{"id":608,"date":"2016-04-13T20:30:29","date_gmt":"2016-04-13T19:30:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/chroniques\/?p=608"},"modified":"2016-04-13T20:30:29","modified_gmt":"2016-04-13T19:30:29","slug":"orphelins","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=608","title":{"rendered":"Orphelins"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point | <a href=\"http:\/\/www.theatredurondpoint.fr\/spectacle\/orphelins-2\/\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Centquatre a pr\u00e9sent\u00e9 la pi\u00e8ce <em>Orphelins<\/em>, mise en sc\u00e8ne par Chlo\u00e9 Dabert. \u00a0L\u2019histoire, \u00e9crite par l\u2019\u00e9crivain britannique Dennis Kelly, est un thriller familial qui tient en haleine le public tout au long du spectacle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans introduction le drame se d\u00e9cha\u00eene tout de suite, d\u00e8s les premi\u00e8res secondes. Le couple H\u00e9l\u00e8ne et Deny sont en train de d\u00eener quand tout en coup ils voient le fr\u00e8re d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, Liam. Ses v\u00eatements sont couverts de sang et il est tr\u00e8s nerveux. Le couple ne comprend pas ce qui s\u2019est pass\u00e9 car Liam saute d\u2019un sujet \u00e0 l\u2019autre. Et ce sang\u2026 il dit qu\u2019il a trouv\u00e9 un gamin dans la rue et qu\u2019il voulait l\u2019aider mais que ce dernier est parti. Que faire maintenant, appeler la police\u00a0? Deny, le mari veut le faire mais pas H\u00e9l\u00e8ne. Elle et son fr\u00e8re sont orphelins et ils se soutiennent depuis toujours m\u00eame si cela devient \u00e9vident que Liam cache quelque chose\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le sujet se d\u00e9veloppe comme une boule de neige. Les personnages sont agit\u00e9s, ils ne se contr\u00f4lent pas et toute la v\u00e9rit\u00e9 se d\u00e9couvre. Les masques tombent et H\u00e9l\u00e8ne qui est enceinte avoue qu\u2019elle veut se faire avorter car elle a des doutes sur sa relation avec Deny. Elle avoue imprudemment que Liam avait d\u00e9j\u00e0 eu les probl\u00e8mes avec la police et Liam avoue que c\u2019\u00e9tait lui qui a frapp\u00e9 le gamin cette nuit-l\u00e0\u2026 pas un gamin mais en fait un homme. Que faire maintenant\u00a0? Aider la victime ou la mentir pour que jamais la police n\u2019apprenne qui \u00e9tait le vrai malfaiteur\u00a0? La manipulation et la tension profonde d\u2019H\u00e9l\u00e8ne poussent \u00e0 Deny \u00e0 passer le pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourrait nommer ce spectacle \u00ab La n\u00e9cessit\u00e9 du choix \u00bb. Que choisir\u00a0? La v\u00e9rit\u00e9 ou les liens familiaux\u00a0? \u00catre fid\u00e8le aux principes moraux ou s\u2019en d\u00e9tourner\u00a0? Le choix et la d\u00e9cision. Il n\u2019y a pas d\u2019alternative. La sc\u00e8ne qui \u00e9voque l\u2019appartement du couple est construite de la mani\u00e8re que chaque spectateur peut se sentir le participant du drame. Les chambres de bois effacent les fronti\u00e8res entre les acteurs et le public ce qui fait le spectacle plus dynamique et r\u00e9aliste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mensonge de Liam, son extr\u00eame cruaut\u00e9 et la certitude que la s\u0153ur ne le trahira pas, rendent ce spectacle sinistre. Deny se trouve dans le pi\u00e8ge entre la volont\u00e9 de sa femme et ses propres principes moraux tandis que la manipulation d\u2019H\u00e9l\u00e8ne ressemble \u00e0 l\u2019instinct d\u2019un animal qui sauvegarde son enfant co\u00fbte que co\u00fbte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une extr\u00eame lutte int\u00e9rieure de Deny devient la cl\u00e9 de ce spectacle. Le mal et le bien d\u00e9chirent le personnage et involontairement on veut se poser la question\u00a0: \u00ab Et comment on agirait soi-m\u00eame si cette situation\u00a0viendrait dans sa vie ? \u00bb\u00a0 Une question inutile \u00e0 poser th\u00e9oriquement mais sur la sc\u00e8ne on voit une des variantes possibles, une variante qui remplit le c\u0153ur d\u2019un amer sentiment de d\u00e9solation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut traiter Liam comme un facteur de destruction, comme une \u00e9preuve qui est venu dans la famille. C\u2019est que le prix de cette \u00e9preuve est tr\u00e8s cher\u2026 \u00ab Je suis plus un l\u00e2che\u00a0! \u00bb dit Deny \u00e0 H\u00e9l\u00e8ne \u00e0 la fin, apr\u00e8s avoir fait une menace impos\u00e9e par sa femme. Apr\u00e8s avoir trahi son \u00e2me. Apr\u00e8s avoir fait son choix.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Ekaterina Zavodskaia<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors qu\u2019Helen et Danny s\u2019appr\u00eatent \u00e0 d\u00eener, Liam fait irruption dans la pi\u00e8ce, couvert de sang. <em>Orphelins, <\/em>mis en sc\u00e8ne par Chlo\u00e9 Dabert \u00e0 partir de la pi\u00e8ce <em>Orphans <\/em>de Dennis Kelly, nous plonge dans ce huis clos psychologique, o\u00f9 l\u2019angoisse et le mensonge dominent tout au long de la repr\u00e9sentation. L\u2019histoire de Liam, fr\u00e8re d\u2019Helen, commence par l\u2019aide qu\u2019il a apport\u00e9e \u00e0 un homme bless\u00e9. Au fur et \u00e0 mesure, nous apprenons que Liam a un \u00e9trange ami, toujours nomm\u00e9 mais jamais pr\u00e9sent sur sc\u00e8ne, Yann. F\u00e9tichisme morbide de sa part pour les objets de mort issus de g\u00e9nocides et de guerres, comme la machette utilis\u00e9e au Rwanda ou les vid\u00e9os de d\u00e9capitation djihadiste, Yann repr\u00e9sente une violence continue qui fascine Liam et se transmet comme une maladie. Pendant pr\u00e8s d\u2019une heure, les questions concernant le racisme, mais aussi de mani\u00e8re plus allusive le f\u00e9minisme \u2013on peut penser aux insultes que doit endurer Helen en tant que femme par les voyous ainsi que son h\u00e9sitation \u00e0 avorter \u2013 mettent en avant des probl\u00e9matiques complexes sur la soci\u00e9t\u00e9 actuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pi\u00e8ce tourne autour de ces trois personnages avec Liam au centre, qui se r\u00e9v\u00e8le de plus en plus manipulateur. L\u2019homme bless\u00e9 se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un musulman. Ce n\u2019est pas un jeune mais un trentenaire avec une famille. Il ne s\u2019est pas enfui, comme l\u2019avaient pens\u00e9 le couple en \u00e9coutant Liam, mais a \u00e9t\u00e9 ligot\u00e9 puis tortur\u00e9 par ce dernier dans le garage de Yann. Se pose alors un dilemme moral qui n\u2019est pas sans rappeler les grandes trag\u00e9dies grecques. Le couple doit-il ou non prot\u00e9ger Liam au nom de la famille ? Au fur et \u00e0 mesure, Danny, homme int\u00e8gre et empathique, se retrouve pris dans l\u2019engrenage infernal de son beau-fr\u00e8re. Les dialogues des personnages sont ponctu\u00e9s par des insultes, des phrases inachev\u00e9es, presque absurdes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A premi\u00e8re vue, le d\u00e9cor peut faire penser \u00e0 une publicit\u00e9 d\u2019Ikea, avec ses meubles en bois clair et ses luminaires d\u2019ambiance. Si la p\u00e2leur douce de l\u2019ensemble domine visuellement, c\u2019est bien la couleur rouge qui tranche par les allusions et les \u00e9l\u00e9ments repr\u00e9sentatifs dispers\u00e9s sur sc\u00e8ne. Parce que c\u2019est la couleur de la violence, de la mort et du sang, elle se retrouve aussi bien sur le tee-shirt de Liam que sur la robe d\u2019Helen. Les personnages boivent du vin rouge, s\u2019essuient la bouche avec des serviettes vermillon, et \u00e9voquent plusieurs fois le feu, comme l\u2019incendie qui a rendu Helen et Liam orphelins. Le choix d\u2019un dispositif sc\u00e9nique quadri-frontal, d\u00e9limit\u00e9 par une structure en bois qui repr\u00e9sente le foyer du couple, immerge les spectateurs dans ce conflit familial. Rappelant l\u2019atmosph\u00e8re inqui\u00e9tante des films de Haneke, les relations entre les trois protagonistes \u00e9voluent dans ce monde clos, rythm\u00e9 par des lumi\u00e8res \u00e9teintes et des moments de silence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gr\u00e2ce \u00e0 sa mise en sc\u00e8ne et \u00e0 ses acteurs, le public peut observer sous tous ses angles ce microcosme malsain comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un monde \u00e0 part enti\u00e8re.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Diane Chateau Alaberdina<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Orphelins <\/em>est la mise en sc\u00e8ne d&rsquo;un texte du britannique Dennis Kelly dont l&rsquo;action se situe dans le Londres multiculturel d&rsquo;aujourd&rsquo;hui\u2026 La fran\u00e7aise Chlo\u00e9 Dabert s&#8217;empare du huis clos avec un dispositif sc\u00e9nographique original : le trois-pi\u00e8ces du couple est figur\u00e9 par une structure en bois ajour\u00e9e qui nous permet de voir les acteurs \u00e9voluer dans les diff\u00e9rentes pi\u00e8ces sans rendre n\u00e9cessaire un changement de d\u00e9cor. Le public est dispos\u00e9 tout autour des quatre faces de cet appartement cubique sugg\u00e9r\u00e9. Le quatri\u00e8me mur n&rsquo;est pas \u00e0 proprement parler bris\u00e9, puisque les acteurs ne s&rsquo;adressent jamais aux spectateurs, n\u00e9anmoins avec ce public quadri-frontal, tous les \u00ab murs \u00bb ont la m\u00eame valeur. L&rsquo;une des premi\u00e8res cons\u00e9quences positives de ce dispositif est qu&rsquo;il conditionne un jeu dynamique, avec des d\u00e9placements vari\u00e9s qui battent en br\u00e8che toute monotonie. On peut saluer ensuite la profondeur et la diversit\u00e9 des sujets qu&rsquo;aborde la pi\u00e8ce : la famille, la violence, la folie, le racisme, le non-dit\u2026 En effet, c&rsquo;est l&rsquo;histoire d&rsquo;un d\u00eener de couple rang\u00e9 que vient interrompre le fr\u00e8re de la femme en d\u00e9barquant couvert de sang. La s\u0153ur cherche alors \u00e0 prot\u00e9ger son fr\u00e8re en convainquant son mari de ne pas appeler la police, tandis que celui-ci essaie de se raccrocher \u00e0 ses principes moraux et ne veut pas faire d&rsquo;exception parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit du clan familial. Il oppose l&rsquo;imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique \u00e0 l&rsquo;opportunisme moral de son \u00e9pouse. Or le couple attend un enfant, et la femme n&rsquo;est pas s\u00fbre de le garder en raison du contexte politique difficile, et notamment des violences qui agitent le quartier o\u00f9 ils vivent\u2026 Le futur enfant \u00e0 na\u00eetre devient alors un \u00a0\u00bbobjet\u00a0\u00bb de chantage de la part de la femme qui esp\u00e8re acheter, avec la paternit\u00e9 \u00e0 laquelle l&rsquo;homme tient, la libert\u00e9 de son fr\u00e8re coupable (on comprend bient\u00f4t que malgr\u00e9 ses mensonges initiaux le sang dont il est couvert est celui de sa victime et non le sien&#8230;). Toutes les apparences se disloquent alors et ce que chacun prenait soin de taire jaillit finalement avec violence en un flux qui envoie valser l&rsquo;hypocrisie des conventions sociales en r\u00e9v\u00e9lant les facettes les plus sordides de l&rsquo;\u00eatre humain&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le texte des acteurs, il y a tout un jeu sur l&rsquo;aposiop\u00e8se, cette figure qui laisse des phrases en suspens et mat\u00e9rialise ici le tabou. La d\u00e9viance du fr\u00e8re, d&rsquo;abord, n&rsquo;est jamais mise sur la table par le couple qui fait comme si c&rsquo;\u00e9tait un doux agneau, comme si parce qu&rsquo;il \u00e9tait orphelin on devait tout lui pardonner, alors m\u00eame que c&rsquo;est manifestement un pervers, un homme qui pr\u00e9tend \u00eatre un adulte mais ne ma\u00eetrise pas plus ses pulsions qu&rsquo;un enfant&#8230; La nuisance produite par les voisins \u00e9trangers est elle aussi ni\u00e9e le plus longtemps possible. Il n&rsquo;est question de \u00ab\u00a0Paki\u00a0\u00bb qu&rsquo;au milieu de la pi\u00e8ce, parce que la bien-pensance fait de tout propos un tant soit peu raciste un <em>crime pens\u00e9e<\/em>, comme l&rsquo;exprimerait Orwell, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la femme avoue se sentir en ins\u00e9curit\u00e9 dans un quartier qu&rsquo;elle d\u00e9consid\u00e8re parce qu&rsquo;il est comme entach\u00e9 par la pr\u00e9sence d&rsquo;exclus qui la ram\u00e8nent peut-\u00eatre trop violemment \u00e0 sa condition d&rsquo;orpheline de parents pauvres qu&rsquo;elle tente de conjurer en construisant un couple \u00a0\u00bbparfait\u00a0\u00bb selon des crit\u00e8res bourgeois. La mis\u00e8re est l&rsquo;\u00e9ni\u00e8me r\u00e9alit\u00e9 que le couple essaie de ne pas voir et que le fr\u00e8re leur jette \u00e0 la figure. \u00ab\u00a0Les chats morts, \u00e7a existe\u00a0\u00bb, leur dit-il cyniquement quand son masque de ben\u00eat tombe et qu&rsquo;on se demande s&rsquo;il n&rsquo;agit pas carr\u00e9ment par sadisme pour se venger de l&#8217;embourgeoisement de sa s\u0153ur qui lui appara\u00eetrait comme une trahison de leurs origines&#8230; L&rsquo;amour propre que le couple s&rsquo;\u00e9tait construit et auquel il croyait sans doute sinc\u00e8rement ne r\u00e9siste pas \u00e0 cette confrontation avec la violence sociale. Le m\u00e9pris des \u00e9poux l&rsquo;un pour l&rsquo;autre fait surface une fois le vernis des bonnes mani\u00e8res envol\u00e9. Enfin, c&rsquo;est le mythe de l&rsquo;amour fraternel qui est mis \u00e0 mal quand la s\u0153ur avoue qu&rsquo;elle aurait aim\u00e9 \u00eatre adopt\u00e9e sans son fr\u00e8re de sang par un m\u00e9decin qui lui aurait donn\u00e9 un fr\u00e8re adoptif si doux, si compr\u00e9hensif\u2026 Le r\u00eave d&rsquo;ascension sociale est plus fort que la solidarit\u00e9 familiale ou humaine. Mieux vaut laisser mourir un pauvre qu&rsquo;\u00eatre d\u00e9class\u00e9 aux yeux de la soci\u00e9t\u00e9 en ayant un fr\u00e8re taulard. Telles semblent les le\u00e7ons pessimistes de la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut savoir gr\u00e9 \u00e0 cette pi\u00e8ce de nous faire vivre un moment intense, de semer en nous un trouble heuristique en nous confrontant \u00e0 cette implosion progressive d&rsquo;un noyau familial. Certaines r\u00e9pliques sont jubilatoirement grin\u00e7antes. Seul b\u00e9mol : la sur-articulation de la com\u00e9dienne jouant la femme, qui coupe le sentiment d&rsquo;immersion en rendant trop audible l&rsquo;artificialit\u00e9 du texte&#8230;<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Florine Le Bris<\/h6>\n<pre class=\"scene\">Photo : Bruno Robin<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point | En savoir plus Le Centquatre a pr\u00e9sent\u00e9 la pi\u00e8ce Orphelins, mise en sc\u00e8ne par Chlo\u00e9 Dabert. \u00a0L\u2019histoire, \u00e9crite par l\u2019\u00e9crivain britannique Dennis Kelly, est un thriller familial qui tient en haleine le public tout au long du spectacle. 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