{"id":4758,"date":"2013-04-04T20:00:31","date_gmt":"2013-04-04T18:00:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=4758"},"modified":"2013-04-04T20:00:31","modified_gmt":"2013-04-04T18:00:31","slug":"solness-le-constructeur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=4758","title":{"rendered":"Solness le constructeur"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre national La Colline | <a href=\"http:\/\/www.colline.fr\/fr\/spectacle\/solness-le-constructeur\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vendredi 5 avril nous avons pu, gr\u00e2ce au service culturel de Paris-Sorbonne, assister \u00e0 la repr\u00e9sentation de Solness le Constructeur, mise en sc\u00e8ne par Alain Fran\u00e7on au Th\u00e9\u00e2tre de la Colline. Alain Fran\u00e7on continue son exploration du c\u00e9l\u00e8bre auteur norv\u00e9gien apr\u00e8s avoir mis en sc\u00e8ne quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t Hedda Gabler, La dame de la Mer ou encore Le Canard sauvage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par peur de vieillir, d&rsquo;\u00eatre remplac\u00e9 et renvoy\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de simple homme, Halvard Solness refuse toute aide du jeune architecte Ragnar. Depuis de longues ann\u00e9es, endeuill\u00e9s par la perte de leurs deux enfants dans un incendie, Solness et sa femme d\u00e9clinent et vivent dans une routine incessante, sans r\u00eave ni envie. Sa vie professionnelle est au plus bas lorsque sa rencontre, ou devrait-on dire ses retrouvailles avec la jeune, extravangante et insolente Hilde Wangel le mettra au d\u00e9fi. Dix ans apr\u00e8s l&rsquo;avoir charm\u00e9e en lui contant ses multiples exploits de constructeur et lui avoir promis un royaume, il doit r\u00e9pondre \u00e0 ses attentes. Elle est en admiration pour ce qui fut \u00e0 ses yeux un h\u00e9ros national, un b\u00e2tisseur \u00e0 la hauteur de Dieu.<br \/>\nPour la s\u00e9duire de nouveau et s&rsquo;\u00e9lever en tant qu&rsquo;homme, Solness tente de prendre de la hauteur et d\u00e9cide de d\u00e9poser une couronne de fleurs en haut de sa nouvelle maison. Mais cette qu\u00eate d&rsquo;\u00e9l\u00e9vation va le mener \u00e0 sa perte. Pourquoi, alors que les fondations sont fragiles, veut-il prendre de la hauteur? Entre utopie et r\u00e9alit\u00e9, la vie du triste Constructeur fait \u00e9cho en nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je tiens particuli\u00e8rement \u00e0 noter l&rsquo;esth\u00e9tique de la mise en sc\u00e8ne. Nous visitons la demeure du Constructeur, son bureau, sa magnifique verri\u00e8re, ainsi que son jardin bucolique. Le tableau \u00ab\u00a0Stetind i t\u00e5ke\u00a0\u00bb, imposante montagne mena\u00e7ante, du grand peintre romantique Peder Balke tr\u00f4ne dans le salon. Nous sommes spectateurs, pas seulement d&rsquo;une pi\u00e8ce mais de nombreux tableaux \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;elle. Les d\u00e9cors changent, chaque acte (3 au total) nous montre un aspect diff\u00e9rent de la maison. Jo\u00ebl Hourbeigt fait un travail remarquable sur les jeux de lumi\u00e8re; dans les deux premiers actes elle est tamis\u00e9e tandis que le dernier acte, caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;ascenssion de Solness, est \u00e9blouissant. La pi\u00e8ce est marqu\u00e9e par de multiples nuances, ombre\/lumi\u00e8re, r\u00eave\/r\u00e9alit\u00e9, les deux facettes d&rsquo;Hilde, aimante mais aussi diabolique, tel un troll (notons dailleurs que \u00ab\u00a0troll\u00a0\u00bb chez Ibsen est devenu \u00ab\u00a0d\u00e9mon\u00a0\u00bb sans doute par soucis culturel).<br \/>\nJe tiens \u00e0 souligner la distribution particuli\u00e8rement r\u00e9ussie : Wladimir Yordanoff est parfait dans le r\u00f4le de Solness, et Adeline D&rsquo;Hermy incroyablement \u00e9nergique (nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 rep\u00e9r\u00e9e dans Peer Gynt de la Com\u00e9die fran\u00e7aise!). Mention sp\u00e9ciale pour Michel Robin qui du haut de ses 83 ans nous livre une \u00e9mouvante prestation ainsi que pour Dominique Valadi\u00e9 dans le r\u00f4le de l\u2019\u00e9pouse, enferm\u00e9e sur elle-m\u00eame et t\u00e9moin du d\u00e9clin de son mari comme de son couple.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Manon Codis<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Solness le constructeur est l\u2019une des pi\u00e8ces tardives de l\u2019\u00e9crivain norv\u00e9gien Henrik Ibsen, datant de 1892. La mise en sc\u00e8ne (Alain Fran\u00e7on) au th\u00e9\u00e2tre de la Colline avait \u00e9tabli une atmosph\u00e8re glauque et lugubre: au d\u00e9but les d\u00e9cors (Jacques Gabel) \u2013qui se caract\u00e9risaient par leur couleur sombre \u2013 \u00e9taient peu illumin\u00e9s mais progressivement, l\u2019intensit\u00e9 de la lumi\u00e8re (Jo\u00ebl Hourbeigt) s\u2019\u00e9tait accentu\u00e9e. Les bords de la sc\u00e8ne, cependant, \u00e9taient toujours plong\u00e9s dans la p\u00e9nombre. Cet \u00e9clairage donnait un caract\u00e8re mystique,digne d\u2019un conte de f\u00e9es, \u00e0 la pi\u00e8ce qui, quant \u00e0 elle, se centrait sur des questions ext\u00e9rieures \u00e0 la vie quotidienne)\u00a0: la folie et la peur d\u2019\u00eatre remplac\u00e9 par la jeunesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le premier acte ouvre sur l\u2019atelier d\u2019architecture du constructeur Solness (Wladimir Yordanoff) et de ses commis Knut Brovik (Michel Robin), Ragnar Brovik (Adrien Gamba-Gontard) et Kaja Fosli (Agathe l\u2019Huillier). Au fur et \u00e0 mesure, tous les personnages sont introduits et \u00e0 l\u2019exception d\u2019Aline Solness (Dominique Valadi\u00e9), la femme du constructeur, qui semblait d\u00e9tach\u00e9e du monde de ses compatriotes, je ne peux donner qu\u2019une critique positive sur la fa\u00e7on de jouer des com\u00e9diens. A la fin de l\u2019acte la Jeunesse dans la forme (sous les traits de la jeune Hilde\u00a0; Adeline d\u2019Hermy \u2013 de la Com\u00e9die fran\u00e7aise) frappe \u00e0 la porte du constructeur Solness, le \u00ab\u00a0premier de son m\u00e9tier\u00a0\u00bb et qui a peur de deux choses en particulier\u00a0: il craint l\u2019altitude et que la jeunesse \u2013 et notamment son jeune assistant Ragnar \u2013 remplace les anciens ma\u00eetres comme lui. Solness n\u2019est pas le seul \u00e0 avoir des marottes, chaque personnage a, en effet, ses propres manies\u00a0: Aline Solness a son \u00ab\u00a0devoir\u00a0\u00bb \u00e0 accomplir et elle est hant\u00e9e par l\u2019incendie de sa maison parentale et par la mort de ses enfants\u00a0; Ragnar veut se r\u00e9aliser et prouver \u00e0 son p\u00e8re mourant qu\u2019il vaut quelque chose\u00a0; Kaja est d\u00e9chir\u00e9e entre son fianc\u00e9 Ragnar et son nouvel amour le ma\u00eetre Solness\u00a0; quant \u00e0 Hilde, elle est venue chez le constructeur pour lui demander le royaume qu\u2019il lui avait promis quand elle \u00e9tait enfant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques-uns des d\u00e9sirs de ces personnages sont r\u00e9alisables mais dans l\u2019atmosph\u00e8re lugubre de la mise en sc\u00e8ne ils ressemblent tous au fameux ch\u00e2teau en l\u2019air que Hilde demande au constructeur faute d\u2019obtenir un royaume. Bien que la pi\u00e8ce soit une histoire d\u2019\u00e9chec \u2013 le constructeur tombant \u00e0 sa mort de la tour de sa nouvelle maison apr\u00e8s avoir conquis son vertige \u2013 elle est aussi l\u2019histoire de la force de l\u2019imaginaire et de la volont\u00e9 des humains de faire l\u2019impossible.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Verena Dobretsberger<\/h6>\n<hr \/>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Que me veux-tu ?<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai voulu.<br \/>\nJ\u2019obtins, est-ce ma faute ?<br \/>\nEt des voeux contraires ont chass\u00e9 les premiers.<br \/>\nJe m\u2019en suis repenti, alors.<br \/>\nQue souhaiter que je ne regretterai ?<br \/>\nJ\u2019ai promis, me dis-tu.<br \/>\nMais je naissais alors.<br \/>\nTu exiges. Tu cries.<br \/>\nJe dois r\u00e9pondre de ces Solness antiques ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pi\u00e9tine.<br \/>\nEt la rel\u00e8ve qui sonne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai voulu construire. J\u2019ai voulu le feu.<br \/>\nLes flammes convi\u00e8rent la mort.<br \/>\nEt pour des fant\u00f4mes, j\u2019ai b\u00e2ti.<br \/>\nJe te courais apr\u00e8s et tu me rattrapais.<br \/>\nSeulement, je te croise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon oeuvre t\u00e9moigne ; ils veulent l\u2019achever.<br \/>\nIl faut gravir encore ?<br \/>\nIl y a ce vertige,<br \/>\nEt si je chute, Hilde ?<br \/>\nCette tour, ne la fis-je trop haute ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je veux.<br \/>\nJe grimpe.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">St\u00e9phanie Morel<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&#8217;embl\u00e9e, une critique s&rsquo;impose face \u00e0 cette pi\u00e8ce : le texte d&rsquo;Ibsen, malgr\u00e9 ses th\u00e9matiques int\u00e9ressantes et ses caract\u00e8res complexes, a quelque peu vieilli. On aimerait le voir se d\u00e9ployer avec splendeur, mais il manque un souffle, une force \u00e9pique \u00e0 cette pi\u00e8ce, qui se contente d&rsquo;\u00eatre un petit drame familier. Solness le constructeur est avant tout une r\u00e9flexion sur la cr\u00e9ation, et sur le d\u00e9passement de soi. Non sans po\u00e9sie, Ibsen nous pr\u00e9sente le personnage principal : c&rsquo;est un homme dans la force de l&rsquo;\u00e2ge, vieillissant l\u00e9g\u00e8rement et ne parvenant pas, malgr\u00e9 son immense parcours, \u00e0 vaincre ses d\u00e9mons de toujours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Magnifiquement camp\u00e9 par Wladimir Yordanoff, ce fort temp\u00e9rament est lumineux et domine tout son monde : sa femme, soumise et d\u00e9pressive (portant encore le deuil de leurs deux enfants), ses \u00e9l\u00e8ves et ses ma\u00eetresses. L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment perturbateur est interpr\u00e9t\u00e9 par Adeline D&rsquo;Hermy, qui entre rapidement en dialogue avec Solness : elle joue Hilde, une jeune fille des montagnes, impressionn\u00e9e par le statut, la prestance du constructeur, et lui rappelant une promesse qu&rsquo;il lui a fait lors de leur rencontre : celle de lui offrir un royaume.<br \/>\nCes deux personnages se balancent, s&rsquo;attaquent et s&rsquo;isolent dans leur petit univers. Tout autour d&rsquo;eux, les seconds r\u00f4les assurent une pi\u00e8ce dynamique et brillamment mise en sc\u00e8ne &#8211; quoiqu&rsquo;un peu terne. Arrive alors une seconde partie, celle du passage \u00e0 l&rsquo;acte\u00a0 : le personnage central se d\u00e9cide \u00e0 affronter ses peurs, sa vie elle-m\u00eame, pour atteindre l&rsquo;acte parfait et concurrencer le ciel. Ses tiraillements, toujours visibles, sont le sel d&rsquo;un dialogue ambigu avec Hilde, qui symbolise sa conscience. Sans surprise, le final de la pi\u00e8ce correspond \u00e0 un paroxysme dramatique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est l\u00e0, en effet, le principal d\u00e9faut de ce Solness : s&rsquo;il brille par son interpr\u00e9tation et son \u00e9nergie, il manque en cr\u00e9ativit\u00e9, en originalit\u00e9. La faute sans doute au texte, assez didactique et parfois alourdi par des symboles appuy\u00e9s. Si l&rsquo;on ne s&rsquo;ennuie jamais, il manque le puissant enthousiasme de Tch\u00e9kov, la noirceur de Bergman pour en faire une oeuvre ma\u00eetresse. D\u00e8s lors, on se prend \u00e0 appr\u00e9cier d&rsquo;avantage la brillante mise en sc\u00e8ne, claire et agr\u00e9able \u2013 elle permet en outre d&rsquo;appr\u00e9hender sans difficult\u00e9s une prose difficile \u2013 mais calme \u00e9galement\u00a0 ; il lui aurait fallu d&rsquo;avantage de folie et de d\u00e9mesure pour marquer.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Gauthier Nabavian<\/h6>\n<hr \/>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">L\u00e0-haut<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vertige\u00a0: d\u00e9sir de sauter vers le vide et horreur d\u2019un tel d\u00e9sir. Devant leurs \u0153uvres ou plut\u00f4t devant le d\u00e9fi de la cr\u00e9ation les artistes r\u00e9ussissent \u00e0 surmonter le vertige\u00a0: il faut sauter, la cr\u00e9ation est aussi un risque. Mais pour Halvard Solness, personnage principal de la pi\u00e8ce\u00a0Solness le constructeur\u00a0du dramaturge norv\u00e9gien Henrik Ibsen, il ne s\u2019agit pas du vertige de la cr\u00e9ation. Celle-ci va de soi pour lui. C\u2019est la vieillesse qui le d\u00e9range, le d\u00e9clin de son art et de sa vie face \u00e0 la jeunesse, face \u00e0 une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration qui le condamnera \u00e0 l\u2019oubli. Enfin\u00a0: c\u2019est la mort qui lui fait peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pi\u00e8ce d\u2019Ibsen a \u00e9t\u00e9 mise en sc\u00e8ne le jeudi 4 avril au Th\u00e9\u00e2tre de La Colline par Alain Fran\u00e7on. Le d\u00e9cor de Jacques Gabriel \u00e9tait un peu aust\u00e8re, tout comme Solness, et montrait une certaine ambition par l\u2019espace et le vide, tout comme Solness encore une fois. Le jeu de Wladimir Yordanoff dans le personnage principal est juste\u00a0: il lui donne \u00e0 la fois une certaine force (celle d\u2019un homme m\u00fbr, respect\u00e9)\u00a0et une certaine faiblesse (celle de quelqu\u2019un qui fait face \u00e0 la mort, \u00e0 la chute de son art, la faiblesse de celui qui d\u00e9sire encore les femmes, le bonheur, et plus de hauteur dans son art).<br \/>\nDe son c\u00f4t\u00e9, la belle Agathe L\u2019Huillier associe l\u2019innocence et l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 de Hilde. Elle est parfois une enfant, parfois un ange, mais toujours la personne la plus vive de cette histoire\u00a0: son regard est plein d\u2019espoirs, son corps fragile est toujours inquiet. Les mouvements de Hilde sur sc\u00e8ne sont presque incessants mais ils ne sont jamais erratiques, elle ne fait que jouer dans l\u2019espace qui est aussi l\u2019espace de ses r\u00eaves, l\u00e0 o\u00f9 son constructeur va lui \u00e9difier le ch\u00e2teau promis.<br \/>\nPar contre, l\u2019actrice Dominique Valadi\u00e9 joue une Aline Solness assez monotone. Madame Solness est bien s\u00fbr une femme triste, la construction artistique a remplac\u00e9 le poste qu\u2019elle occupait dans la vie de son mari\u00a0: le feu et la solitude ont d\u00e9truit la possibilit\u00e9 de\u00a0construire\u00a0une v\u00e9ritable famille, ils ne lui restent que les chambres, les salons, les jardins, les grands foyers. Mais l\u2019actrice lui donne un ton si gris et limit\u00e9 qu\u2019il contraint les possibilit\u00e9s du personnage avec cependant un sursaut sur la fin, lors du monologue sur l\u2019incendie qui a tu\u00e9\u00a0ses enfants\u00a0et ses poup\u00e9es.<br \/>\nLa br\u00e8ve participation de Michel Robin en tant que Knut Brovik, avec sa voix, ses gestes, est aussi d\u2019une justesse inoubliable. M\u00eame si on ne le voit que pendant quelques minutes, l\u2019ombre de son personnage reste avec nous\u00a0: avec Hilde, il confronte Solness depuis l\u2019absence mais\u00a0 \u00e0 la diff\u00e9rence de la jeune fille, Brovik lui rappelle qu\u2019il doit c\u00e9der la place \u00e0 la jeunesse (c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 son fils Ragnar). Hilde, en revanche, lui demande d\u2019aller le plus haut possible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la sc\u00e8ne finale, o\u00f9 la jeunesse (Hilde et Ragnar) regarde la chute d\u00e9finitive de l\u2019artiste, c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 le vertige s\u2019arr\u00eate. Le cr\u00e9ateur a r\u00e9ussi \u00e0 toucher les hauteurs. C\u2019est alors au tour des jeunes de sauter ou de rester en regardant ces hauteurs qu\u2019ils ne toucheront jamais.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">C\u00e9sar Valenzuela<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous nous demandons souvent comment nos regards se portent diff\u00e9remment au travers du temps sur tel ou tel personnage au th\u00e9\u00e2tre, mais peu de gens se soucient des regards des personnages du th\u00e9\u00e2tre port\u00e9s sur nous. Cependant, c\u2019est bien l\u00e0 une question qui est plus int\u00e9ressante\u00a0!<br \/>\nIl est constat\u00e9 universellement que les cr\u00e9ations artistiques sont faites d\u2019\u00eatres vivants qui ressuscitent \u00e0 chaque repr\u00e9sentation. Halvard Solness \u00e9tait n\u00e9 de la t\u00eate d\u2019Ibsen vers 1892, et il n\u2019a gu\u00e8re vieilli. Pour preuve, le voil\u00e0 venu nous parler ce soir \u00e0 la Colline. Il \u00e9tait en pleine forme, et m\u00eame si \u00e0 la fin de notre \u00ab\u00a0conversation\u00a0\u00bb il s\u2019est suicid\u00e9, ne nous inqui\u00e9tons point, \u00a0nous savons bien qu\u2019il renaitra demain \u00e0 la m\u00eame heure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame, nous supposons que demain il parlera de la m\u00eame chose et sa vie se r\u00e9p\u00e8tera sans aucun changement. Toutefois, quoique quasi imperceptible, Halvard Solness change d\u2019un soir \u00e0 l\u2019autre, parce qu\u2019il est un \u00eatre vivant. Depuis plus de cent ans d\u2019existence, il a chang\u00e9 bien de faces, de v\u00eatements et m\u00eame de couleurs de peaux. Il a appris l\u2019anglais, le fran\u00e7ais, l\u2019allemand et beaucoup d\u2019autres langues. Il a voyag\u00e9 dans le monde entier. Moi-m\u00eame je l\u2019ai vu \u00e0 Hong Kong quatre ans auparavant. Il a vu beaucoup de choses de sa position de la sc\u00e8ne.<br \/>\nEt s\u2019il pouvait nous parler hors de son texte, que dirait-il, par exemple, de son avatar M. Wladimir Yordanoff\u00a0? Serait-il content de voir sa maison ainsi construite\u00a0? La physionomie de Mlle Hilde Wangel, incarn\u00e9e par Mlle Adeline d\u2019Hermy, lui plairait-elle\u00a0? Et que penserait-il de nous, spectateurs du 21e si\u00e8cle\u00a0?<br \/>\nToutes ces questions, si elles n\u2019ont pas de r\u00e9ponses, il faut les imaginer. A son interpr\u00e8te, Solness aurait dit\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Monsieur, vous \u00eates trop vieux\u00a0! Je me vois un peu plus sexy que vous\u00a0!\u00a0\u00bb A propos de sa maison\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Diable\u00a0! On dirait qu\u2019elle n\u2019est pas une vraie\u00a0! Et o\u00f9 est ma tour\u00a0?\u00a0\u00bb A Mlle Adeline D\u2019Hermy\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Quel ravissement\u00a0! Enfin une jeune fille de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise\u00a0! Dis, petite, quel \u00e2ge as-tu\u00a0?\u00a0\u00bb Aux spectateurs\u00a0: \u00ab\u00a0Votre silence me choque\u00a0!\u00a0\u00bb A sa femme\u00a0: \u00ab\u00a0Ma pauvre Aline\u00a0! Comme tout cela t\u2019ennuie\u00a0!\u00a0\u00bb Au jeune com\u00e9dien Adrien Gamba-Gontard, qui joue le r\u00f4le d\u2019un jeune constructeur\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Ecoute-moi, mon gars, le jeu est la finesse.\u00a0\u00bb Au vieil acteur Michel Robin, qui interpr\u00e8te l\u2019ancien ma\u00eetre de Solness\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Mon dieu\u00a0! J\u2019avoue que j\u2019avais peur pour vous, mais vous y arriviez\u00a0!\u00a0\u00bb A Mlle Agathe L\u2019Huiller (fianc\u00e9e du jeune constructeur et qui a une liaison avec Solness)\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Ta petitesse d\u2019esprit me pla\u00eet. C\u2019est parfois le secret du bonheur, dans la vie comme au th\u00e9\u00e2tre.\u00a0\u00bb Au metteur en sc\u00e8ne M. Alain Fran\u00e7on\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Voulez-vous que je vous parle franchement\u00a0? Vous ne rigolez pas assez. Regardez ces v\u00eatements\u00a0: ils sont tr\u00e8s d\u00e9mod\u00e9s\u00a0! Vous ne voulez pas faire comme ce type allemand Ostermeier\u00a0? A quoi pensez-vous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous pouvons \u00e9galement envisager Solness sortir du th\u00e9\u00e2tre pendant les journ\u00e9es et se promener \u00e0 Paris. Il n\u2019aurait aucune difficult\u00e9 pour trouver son chemin. Apr\u00e8s tout, il connait cette ville depuis plus d\u2019un si\u00e8cle. Peut-\u00eatre s\u2019amuserait-il m\u00eame \u00e0 se faire passer pour un touriste. Il visiterait des mus\u00e9es et des galeries, retrouvant quelque portrait de gens qu\u2019il connaissait autre fois. Il prendrait son caf\u00e9 chez Starbucks, mais il ne mangerait certainement pas chez McDonald\u2019s comme les pauvres et mis\u00e9rables jeunes gens. Serait-il tent\u00e9 de visiter le Disneyland, qui pr\u00e9tend avoir construit un royaume dans les airs\u00a0? Et quand il verrait la tour Montparnasse, son c\u0153ur battrait-il un peu plus fort, pour lui qui est fou de la hauteur\u00a0? Aurait-il encore le vertige, ayant vu tant de gratte-ciels \u00e0 New York, \u00e0 Tokyo, \u00e0 Hong Kong\u00a0?<br \/>\nJe ne sais pas. Peut-\u00eatre aurait-il depuis longtemps trouv\u00e9 un m\u00e9dicament pour vaincre ce d\u00e9faut fatal en lui. Qui sait\u00a0? Peut-\u00eatre aurait-il m\u00eame pris des rendez-vous, deux fois par semaine, avec un psychiatre pour sa femme \u00e0 Stockholm. \u00c7a pourrait lui co\u00fbter tr\u00e8s cher, surtout maintenant il n\u2019a pas beaucoup de travail \u00e0 cause de la crise \u00e9conomique, mais heureusement la s\u00e9curit\u00e9 sociale de son pays lui aurait tout rembours\u00e9.<br \/>\nUn jour, \u00e0 l\u2019heure du cr\u00e9puscule, le constructeur Solness, personnage c\u00e9l\u00e8bre, aurait d\u00e9pass\u00e9 l\u2019\u00e9glise Notre-Dame-de-la-Croix de M\u00e9nilmontant, \u00e0 5 minutes de distance \u00e0 pied du th\u00e9\u00e2tre de la Colline. Il aurait pu trouver la tour de cette \u00e9glise assez proche de son gout, mais il aurait sans doute \u00e9t\u00e9 surpris de l\u2019absence absolue d\u2019humains \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. \u00ab Maison de Dieu, maison de personne \u00bb,\u00a0aurait-il murmur\u00e9.<br \/>\nEt puis, il se serait retir\u00e9, serait revenu au th\u00e9\u00e2tre pour la repr\u00e9sentation du soir. Une heure plus tard, le rideau se serait lev\u00e9, et Solness verrait que la salle est compl\u00e8tement remplie.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Han Zhong<\/h6>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre national La Colline | En savoir plus Vendredi 5 avril nous avons pu, gr\u00e2ce au service culturel de Paris-Sorbonne, assister \u00e0 la repr\u00e9sentation de Solness le Constructeur, mise en sc\u00e8ne par Alain Fran\u00e7on au Th\u00e9\u00e2tre de la Colline. Alain Fran\u00e7on continue son [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":9046,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[19,4],"tags":[],"class_list":["post-4758","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-la-colline","category-theatre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4758","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4758"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4758\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4758"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4758"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4758"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}