{"id":5584,"date":"2013-10-16T20:00:52","date_gmt":"2013-10-16T18:00:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=5584"},"modified":"2013-10-16T20:00:52","modified_gmt":"2013-10-16T18:00:52","slug":"les-marchands","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=5584","title":{"rendered":"Les Marchands"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Od\u00e9on | <a href=\"http:\/\/www.theatre-odeon.eu\/fr\/2013-2014\/spectacles\/les-marchands\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mercredi 16 octobre, au th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Od\u00e9on, se tenait la repr\u00e9sentation d\u2019une pi\u00e8ce pour le moins originale. Les Marchands, pi\u00e8ce \u00e9crite et mise en sc\u00e8ne par Jo\u00ebl Pommerat, s\u2019inscrit dans une dynamique contemporaine. La pi\u00e8ce n\u2019est ni une reprise une re-cr\u00e9ation mais un spectacle sorti d\u2019une \u00ab\u00a0mise en sommeil\u00a0\u00bb de deux ans comme le souligne Jo\u00ebl Pommerat lui-m\u00eame. Les Marchands s\u2019inscrit dans le dernier volet d\u2019une trilogie entam\u00e9e par Au Monde et D\u2019Une seule main. La pi\u00e8ce invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur\u00a0 la valeur et l\u2019id\u00e9ologie du travail. Bien entendu, elle ne se r\u00e9sume pas qu\u2019\u00e0 cela mais cette premi\u00e8re piste apporte un \u00e9clairage int\u00e9ressant. Le metteur en sc\u00e8ne fournit une v\u00e9ritable r\u00e9flexion sur les rapports qu\u2019entretiennent narration et espace sc\u00e9nique, parole et espace th\u00e9\u00e2tral. L\u2019originalit\u00e9 de la pi\u00e8ce tient d\u2019abord au fait qu\u2019une narratrice d\u00e9peint l\u2019histoire en voix off c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle mime les paroles qu\u2019une bande sonore retransmet. Le d\u00e9fi est de taille, ressusciter des \u00e9v\u00e8nements pass\u00e9s dans le pr\u00e9sent tient presque de l\u2019oxymore. Qui de nous peut pr\u00e9tendre \u00e0 retranscrire des souvenirs par d\u00e9finition immat\u00e9riels en actes th\u00e9\u00e2traux concrets\u00a0? La pi\u00e8ce s\u2019articule autour de quelques grands concepts \u00e0 savoir la valeur du travail, la question de la m\u00e9moire et la mort. Ces trois directions forment un horizon assez large, qui, finalement, conduit le spectateur \u00e0 une r\u00e9flexion sur la politique, la soci\u00e9t\u00e9 et surtout sur son existence propre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019est-ce-que le travail\u00a0? Dans Les Marchands, il est synonyme de vie, il est un droit et m\u00eame un besoin. Le point de vue de la narratrice incarn\u00e9e par Agn\u00e8s Berthon (qui pr\u00e9domine amplement) consid\u00e8re le travail comme une valeur essentielle \u00e0 l\u2019homme. Le metteur en sc\u00e8ne s\u2019attache pourtant \u00e0 rendre les passages du travail \u00e0 la chaine dans l\u2019usine Norscilor sombres et pesants. L\u2019\u00e9clairage est faible, le bruit assourdissant et les gestes robotiques n\u2019ont plus rien d\u2019humain. Le travail est source de capital, certes, mais il n\u2019est pas la promesse d\u2019une meilleure sant\u00e9 comme le soulignent les jeux de contrastes lumineux sur les visages devenus blafards. Si le mot mat\u00e9rialiste semble correspondre \u00e0 la vision qu\u2019entretient la narratrice, celui de spiritualit\u00e9 vient s\u2019opposer. Son amie, dont le r\u00f4le est jou\u00e9 par Saadia Benta\u00efeb, ne travaille pas. Le d\u00e9cor de son appartement est sec et d\u00e9pouill\u00e9. Seule une t\u00e9l\u00e9vision et quelques chaises jonchent le sol. Son manque d\u2019argent est sans doute \u00e0 mettre en parall\u00e8le avec l\u2019incommunicabilit\u00e9 qui p\u00e8se entre les membres de sa famille et elle-m\u00eame. Ses relations humaines sont amput\u00e9es par le d\u00e9ficit budg\u00e9taire dont elle est victime. L\u2019argent semble donc \u00eatre une condition aux liens sociaux. D\u2019avantage attach\u00e9e \u00e0 la spiritualit\u00e9, elle entretient des liens avec des gens qui ne sont plus de ce monde. Cette derni\u00e8re est \u00e9loign\u00e9e de la sph\u00e8re des travailleurs, elle ne poss\u00e8de pas les comp\u00e9tences requises. Du haut de son 21e \u00e9tage, elle semble davantage absorb\u00e9e par l\u2019au-del\u00e0 que par les pr\u00e9occupations sommes toutes \u00ab\u00a0terre \u00e0 terre\u00a0\u00bb. En haut de sa tour, elle se rapproche d\u2019une dimension spirituelle et m\u00eame m\u00e9taphysique. Or, c\u2019est elle qui emp\u00eache la fermeture d\u00e9finitive de l\u2019usine. Est-ce par peur ou par n\u00e9cessit\u00e9? Le metteur en sc\u00e8ne souligne l\u2019attachement qu\u2019a cette femme pour l\u2019usine, bien qu\u2019elle n\u2019y travaille pas, elle souhaiterait n\u00e9anmoins y obtenir un poste. La sc\u00e8ne du d\u00e9chirement entre les gardiens de l\u2019usine et cette femme est assez repr\u00e9sentative, les cris sont per\u00e7ants et les coups qu\u2019elle donne sont ridicules face \u00e0 la force de ces hommes machines. Le silence pesant qui occupe la sc\u00e8ne lors de la mort ou plut\u00f4t du meurtre de son fils souligne un aspect tragique. La femme tue son fils comme l\u2019usine tue ses travailleurs. En ce sens, l\u2019aspiration \u00e0 travailler d\u00e9shumanise l\u2019homme. Ce dernier place dans le travail une valeur qui d\u00e9passe celle de la famille et franchit ainsi les limites de la raison. En d\u2019autres mots, la folie de cette femme refl\u00e8te la trop grande valeur plac\u00e9e dans le travail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le concept de la voix qui r\u00e9sonne s\u2019inscrit dans un cadre en forme de bo\u00eete. Il est tentant de faire la comparaison entre la bo\u00eete et l\u2019esprit, la sc\u00e8ne serait une retranscription de ce qui se passe dans la t\u00eate de cette narratrice. Cette voix intemporelle est le fruit d\u2019une m\u00e9moire brumeuse, de vagues souvenirs souvent flous et incertains. Cette femme semble en proie au vide, au n\u00e9ant qui absorbe toute pr\u00e9cision de son pass\u00e9.\u00a0 Parler du pass\u00e9 n\u2019est pas chose ais\u00e9e, si l\u2019on veut le retranscrire il faut faire appel \u00e0 son imaginaire. Si le rapport au r\u00e9el est une dimension importante de la pi\u00e8ce, il ne faut toutefois pas omettre que l\u2019imaginaire est bien pr\u00e9sent. \u00a0C\u2019est ici que Jo\u00ebl Pommerat est subtile, il r\u00e9ussit \u00e0 concilier r\u00e9el et imaginaire ou du moins, il parvient \u00e0 faire en sorte que cet imaginaire renvoie \u00e0 notre propre condition.<br \/>\nLa vie n\u2019est qu\u2019un halo p\u00e2le, affirme l\u2019amie de la narratrice. Elle n\u2019est que fausset\u00e9 et illusion. En effet, les sc\u00e8nes cens\u00e9es d\u00e9peindre un quotidien vivant sont parfois aux limites d\u2019un monde imaginaire. Lorsque la narratrice d\u00e9crit son travail \u00e0 l\u2019usine, la sc\u00e8ne est plong\u00e9e dans une inqui\u00e9tante obscurit\u00e9, les bruits sont assourdissants voire hurlants. Ces travailleurs aux mouvements saccad\u00e9s ressemblent davantage \u00e0 des robots qu\u2019\u00e0 des humains. Voil\u00e0 ce que repr\u00e9sente la vie selon la narratrice, somme toute fi\u00e8re de son usine. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir, son amie qui ne travaille pas consid\u00e8re que le monde vrai est autre chose. C\u2019est la mort. Le spectateur peut d\u2019ailleurs constater que les apparitions fantomatiques de ses parents d\u00e9funts paraissent \u00e9trangement r\u00e9elles, m\u00eame plus humaines que le travail \u00e0 Norscilor.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La repr\u00e9sentation est rythm\u00e9e par des moments forts qui s\u2019accroissent, sans cesse la narratrice ajoute des \u00e9v\u00e8nements qu\u2019elle qualifie de toujours \u00ab\u00a0plus extraordinaires\u00a0\u00bb et la pi\u00e8ce semble ne jamais pouvoir s\u2019arr\u00eater, telle une machine. Car il s\u2019agit bien d\u2019une machinerie, parfois ses rouages s\u2019acc\u00e9l\u00e8rent, d\u2019autres fois\u00a0 ils grincent, gripp\u00e9s par le temps. Mais toute chose a sa fin de m\u00eame que toute repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale \u00e9clot du vide pour retourner au n\u00e9ant. On soulignera la r\u00e9flexion du th\u00e9\u00e2tre sur le th\u00e9\u00e2tre que le metteur en sc\u00e8ne envisage dans les passages du chanteur qui, apr\u00e8s des \u00e9v\u00e8nements durs, se donne en repr\u00e9sentation devant les autres com\u00e9diens. Ici, le com\u00e9dien se met en sc\u00e8ne lui-m\u00eame pour incarner un chanteur, il se donne en spectacle. Son public, c\u2019est nous, mais c\u2019est aussi les autres com\u00e9diens. Ce chanteur renvoie surement \u00e0 notre situation. Nous allons au th\u00e9\u00e2tre pour nous divertir et pour combler notre vide existentiel devant nos semblables qui incarnent des personnages que l\u2019on esp\u00e8re fictifs. Or ici, chacun des personnages est un fragment de ce que peut-\u00eatre le quotidien. Finalement, comme l\u2019indique \u00e0 juste titre la narratrice, nous sommes tous les \u00ab\u00a0marchands\u00a0\u00bb de notre vie. Les com\u00e9diens vendent leur temps pour distraire le notre.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Bastien Mirandel<\/h6>\n<hr \/>\n<p>Une femme nous conte la vie de son amie qui nie l\u2019existence de ce monde. Seul celui des morts est v\u00e9ritable. La narratrice travaille chez Norscilor, l\u2019usine locale. En raison d\u2019une explosion, cette derni\u00e8re se trouve menac\u00e9e de fermeture. La voil\u00e0 qui tremble de perdre son gagne-pain, son d\u00e9fouloir, son alibi. L\u2019amie, en d\u00e9pit de son oisivet\u00e9, craint plus que tout cette fermeture. L\u2019usine semble \u00eatre le pont entre les vivants et les morts. Elle jette alors son fils par la fen\u00eatre de son appartement, situ\u00e9 au vingt-et-uni\u00e8me \u00e9tage. Ses parents, qui l\u2019attendent dans le vrai monde, lui ont souffl\u00e9 cet exp\u00e9dient. Leur proph\u00e9tie se r\u00e9v\u00e8le exacte, cet h\u00e9ro\u00efsme macabre conduira \u00e0 la r\u00e9ouverture de Norscilor.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pi\u00e8ce souffre surtout d\u2019un choix narratif co\u00fbteux : les acteurs sont priv\u00e9s de parole. Cette confiscation n\u2019est pas compens\u00e9e par une certaine finesse, profondeur du r\u00e9cit. La voix se contente de nous \u00e9noncer ce que le dialogue aurait pu transmettre d\u2019une fa\u00e7on autrement plus habit\u00e9e. Cette d\u00e9cision aurait peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 justifi\u00e9e si l\u2019amie avait cont\u00e9 sa propre histoire. Son monologue int\u00e9rieur aurait assur\u00e9ment \u00e9t\u00e9 saisissant. La narratrice, au lieu de cela, \u00e9nonce et r\u00e9p\u00e8te des platitudes. La fixit\u00e9 all\u00e9gorique des personnages d\u00e9\u00e7oit plus qu\u2019elle ne fascine. On tombe dans un r\u00e9alisme de l\u2019invraisemblable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pi\u00e8ce est n\u00e9anmoins sauv\u00e9e par la puissance de ses p\u00e9rip\u00e9ties et des paradoxes auxquels elles conduisent. La personne qui tient le moins \u00e0 ce monde parvient \u00e0 le remettre \u00e0 flot. L\u2019amie est pour les uns une criminelle, pour les autres une h\u00e9ro\u00efne. Chacun choisit son camp en fonction de ses int\u00e9r\u00eats propres. Ainsi, si la pi\u00e8ce poss\u00e8de un certain charme descriptif, elle peine \u00e0 \u00e9pouser les m\u00e9andres de son intrigue.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">St\u00e9phanie Morel<\/h6>\n<hr \/>\n<p>Il me semble que je ne suis pas la personne la mieux plac\u00e9e pour donner un avis un tant soit peu objectif sur Les Marchands, pi\u00e8ce de Jo\u00ebl Pommerat, cr\u00e9\u00e9e en 2006 au Th\u00e9\u00e2tre national de Strasbourg et jou\u00e9e ce mois-ci sur la sc\u00e8ne du Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Od\u00e9on \u00e0 Paris, et ceci au sens propre comme au sens figur\u00e9. Assise au niveau du second balcon, j\u2019\u00e9tais sujette \u00e0 un double vertige\u00a0: celui d\u00fb \u00e0 ma place et celui bien sp\u00e9cifique provoqu\u00e9 par la pi\u00e8ce elle-m\u00eame qui r\u00e9ussit \u00e0 plonger son spectateur dans le monde ali\u00e9nant et angoissant d\u2019une cit\u00e9 industrielle \u00e0 l\u2019avenir incertain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jo\u00ebl Pommerat transmet directement cette ali\u00e9nation \u00e0 son spectateur gr\u00e2ce \u00e0 une mise en sc\u00e8ne sobre, brutale mais efficace. C\u2019est une voix qui nous raconte son histoire, une histoire d\u2019amiti\u00e9 que le ch\u00f4mage s\u00e9pare mais que les pratiques divinatoires unissent\u00a0: deux femmes se r\u00e9unissent pour entrer en communication avec les morts. D\u00e8s le d\u00e9but de la pi\u00e8ce, la voix happe ceux qui l\u2019\u00e9coutent dans son monde o\u00f9 tout se r\u00e9p\u00e8te\u00a0: les gestes que l\u2019on doit r\u00e9p\u00e9ter sur la cha\u00eene de l\u2019usine pour l\u2019une, les lamentations \u00e0 sa famille pour l\u2019autre tomb\u00e9e dans la spirale infernale de l\u2019endettement. A l\u2019image de cette r\u00e9p\u00e9tition, des phrases qui s\u2019enroulent sur elles-m\u00eames, des mots simples qui se r\u00e9p\u00e8tent, \u00ab\u00a0mon amie\u00a0\u00bb dit la voix sans jamais donner \u00e0 celle-ci une autre identit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On aurait pu penser que cette mise en sc\u00e8ne brutale allait faire tomber la pi\u00e8ce dans un simplisme na\u00eff mais c\u2019est ce \u00e0 quoi elle \u00e9chappe\u00a0: sa grande force r\u00e9side en effet dans sa non-prise de position politique, si la th\u00e9orie marxiste du travail r\u00e9sonne, elle ne constitue pas l\u2019axe structurant de la pi\u00e8ce. On pr\u00e9f\u00e9rera dire que Pommerat pose des probl\u00e8mes plus qu\u2019il ne les r\u00e9sout et fait r\u00e9fl\u00e9chir son spectateur sur le rapport ambivalent que nous entretenons au travail\u00a0: il nous nourrit mais peut faire tr\u00e8s mal. Les maux de dos de la narratrice, provoqu\u00e9s par la cha\u00eene, l\u2019acculent au port d\u2019un corset et font imm\u00e9diatement penser aux troubles musculo-squelettiques diagnostiqu\u00e9s chez de nombreux salari\u00e9s aujourd\u2019hui. Les acteurs jouant sans leur voix, le spectateur se concentre sur la pr\u00e9sence corporelle qu\u2019ils d\u00e9gagent\u00a0: de la violence symbolique provoqu\u00e9e par les talons hauts d\u2019une s\u0153ur avare \u00e0 la raideur du corps de la narratrice, impossible de ne pas \u00eatre touch\u00e9 par la dimension physique de la pi\u00e8ce qui fait s\u2019incarner m\u00eame les morts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si la pi\u00e8ce prend son temps \u00e0 mettre en place une situation \u00e9touffante, elle se creuse, s\u2019\u00e9toffe d\u2019une r\u00e9elle tension probl\u00e9matique quand les personnages sont touch\u00e9s par l\u2019annonce de la probable fermeture de l\u2019usine. D\u00e8s lors, se nouent des contradictions\u00a0: de tous, celle qui est la plus touch\u00e9e par cette annonce est celle qui justement ne travaille pas\u00a0\u00e0 l\u2019usine; contradictions qui connaissent leur paroxysme quand cette derni\u00e8re commet l\u2019irr\u00e9parable. De cette somme de contradictions, la pi\u00e8ce ne laisse pas indemne.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Chlo\u00e9 Pottiez<\/h6>\n<hr \/>\n<blockquote><p>Le travail est un droit mais c&rsquo;est aussi<br \/>\nun besoin,<br \/>\npour tous les hommes.<br \/>\nC&rsquo;est m\u00eame<br \/>\nnotre commerce<br \/>\n\u00e0 tous.<br \/>\nCar c&rsquo;est par cela que nous vivons.<br \/>\nNous sommes pareils \u00e0 des commer\u00e7ants,<br \/>\ndes marchands.<br \/>\nNous vendons notre travail.<br \/>\nNous vendons notre temps.<br \/>\nCe que nous avons de plus pr\u00e9cieux.<br \/>\nNotre temps de vie.<br \/>\nNotre vie.<br \/>\nNous sommes des marchands de notre vie.<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cr\u00e9\u00e9e en janvier 2006 par Jo\u00ebl Pommerat, qui en est \u00e9galement le metteur en sc\u00e8ne, Les Marchands, derni\u00e8re pi\u00e8ce d\u2019une trilogie (avec Au monde en 2004 et D\u2019une seule main en 2005), fait l\u2019objet d\u2019une reprise au th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Od\u00e9on.<br \/>\nTrag\u00e9die non pas d\u2019un instant mais d\u2019un temps cyclique, machinal, le quotidien est devenu un engrenage. Le corps de la narratrice, comme une pi\u00e8ce en passe d\u2019\u00eatre usag\u00e9e, se d\u00e9t\u00e9riore, coince jusqu\u2019\u00e0 la paralysie. Cette femme dont la voix ponctue la repr\u00e9sentation de bout en bout, laisse les personnages mimes de leurs souffrances. Elle raconte son histoire et celle d\u2019une voisine qu\u2019elle ne cesse d\u2019appeler \u00ab\u00a0son amie\u00a0\u00bb. Son amie est seule, sans travail, sans mari, avec un fils qui lui \u00e9chappe et une famille qui s\u2019\u00e9loigne agac\u00e9e par ses dettes, ses mensonges et des propos irrationnels. Tous travaillent pour Norscilor, usine au secteur d\u2019activit\u00e9 obscure (des rumeurs \u00e9voquent \u00ab\u00a0des mati\u00e8res suspectes, comme par exemple des mati\u00e8res permettant la fabrication d\u2019armes violentes et radicales\u00a0\u00bb), dans diff\u00e9rents secteurs, divis\u00e9s, sectionn\u00e9s, empil\u00e9s. Son amie a postul\u00e9 mais n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 accept\u00e9e, sous-estim\u00e9e, d\u00e9valu\u00e9e. Elle persiste.\u00a0Une vie professionnelle peut changer des habitudes. Elle le pense. Ou plut\u00f4t, ils le pensent pour elle. Remplacer les anciennes, en imposer de nouvelles plus conformes \u00e0 la productivit\u00e9. Cette amie se r\u00e9fugie dans des croyances pour se d\u00e9tacher des vivants, effac\u00e9s, et trouver le r\u00e9confort mortuaire, manifest\u00e9 par des apparitions proph\u00e9tiques et \u00e9nigmatiques. Pommerat d\u00e9nonce l\u2019ali\u00e9nation par le travail, refrain des luttes ouvri\u00e8res, en insistant sur l\u2019impuissance de travailleurs fant\u00f4mes pour qui l\u2019ailleurs est inexistant, le changement angoissant et la pers\u00e9v\u00e9rance une absurdit\u00e9. L\u2019homme rendu absurde car interchangeable, somm\u00e9 d\u2019\u00eatre performant. Autour de ces deux femmes, il y a bien des voisins, des inconnus, des proches, mais il y a aussi cette attente d\u2019une d\u00e9livrance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les d\u00e9cors, minimalistes, renforcent la nudit\u00e9 des protagonistes, faibles, \u00e0 l\u2019intimit\u00e9 viol\u00e9e par la marchandisation. La mis\u00e8re mat\u00e9rielle est illustr\u00e9e par quatre situations aux \u00e9l\u00e9ments embl\u00e9matiques\u00a0: une t\u00e9l\u00e9vision (jamais \u00e9teinte) dans les appartements de la narratrice et son amie, un bar, une cha\u00eene de montage. Elles s\u2019alternent, s\u2019entre croisent. A l\u2019usine, le bruit est assourdissant. En dehors, le silence l\u2019est tout autant. Pommerat joue avec les transitions, longues et musicales, diffusant du r\u00e9confort. Comptines qui bercent et contrarient le banal, unique note de joie dans un spectacle \u00e9prouvant. L\u2019interpr\u00e9tation est juste, la troupe soud\u00e9e. Elle interroge\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lien unificateur, le d\u00e9nominateur commun, est-il le travail seul\u00a0? Sans lui, quelles occupations\u00a0? Quelle place aurions-nous dans une soci\u00e9t\u00e9\u00a0? Comment regarderait-on les autres\u00a0? Lorsqu\u2019est annonc\u00e9e la fermeture de l\u2019usine suite \u00e0 une explosion meurtri\u00e8re, les ouvriers vont se regrouper, solidaires, mais pour quelle issue\u00a0?<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Guillaume Rouleau<\/h6>\n<pre>Photo : <span class=\"field-items\"><span class=\"field-item even\">\u00c9lisabeth Carecchio<\/span><\/span><\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Od\u00e9on | En savoir plus Le mercredi 16 octobre, au th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Od\u00e9on, se tenait la repr\u00e9sentation d\u2019une pi\u00e8ce pour le moins originale. 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