encore.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Frontedeye<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">La l\u00e9gende de Siegfried est le deuxi\u00e8me temps de L&rsquo;anneau du Niebelung, t\u00e9tralogie de Richard Wagner dont la structure en quatre parties est h\u00e9rit\u00e9e des grandes pi\u00e8ces antiques bien que le sujet soit ici d&rsquo;inspiration germanique. Cr\u00e9\u00e9e en France en 1900, l\u2019oeuvre n&rsquo;y a pas \u00e9t\u00e9 reprise depuis 1959.<br \/>\nL&rsquo;introduction musicale am\u00e8ne le lever de rideau dans une ambiance \u00e9pique et mena\u00e7ante. Le d\u00e9cor ainsi d\u00e9couvert se r\u00e9v\u00e8le aussi prometteur que d\u00e9concertant : la for\u00eat mystique se compose de plants de chanvre cern\u00e9s de barri\u00e8res m\u00e9talliques dont on se sert habituellement pour contenir les foules. L&rsquo;objet de l&rsquo;acte I -la r\u00e9surrection de l&rsquo;\u00e9p\u00e9e Notung- permet des jeux musicaux entre l&rsquo;orchestre et la sc\u00e8ne sur le th\u00e8me de la forge. Les jeux de plateaux sont amplement<br \/>\nexploit\u00e9s : un ascenseur ainsi que le d\u00e9doublement de la sc\u00e8ne sur deux \u00e9tages permet de repr\u00e9senter la topographie propre \u00e0 la l\u00e9gende des Niebelungen dont la cosmogonie nous est expos\u00e9e. Les \u00e9clairages renforcent le contraste en nous offrant une for\u00eat toute de vert arros\u00e9e et une ambiance souterraine grise et blanche.<br \/>\nLa diction et les performances vocales essentiellement masculines sont de qualit\u00e9, si bien que l&rsquo;on peut se dispenser de lire le surtitrage et prendre plus de plaisir \u00e0 la contemplation si l&rsquo;on a le bonheur d&rsquo;\u00eatre germanophone. La volont\u00e9 de Wagner : faire de ce spectacle une oeuvre d&rsquo;art totale se fait sentir, ainsi la mise en sc\u00e8ne s&rsquo;efforcant de d\u00e9velopper un aspect pictural peu d\u00e9velopp\u00e9 ordinairement \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ra. C&rsquo;est Wotan, le dieu cr\u00e9ateur qui peint \u00e0 la craie sur fond noir l&rsquo;univers qu&rsquo;il a lui-m\u00eame b\u00e2ti, mise en abyme \u00e9vidente de la cr\u00e9ation artistique, on ne peut passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des<br \/>\nsubtilit\u00e9s de l\u2019oeuvre par cette mise en sc\u00e8ne claire et efficace. Son caract\u00e8re auto-r\u00e9flexif est n\u00e9anmoins nuanc\u00e9 par l&rsquo;humour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La vraie magie de l&rsquo;op\u00e9ra se fait attendre jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;acte II o\u00f9 succ\u00e8de aux d\u00e9cors m\u00e9caniques et industriels, une ambiance f\u00e9erique, sauvage et impressionniste. Un tapis de feuilles color\u00e9es -quelques unes tombent en virevoltant- recouvre la sc\u00e8ne, celle-ci est tout de m\u00eame scind\u00e9e par un chemin de fer qui conserve les allusions \u00e0 la m\u00e9tallurgie. Le d\u00e9cor est l\u00e9ger sans que la sc\u00e8ne soit frivole. Le corps est agr\u00e9ablement mis en valeur dans ce deuxi\u00e8me acte notamment dans la<br \/>\nrepr\u00e9sentation du dragon. Des caisses marqu\u00e9es de l&rsquo;or du Rhin, contenant des fusils, sont une m\u00e9taphore de la lutte violente entre les nains et les dieux et donnent le ton grave de la sc\u00e8ne.<br \/>\nSiegfried repr\u00e9sente, lui, un juste milieu : l&rsquo;homme, race ch\u00e9rie de Wotan, qui lui exprime son amour en lui faisant subir des \u00e9preuves. Il se montre impitoyable envers son \u00e9pouse, qu&rsquo;il tire du sommeil avant de l&rsquo;y replonger \u00e9ternellement. L&rsquo;entr\u00e9e en sc\u00e8ne d&rsquo; Erda interpr\u00e9t\u00e9e par la contralto chinoise Qiu Lin Zhang est un moment de douceur et de ravissement. Sa performance vocale envo\u00fbtante est doubl\u00e9e d&rsquo;un jeu sc\u00e9nique gracieux et efficace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce tableau sublime fait n\u00e9anmoins place \u00e0 la d\u00e9ception en ce qui concerne l&rsquo;acte III. Le d\u00e9cor hideux, mi-escalier mi-\u00e9chafaudage -v\u00e9ritablement un supplice pour les yeux- est peu ou mal utilis\u00e9 par rapport aux deux pr\u00e9c\u00e9dents. Le tiers de la derni\u00e8re sc\u00e8ne cach\u00e9e par le surtitrage n&rsquo;y arrange rien.<br \/>\nDe plus, la performance de Alwyn Mellor en Br\u00fcnnhilde est d\u00e9cevante : son jeu sc\u00e9nique n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 la hauteur face aux autres interpr\u00e8tes qui chantaient et jouaient avec une aisance admirable. Sa partition est certes d&rsquo;un haut niveau, il est dommage que la difficult\u00e9 soit visible au spectacle. Wolfgang Ablinger-Sperrhacke est exceptionnel dans son r\u00f4le de nain bouffon, Torsten Kerl joue un Siegfried comique et touchant dans sa na\u00efvet\u00e9 et Egis Silins un Wotan grave et profond comme il convient \u00e0 un dieu. Le spectacle est majestueux sans \u00eatre grandiose : la l\u00e9gende est actualis\u00e9e par une mise en sc\u00e8ne parfois ironique et parsem\u00e9e de symboles adress\u00e9s au spectateur contemporain.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Oph\u00e9lie Lavoisier<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Annonc\u00e9 comme l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement culturel de la saison, la pr\u00e9sence de la fameuse T\u00e9tralogie \u00e0 Bastille est d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un contact avec les op\u00e9ras les plus aboutis de Wagner\u00a0: complets, ultimes, ils sont le croisement id\u00e9al entre un th\u00e9\u00e2tre d\u00e9complex\u00e9 et un film d&rsquo;aventure. On y trouve tous les genres, et les quatre heures et demie qu&rsquo;ils nous prennent ne laissent pas un moment de r\u00e9pit.<br \/>\nPrendre le Ring en route n&rsquo;est pas un probl\u00e8me, puisque la mise en sc\u00e8ne de G\u00fcnther Kr\u00e4mer a mis\u00e9 sur l&rsquo;accessibilit\u00e9 : moderne, mais sans trop de fantaisies maladroites, elle r\u00e9actualise particuli\u00e8rement les dialogues chant\u00e9s de la premi\u00e8re partie de l&rsquo;op\u00e9ra, lorsque le jeune Siegfried s&rsquo;oppose \u00e0 son mentor Mime. Outre l&rsquo;admirable sc\u00e9nographie, la grande force de ce spectacle r\u00e9side dans les chanteurs : \u00e0 la fois virtuoses et \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute les uns des autres, ils forment un ch\u0153ur magnifique qui se d\u00e9ploie particuli\u00e8rement dans le dernier acte. Force est de reconna\u00eetre que les d\u00e9corateurs ont \u00e9galement fait un travail formidable\u00a0: on passe constamment d&rsquo;une dimension \u00e0 une autre, d&rsquo;une intrigue \u00e0 une sc\u00e8ne de contemplation, et le souffle, le rythme qui sous-tendent l&rsquo;oeuvre sont en grande partie dus \u00e0 cette superbe direction artistique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;intrigue, complexe, met ici particuli\u00e8rement l&rsquo;accent sur le personnage de Wotan, alias der Wanderer (le voyageur) dans la pi\u00e8ce qui nous int\u00e9resse. Ce dieu \u00e9trange et manipulateur est victime d&rsquo;un basculement au cours de l&rsquo;op\u00e9ra\u00a0: tirant les ficelles jusque l\u00e0, il est renvers\u00e9 par Siegfried et se retrouve, finalement, en position de faiblesse. Cette premi\u00e8re th\u00e9matique est compl\u00e9t\u00e9e par celle de l&rsquo;\u00e9pique, particuli\u00e8rement visible dans les combats (par ailleurs tr\u00e8s bien rendus) et dans les sc\u00e8nes de la forge de Mime. Enfin, la pr\u00e9sence de Br\u00fcnnhilde dans le dernier acte introduit une v\u00e9ritable romance, et la nouvelle th\u00e9matique de l&rsquo;amour naissant, tragique et wagn\u00e9rien. Un vaste programme, en somme, plein de paradoxes, de prolepses et de retours en arri\u00e8re. Superbe spectacle, donc, \u00e0 la fois respectueux et d\u00e9complex\u00e9 en rapport au monstre qu&rsquo;il s&rsquo;est charg\u00e9 d&rsquo;adapt\u00e9.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Gauthier Nabavian<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1848, Richard Wagner entreprend la composition de son Anneau du Nibelung, cycle de quatre op\u00e9ras qui s\u2019\u00e9tendra sur plus de vingt ans. Cette ann\u00e9e l\u2019Op\u00e9ra Bastille r\u00e9alise la prouesse de proposer au public la t\u00e9tralogie compl\u00e8te sous la direction musicale de Philippe Jordan. Quoi de plus beau comme hommage pour c\u00e9l\u00e9brer, cette ann\u00e9e, le bicentenaire de la naissance du compositeur\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant c&rsquo;est bel et bien cette \u0153uvre en particulier qui a \u00e9t\u00e9 choisit par Hitler pour servir son id\u00e9ologie destructrice. C&rsquo;est en voulant comprendre pourquoi (et en essayant d\u2019exclure les affinit\u00e9s que pouvait avoir Hitler avec Wagner, lui-m\u00eame antis\u00e9mite convaincu)\u00a0que je suis venue \u00e9couter Wagner ce 25 mars dernier. Inspir\u00e9 par des sources nordiques et germaniques, il choisit de donner vie sur sc\u00e8ne \u00e0 un h\u00e9ros mythique\u00a0: Siegfried. Ce jeune homme semble en effet pouvoir s\u2019apparenter \u00e0 une forme d\u2019id\u00e9al auquel aspirait visiblement Hitler car il fait figure de surhomme par sa force (il brise toutes les \u00e9p\u00e9es que lui forge le Nibelung Mime, tue le dragon Fafner et brise la lance de Wotan, ma\u00eetre des dieux et p\u00e8re des Walkyries), par son intuition cr\u00e9atrice (il est capable de reforger l\u2019\u00e9p\u00e9e de son p\u00e8re alors que le forgeron Mime ne peut y parvenir) et enfin par son rapport \u00e0 la nature (il comprend le chant d\u2019un oiseau apr\u00e8s avoir bu le sang de Fafner). Pourtant le choix tr\u00e8s singulier de mise en sc\u00e8ne &#8211; modernit\u00e9 et m\u00eame parfois anachronisme (jean, t\u00e9l\u00e9vision) \u2013 ont eu pour effet de mettre \u00e0 distance mythe et h\u00e9ro\u00efsme brisant par l\u00e0 m\u00eame le quatri\u00e8me mur dans un clin d\u2019\u0153il m\u00e9tafictionnel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les airs de Siegfried jou\u00e9s par l\u2019orchestre symphonique, quant \u00e0 eux, \u00e9taient relativement simples \u00e0 m\u00e9moriser (croyez-le ou non\u00a0: l\u2019un d\u2019eux m\u2019est, \u00e0 ma grande surprise, revenu en t\u00eate le lendemain matin au r\u00e9veil), pr\u00e9sentaient une rythmique martiale, \u00e9taient fortissimo de fa\u00e7on quasi-constante et laissaient une place tr\u00e8s important aux cuivres majestueux et aux puissantes percussions. Ainsi on retrouve l\u00e0 des attributs de la musique de propagande permettant alors l\u2019association de cette musique au r\u00e9gime (populiste, puissant et conqu\u00e9rant) et se pr\u00e9sentant comme propice \u00e0 la diffusion massive (th\u00e8mes r\u00e9p\u00e9titifs et facilit\u00e9 de m\u00e9morisation).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, si cette \u0153uvre est incontestablement un chef-d\u2019\u0153uvre elle reste, \u00e0 mon sens, aussi et surtout ce qu\u2019Hitler en a fait : une grande \u00e9pop\u00e9e propagandiste arienne. Assister \u00e0 ce spectacle m\u2019a alors confirm\u00e9 qu\u2019essayer d\u2019\u00e9couter Wagner pour du Wagner para\u00eet clairement complexe car cela n\u00e9cessiterait d\u2019op\u00e9rer une forme de \u00ab\u00a0d\u00e9nazification\u00a0\u00bb qui me semble difficilement concevable.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Marie Seignol<\/h6>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Op\u00e9ra | Op\u00e9ra national de Paris | En savoir plus L&rsquo;op\u00e9ra commen\u00e7ait \u00e0 18h. Salari\u00e9, demande donc \u00e0 ton sup\u00e9rieur de partir plus t\u00f4t aujourd&rsquo;hui, assez travaill\u00e9, let&rsquo;s go to the opera*! 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