{"id":550,"date":"2016-03-10T19:00:01","date_gmt":"2016-03-10T18:00:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/chroniques\/?p=550"},"modified":"2016-03-10T19:00:01","modified_gmt":"2016-03-10T18:00:01","slug":"madame-bovary","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=550","title":{"rendered":"Madame Bovary"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre de Poche | <a href=\"http:\/\/www.theatredepoche-montparnasse.com\/project\/madame-bovary\/\">En savoir plus.<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pi\u00e8ce, adaptation du roman de Flaubert, fait vivre sur sc\u00e8ne les passions et la chute tragique d\u2019Emma Bovary. Le personnel comme le d\u00e9cor est minimaliste : quatre acteurs jouent l\u2019ensemble des personnages en s\u2019aidant seulement de quatre chaises, une table, du champagne, un paquet de cigarettes \u2013 si ce n\u2019est leurs instruments de musique. L\u00e0 r\u00e9side en effet l\u2019originalit\u00e9 de cette repr\u00e9sentation ; la musique ajoute au lyrisme de la pi\u00e8ce et accompagne les divers \u00e9tats d\u2019\u00e2me des personnages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les quatre acteurs parviennent ais\u00e9ment \u00e0 repr\u00e9senter au spectateur le passage d\u2019un personnage \u00e0 l\u2019autre lorsqu\u2019ils en jouent plusieurs. Habitu\u00e9 sans effort \u00e0 cette gymnastique de l\u2019esprit, le spectateur devant une sc\u00e8ne quasi nue n\u2019a pas peine \u00e0 se repr\u00e9senter, par exemple, la salle de bal du marquis d\u2019Andervilliers, que les mots de Flaubert d\u00e9clam\u00e9s par les acteurs d\u00e9crivent mieux qu\u2019un d\u00e9cor. L\u2019illusion th\u00e9\u00e2trale est produite par l\u2019\u00e9motion transmise par les acteurs plut\u00f4t que par une repr\u00e9sentation mat\u00e9rielle. Il n\u2019y a pas de paysage provincial, les acteurs ne changent pas de costumes, Rodolphe a la m\u00eame figure que M. Homais : int\u00e9ressante forme de r\u00e9alisme qui substitue \u00e0 l\u2019allure des choses tant\u00f4t les inflexions du jeu des acteurs, tant\u00f4t les mots de Flaubert.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La musique, la plupart du temps, est adapt\u00e9e \u00e0 l\u2019action, quoiqu\u2019elle soit moderne. Rodolphe appara\u00eet par des accords rock \u00e0 la guitare \u00e9lectrique ; ce choix est herm\u00e9neutique, il d\u00e9veloppe et commente le texte de Flaubert. Un m\u00eame th\u00e8me revient au fil de la pi\u00e8ce, l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9saccord\u00e9 dans sa reprise finale. Je ne peux savoir si cet \u00e9cart est d\u00fb \u00e0 un probl\u00e8me technique, les acteurs ne pouvant pas accorder leurs instruments au fil de la pi\u00e8ce, ou si c\u2019est un choix signifiant par la reprise bris\u00e9e du th\u00e8me l\u2019an\u00e9antissement du r\u00eave romanesque qui guidait la vie d\u2019Emma.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoique la pi\u00e8ce reprenne assez fid\u00e8lement le texte de Flaubert, elle est bien oblig\u00e9e de condenser et d\u2019abr\u00e9ger le roman. La plupart des morceaux de bravoure et des moments importants s\u2019y retrouvent, mais chacun regrettera de ne pas y avoir vu son passage pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Il serait assez difficile cependant de critiquer cette pi\u00e8ce pour son incompl\u00e9tude \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019elle parvient \u00e0 concentrer les principaux souffles du roman. Elle donne ainsi, comme Flaubert, un double point de vue sur l\u2019action, montrant comment les amours d\u2019Emma sont path\u00e9tiques mais aussi comiques. C\u2019est alors une vraie trag\u00e9die \u00e0 laquelle assiste le spectateur, Emma sombrant peu \u00e0 peu dans la folie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourra reprocher \u00e0 la pi\u00e8ce, cependant, ses derniers mots, qui s\u2019\u00e9cartent du texte de Flaubert et font comprendre que Berthe subira le m\u00eame sort qu\u2019Emma, quoique pire parce que dans une classe sociale inf\u00e9rieure. Ce renforcement du m\u00e9canisme tragique, exprim\u00e9 de fa\u00e7on particuli\u00e8rement triviale et pessimiste, semble tout \u00e0 fait contraire \u00e0 l\u2019effacement sublime des personnages \u00e0 la fin du roman de Flaubert. Ce rajout proc\u00e8de de la pratique parfois g\u00eanante, \u00e0 travers la pi\u00e8ce, de tout rendre explicite au spectateur. Certains consid\u00e9reront utile d\u2019insister sur le fait que le sort d\u2019Emma Bovary est celui de bien des femmes. Mais puisqu\u2019\u00e0 part cette tendance \u00e0 tout expliquer, cette pi\u00e8ce est r\u00e9ussie, votre critique amateur gromm\u00e8lerait qu\u2019il faut, enfin, qu\u2019on fasse confiance aux acteurs pour traduire les plus abstraites \u00e9volutions de leurs personnages et qu\u2019on fasse confiance au public pour les comprendre.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">C\u00e9line Dupret<\/h6>\n<hr \/>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Madame Bovary, \u00ab\u00a0la grande \u00e9pop\u00e9e d&rsquo;Emma Bovary\u00a0\u00bb ?<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tel est le terme employ\u00e9 pour d\u00e9crire l&rsquo;adaptation \u00e0 la sc\u00e8ne de Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps dans le livret de pr\u00e9sentation de la pi\u00e8ce. Et \u00e0 l&rsquo;auteur du libelle de poursuivre ainsi :\u00a0\u00bbLe combat instinctif, isol\u00e9, tragique, d&rsquo;une femme qui refuse de se r\u00e9signer \u00e0 sa condition et cherche, quel qu&rsquo;en soit le prix, \u00e0 faire l&rsquo;exp\u00e9rience sensuelle et exaltante d&rsquo;une vie o\u00f9 figurent l&rsquo;aventure, le plaisir, le risque, la passion et les gestes th\u00e9\u00e2traux. [\u2026] Pour donner chair \u00e0 la sensibilit\u00e9, l&rsquo;ironie et la force po\u00e9tique de l&rsquo;\u00e9criture de Flaubert\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ironie, parlons-en. Elle donnait l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre la grande absente sur sc\u00e8ne, hier soir, au Th\u00e9\u00e2tre de Poche. Comment qualifier d'\u00a0\u00bb\u00e9pop\u00e9e\u00a0\u00bb cette \u0153uvre si fonci\u00e8rement ironique, d\u00e9sabus\u00e9e, d&rsquo;un Flaubert repenti du Romantisme ? Au contraire, Madame Bovary est une \u0153uvre de l&rsquo;ennui, car c&rsquo;est l&rsquo;ennui qui traverse et que vit constamment Emma Bovary. Il n&rsquo;y a pas de combat. Il y a une tentative de conciliation entre les romans dont Emma s&rsquo;abreuve, et de la r\u00e9alit\u00e9, avec l&rsquo;orgie de ce mariage qui n&rsquo;est pas si impressionnant par sa qualit\u00e9 que par sa grossi\u00e8ret\u00e9 rurale, avec cette parade de la petite aristocratie qu&rsquo;est le bal de la Vaubyessard, avec cet amant au rabais qu&rsquo;est Rodolphe. Madame Bovary elle-m\u00eame est trait\u00e9e avec une ironie sans merci par le narrateur. S&rsquo;il y a ironie, ce n&rsquo;est pas celle qu&rsquo;on a crue hier, orient\u00e9e strictement d&rsquo;Emma vers la soci\u00e9t\u00e9 qui l&rsquo;entoure. De m\u00eame, o\u00f9 a-t-on vu une \u00ab\u00a0trag\u00e9die\u00a0\u00bb chez cette femme, qui, enferr\u00e9e dans ses esp\u00e9rances romanesques, qu&rsquo;elle juxtapose sans cesse et vainement sur le monde, se gaine, seule, dans les dettes contract\u00e9es aupr\u00e8s de L\u2019heureux, et finit par se tuer par son propre libre-arbitre? Point de noblesse dans une mort \u00ab\u00a0par endettement\u00a0\u00bb. Qu&rsquo;y a-t-il d&rsquo;une \u00ab\u00a0h\u00e9ro\u00efne\u00a0\u00bb dans cette petite-bourgeoise qui, loin d&rsquo;\u00eatre en lutte avec un milieu hostile, en fait partie int\u00e9grante?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On l&rsquo;aura compris, le premier fonds d&rsquo;interpr\u00e9tation me semble un contre-sens. Elle m&rsquo;a sinc\u00e8rement donn\u00e9 l&rsquo;impression de confondre la vision d&rsquo;Emma Bovary avec celle du narrateur, erreur courante d&rsquo;interpr\u00e9tation de l&rsquo;\u0153uvre. Si l&rsquo;ironie flaubertienne se porte bien sur la m\u00e9diocre soci\u00e9t\u00e9 de Yonville-Labbaye, elle n&rsquo;en exclut pas Emma Bovary. S&rsquo;il est bien un personnage qui peut susciter l&#8217;empathie, c&rsquo;est Charles Bovary, l&rsquo;imb\u00e9cile heureux, sans ambition (l&rsquo;op\u00e9ration du pied-bot, \u00e9chec qu&rsquo;on lui attribue, n&rsquo;est-elle pas de l&rsquo;initiative d&rsquo;Homais et d&rsquo;Emma ?) et sans hypocrisie, qui n&rsquo;a qu&rsquo;amour pour sa femme. Or, et c&rsquo;est presque paradoxal, cette dimension fut particuli\u00e8rement pr\u00e9sente dans l&rsquo;interpr\u00e9tation d&rsquo;hier soir; g\u00e9n\u00e9ralement, lorsque l&rsquo;on fait d&rsquo;Emma l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne romantique, on veut, comme par n\u00e9cessit\u00e9, faire de Charles le dindon de la farce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une lecture fine a donc permis l&rsquo;addition de nuances h\u00e9t\u00e9rodoxes \u00e0 ce que serait une interpr\u00e9tation \u00ab\u00a0fauss\u00e9e\u00a0\u00bb de l&rsquo;\u0153uvre. Qui plus est, la repr\u00e9sentation \u00e9tait parsem\u00e9e d&rsquo;excellentes id\u00e9es de mise en sc\u00e8ne. Rappelant la polyphonie si caract\u00e9ristique du style flaubertien, elle s&rsquo;est pr\u00e9sent\u00e9e comme un r\u00e9cit men\u00e9 \u00e0 tour de r\u00f4le par chacun des acteurs, et enrichi de sc\u00e8nes repr\u00e9sentant les moments forts de l&rsquo;\u0153uvre. Cette fa\u00e7on de proc\u00e9der avait le d\u00e9faut de r\u00e9duire excessivement la dur\u00e9e du spectacle (1h30 \u00e0 peine) et d&rsquo;occulter tout \u00e0 fait la dimension de \u00ab\u00a0roman de l&rsquo;ennui\u00a0\u00bb essentielle \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre de Flaubert. Elle le restreignait \u00e0 des \u00e9tapes fortes, actives, dans un r\u00e9cit domin\u00e9 par la passivit\u00e9. Le premier \u00e9cueil aurait pu \u00eatre \u00e9vit\u00e9 facilement; le second pose une v\u00e9ritable probl\u00e9matique d&rsquo;interpr\u00e9tation, dans la mesure o\u00f9 repr\u00e9senter un non-\u00e9v\u00e9nement (car la vie d&rsquo;Emma Bovary n&rsquo;est pas autre chose) porte n\u00e9cessairement, soit \u00e0 travestir l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;origine pour la plier \u00e0 des imp\u00e9ratifs dramaturgiques, soit \u00e0 cr\u00e9er une pi\u00e8ce d&rsquo;un ennui mortel, parce que pur reflet de la m\u00e9diocrit\u00e9 de la vie r\u00e9elle. Ce n&rsquo;est pas cela que l&rsquo;on cherche, lorsque l&rsquo;on va au th\u00e9\u00e2tre, et l&rsquo;\u00e9chec du naturalisme dans ce genre l&rsquo;aura bien montr\u00e9. Entre les deux extr\u00eames, un interm\u00e9diaire n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 impossible, l\u00e0 o\u00f9 les partis pris de la repr\u00e9sentation m&rsquo;ont sembl\u00e9 pencher tr\u00e8s clairement du premier c\u00f4t\u00e9 de la balance. Autre excellente id\u00e9e : quand Emma sombre dans le d\u00e9sespoir, accabl\u00e9e de dettes, une id\u00e9e simple mais g\u00e9niale a \u00e9t\u00e9 de placer Sandrine Molaro (dans le r\u00f4le d&rsquo;Emma), entour\u00e9e de chacun des autres acteurs qui lui tournaient le dos.\u00a0 Expressive fa\u00e7on de repr\u00e9senter l&rsquo;abandon du personnage par ceux qu&rsquo;elle avait crus ses h\u00e9ros !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Finalement, il n&rsquo;y avait pas que du mauvais dans cette repr\u00e9sentation.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Guillaume Azouz<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019id\u00e9e a de quoi \u00e9tonner\u00a0: adapter le roman le moins impressionnant qui soit, celui que Flaubert lui-m\u00eame appelait le livre sur rien. Pourquoi pas Hugo ou Balzac\u00a0? Tous deux se pr\u00eatent plus naturellement au spectaculaire de la mise en sc\u00e8ne. Pensons aux discours de l\u2019homme qui rit, ou \u00e0 la mort du p\u00e8re Goriot\u00a0: mais rien de tout \u00e7a chez Flaubert, rien sinon la mort triviale, inutile presque, de Madame Bovary, une mort inutile et qui n\u2019int\u00e9resse personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant le spectacle que l\u2019on joue au th\u00e9\u00e2tre de poche n\u2019a rien de bavard, ni d\u2019ennuyeux. La premi\u00e8re bonne id\u00e9e est d\u2019avoir confi\u00e9 \u00e0 quatre com\u00e9diens l\u2019ensemble des r\u00f4les. Nous avons affaire \u00e0 un spectacle total. Les acteurs se font conteurs, chanteurs, musiciens, ils endossent tous les r\u00f4les, contrefont toutes les voix. Et \u00e7a fonctionne \u00e0 merveille\u00a0: l\u2019\u00e9motion r\u00e9pond \u00e0 la satire, l\u2019ironie \u00e0 la piti\u00e9, et toujours avec un go\u00fbt tr\u00e8s s\u00fbr et parfaitement adapt\u00e9 au roman.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019autre tr\u00e8s bonne id\u00e9e est d\u2019avoir gard\u00e9 le texte original de l\u2019\u0153uvre\u00a0: c\u2019est le moyen id\u00e9al de rendre plus accessible la prose flaubertienne. C\u2019est aussi l\u2019occasion de se rendre compte \u00e0 quel point son style est \u00e9loign\u00e9 de toute s\u00e9cheresse. La phrase de Flaubert est travers\u00e9e par la sensualit\u00e9 et l\u2019ironie. C\u2019est une langue vivante, \u00e9nergique, et \u00e0 laquelle les acteurs rendent justice avec brio. Leur ton est aussi vrai dans l\u2019\u00e9l\u00e9gance que dans la bouffonnerie, dans la narration que dans l\u2019\u00e2pret\u00e9 des dialogues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019originalit\u00e9 du spectacle vient enfin de Madame Bovary. Dans le roman, le narrateur sur elle un regard froid et acerbe Tout en restant fid\u00e8le \u00e0 l\u2019\u0153uvre, la mise en sc\u00e8ne \u00e9claire peut-\u00eatre davantage la po\u00e9sie du destin d\u2019Emma.\u00a0 La pauvre est mari\u00e9e avec un homme \u00e0 \u00ab\u00a0la conversation plate comme un trottoir de rue\u00a0\u00bb\u00a0: comment faire exister la po\u00e9sie dans un tel environnement\u00a0? Il y a quelque chose de Don Quichotte dans cette Madame Bovary. Et la formidable Sandrine Molaro nous livre une prestation \u00e9patante. Elle r\u00e9veille le romanesque et l\u2019extraordinaire qui dorment dans nos vies.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Henri Portal<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chanter Madame Bovary, \u00e7a r\u00e9ussit l\u2019\u00e9preuve du gueuloir en beaut\u00e9<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est une adaptation d\u2019une heure trente seulement mais qui garde tout l\u2019esprit du chef-d\u2019\u0153uvre flaubertien qu\u2019ont choisi de mettre en sc\u00e8ne Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps au Th\u00e9\u00e2tre de Poche ce printemps. Madame Bovary, d\u00e9\u00e7ue de son mariage ennuyeux et sans passion, refuse cependant de renoncer au r\u00eave d\u2019une vie meilleure, sign\u00e9e de la main d\u2019un id\u00e9al romanesque. Malgr\u00e9 tous les revers essuy\u00e9s, elle n\u2019y renoncera jamais, et finira par en mourir, tant est insupportable sa chute ultime dans le monde mat\u00e9riel et social. Mais dans le roman, ce n\u2019est pas que l\u2019histoire qui s\u00e9duit. Flaubert a cr\u00e9\u00e9 toute une \u00e9criture pour t\u00e9moigner de cette existence tragiquement humaine. Y est interdite notamment toute po\u00e9sie sonore qui e\u00fbt pu laisser croire l\u2019id\u00e9al atteignable. D\u2019o\u00f9 sa fameuse \u00e9preuve destin\u00e9e \u00e0 contr\u00f4ler toute phrase \u00e9crite en la faisant relire \u00e0 haute voix. Car la voix humaine est condamn\u00e9e, elle aussi, \u00e0 rester clo\u00eetr\u00e9e dans la banalit\u00e9 du monde mat\u00e9riel, n\u2019\u00e9tant qu\u2019un \u00ab\u00a0 chaudron f\u00eal\u00e9\u00a0\u00bb incapable d\u2019\u00ab\u00a0attendrir les \u00e9toiles\u00a0\u00bb. Comment donc traduire en langage th\u00e9\u00e2tral cette \u00e9criture vocale qui fait toute l\u2019originalit\u00e9 et toute la puissance de l\u2019\u0153uvre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Molaro et Kapps ont su trouver la meilleure des r\u00e9ponses. Permettant \u00e0 ceux qui osent de plaquer l\u2019imaginaire sur le r\u00e9el le temps d\u2019une pi\u00e8ce, la sc\u00e8ne incarne d\u00e9j\u00e0 le tourniquet r\u00e9el\/r\u00eave qui affole tant cette femme malheureuse. Et nos deux metteurs en sc\u00e8ne le savent. Tout au long, nous ne voyons que quatre com\u00e9diens\u00a0: Molaro et Kapps eux-m\u00eames, accompagn\u00e9s soit de Felix Kysyl soit de Paul Granier ainsi que de David Talbot. De premier abord, leur habillement ne nous permet pas d\u2019ancrer\u00a0l\u2019histoire dans une \u00e9poque pr\u00e9cise. Entre un choix vestimentaire qui accueille parfaitement une guitare \u00e9lectrique, un look plut\u00f4t moderne et une robe plut\u00f4t d\u00e9mod\u00e9e, c\u2019est une incoh\u00e9rence g\u00eanante qui r\u00e8gne. Ces pions se laissent envahir ensuite par l\u2019\u00e9nergie cr\u00e9atrice de la narration flaubertienne, relatant les \u00e9v\u00e8nements d\u2019une seule voix, se distinguant \u00e0 d\u2019autres moments en diff\u00e9rents esprits. Les personnages flottent dans l\u2019air, inidentifiables \u00e0 un seul acteur (ou actrice). Nous sommes amen\u00e9s ainsi \u00e0 voir au-del\u00e0 de l\u2019aspect physique de la pi\u00e8ce pour entrer dans le monde du r\u00eave nous-m\u00eames. Voir, ou plut\u00f4t entendre pour voir. Des instruments musicaux marquent les temps forts de la narration, les voix des personnages s\u2019\u00e9moussant dans un microphone lorsque le r\u00eave prend le dessus sur la r\u00e9alit\u00e9. Et quand celle-ci en viendra \u00e0 s\u2019effacer presque enti\u00e8rement, le parler de Madame Bovary se transformera en chant, des tableaux visuels renfor\u00e7ant ce mouvement sonore de l\u2019imagination.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la mat\u00e9rialit\u00e9 imparfaite y demeure quand m\u00eame. Et ces techniques ne servent pas \u00e0 nous bercer du Beau id\u00e9al, mais \u00e0 faire du bruit, \u00e0 faire vibrer le r\u00eave, jusqu\u2019\u00e0 ce que les cris rauques de la folie en brisent le verre protecteur pour nous ramener au monde r\u00e9el. Aussi l\u2019\u00e9criture vocale du roman se voit-elle transformer en une musique vocale tout aussi vivante, tout aussi f\u00eal\u00e9e et qui joue avec le visuel. En effet, on aurait pu craindre que cette production ne fasse de la voix humaine un instrument sans faille de la po\u00e9sie lyrique, en promettant de \u00ab\u00a0chanter\u00a0\u00bb le personnage ch\u00e9ri de Madame Bovary. Mais dans cette petite salle-tourniquet o\u00f9 la sc\u00e8ne veut presque se placer aux c\u00f4t\u00e9s des spectateurs, nous sommes loin des effusions n\u00e9buleuses de l\u2019Op\u00e9ra-Garnier. Une mise en sc\u00e8ne donc qui fait preuve de tant d\u2019imagination et de tant de justesse que l\u2019on serait tent\u00e9 de croire que Flaubert en \u00e9tait lui-m\u00eame l\u2019auteur.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Louise Ferris<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">A priori, mettre en sc\u00e8ne Madame Bovary n&rsquo;est pas un d\u00e9fi ais\u00e9 \u00e0 relever. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les adaptations th\u00e9\u00e2trales de romans, d&rsquo;essais, de dialogues, de genres qui ne sont pas vou\u00e9s \u00e0 \u00eatre port\u00e9s \u00e0 la sc\u00e8ne, rel\u00e8vent de la gageure, et souvent le spectateur peut \u00eatre d\u00e9\u00e7u et le metteur en sc\u00e8ne tomber dans les \u00e9cueils d&rsquo;une formalisation trop inad\u00e9quate ou au contraire d&rsquo;un manque d&rsquo;inspiration sc\u00e9nique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;adaptation de Paul Emond, mise en sc\u00e8ne par Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps, est en de nombreux points tr\u00e8s r\u00e9ussie. L&rsquo;atout majeur de cette adaptation est bien s\u00fbr les quatre com\u00e9diens, qui, \u00e0 eux seuls, et sans d\u00e9cor pr\u00e9cis, parviennent \u00e0 nous faire revivre une histoire qui se passe il y a 150 ans. En plus d&rsquo;\u00eatre des acteurs impressionnants (certains d&rsquo;entre eux incarnent plusieurs personnages du roman) et touchants, ils sont \u00e9galement des musiciens aguerris, ce qui permet d&rsquo;offrir un spectacle \u00e0 la fois visuel et sonore. On se croirait au cin\u00e9ma.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le deuxi\u00e8me tour de force est l&rsquo;adaptation th\u00e9\u00e2trale et la mise en sc\u00e8ne qui parviennent \u00e0 rendre vivante, rythm\u00e9e et m\u00eame enjou\u00e9e une \u0153uvre pourtant r\u00e9put\u00e9e pour un \u00eatre un roman qui ne se d\u00e9marque pas par un nombre \u00e9tourdissant d&rsquo;intrigues. Flaubert disait d&rsquo;ailleurs vouloir \u00e9crire un \u00ab livre sur rien \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire un livre dont la force reposerait uniquement sur son style, sur la plume de l&rsquo;auteur. L\u00e0 encore, la pi\u00e8ce du Th\u00e9\u00e2tre de Poche-Montparnasse se distingue en ce qu&rsquo;elle parvient \u00e0 pallier le manque d&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment essentiel de l\u2019\u0153uvre originale, Flaubert.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, et c&rsquo;est peut-\u00eatre l\u00e0 que r\u00e9side un des plus importantes qualit\u00e9s de la pi\u00e8ce, est qu&rsquo;elle permet au spectateur de (re)d\u00e9couvrir et de se rem\u00e9morer une \u0153uvre phare du paysage litt\u00e9raire fran\u00e7ais, sans pour autant proposer une adaptation pompeuse, larmoyante ou path\u00e9tique. Tout en simplicit\u00e9 et modestie, Emma Bovary rena\u00eet devant les yeux du spectateur le temps d&rsquo;un moment \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Et d\u00e9licieux.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Marion Rosset<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur une toile au fond de la sc\u00e8ne on voyait des images des champs. Le d\u00e9cor \u00e9tait tr\u00e8s simple : une table et quatre chaises.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un jeu de lumi\u00e8res accentuait les mouvements des com\u00e9diens et les diff\u00e9rentes ambiances.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les costumes, sans \u00eatre compl\u00e8tement anciens, ils n\u2019\u00e9taient pas modernes non plus mais donnaient une sensation d\u2019\u00e9poque. \u00c7a sert \u00e0 accentuer l\u2019intemporalit\u00e9 du sujet trait\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans certains passages la musique d\u2019ambiance servait \u00e0 souligner les \u00e9motions. A d\u2019autres moments c\u2019est les com\u00e9diens qui jouaient des instruments (guitare, accord\u00e9on, harmonique, violon). J\u2019ai trouv\u00e9 cette id\u00e9e pertinente mais le jeu des musiciens laissait \u00e0 d\u00e9sirer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les com\u00e9diens utilisaient toute la sc\u00e8ne. La salle \u00e9tait presque pleine. Il n\u2019avait pas d\u2019interaction avec le public. La salle \u00e9tant petite, tout le monde peut profiter du spectacle confortablement. Le son \u00e9tait agr\u00e9able et on comprenait clairement les dialogues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai beaucoup aim\u00e9 que chaque com\u00e9dien joue plusieurs r\u00f4les, ce qui accroche plus notre int\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019histoire. La seule qui ne change jamais de r\u00f4le c\u2019est Madame Bovary. J\u2019ai trouv\u00e9 que les quatre \u00e9taient des bons com\u00e9diens et qu\u2019il y avait une r\u00e9elle interaction entre eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Encore une fois, comme chaque com\u00e9dien interpr\u00e8te plusieurs r\u00f4les, cela l\u2019oblige \u00e0 changer d\u2019\u00e2ge, de sexe, et donc il varie sa diction, sa tenue et le jeu \u00e9tait parfaitement cr\u00e9dible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le parti pris de l\u2019adaptation \u00e9tait l\u2019humour, l\u2019ironie sans oublier la tristesse et la r\u00e9flexion. Le sujet est toujours d\u2019actualit\u00e9 puisque \u00e7a traite entre autre d\u2019un couple d\u00e9pareill\u00e9 dans l\u2019un r\u00eave et l\u2019autre pas. Globalement j\u2019ai aim\u00e9 cette pi\u00e8ce que je conseille vivement.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Miriam Ortiz Torres<\/h6>\n<pre style=\"text-align: justify;\">Photo : Brigitte Enguerand<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre de Poche | En savoir plus. La pi\u00e8ce, adaptation du roman de Flaubert, fait vivre sur sc\u00e8ne les passions et la chute tragique d\u2019Emma Bovary. Le personnel comme le d\u00e9cor est minimaliste : quatre acteurs jouent l\u2019ensemble des personnages en s\u2019aidant seulement [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":174,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14,4,62],"tags":[],"class_list":["post-550","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-archives","category-theatre","category-theatre-de-poche"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/550","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=550"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/550\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/174"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=550"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=550"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=550"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}