{"id":650,"date":"2011-03-23T20:00:22","date_gmt":"2011-03-23T19:00:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/chroniques\/?p=650"},"modified":"2011-03-23T20:00:22","modified_gmt":"2011-03-23T19:00:22","slug":"ma-chambre-froide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=650","title":{"rendered":"Ma chambre froide"},"content":{"rendered":"<h1 style=\"text-align: justify\">Informations<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong><span class=\"size13\">texte &amp; mise en sc\u00e8ne : <\/span><\/strong><span class=\"size13\">Jo\u00ebl Pommerat<\/span><\/p>\n<div class=\"generique-archives-complet\" style=\"text-align: justify\">\n<div class=\"view view-generique-liste view-id-generique_liste view-display-id-default view-dom-id-6d83203a7221a8d0e5483318cba5f6b2\">\n<div class=\"view-content\">\n<div class=\"views-row views-row-11 views-row-odd views-row-last\"><strong>\u00a0sc\u00e9nographie &amp; lumi\u00e8re : <\/strong>\u00c9ric Soyer<br \/>\n<strong>costumes &amp; corps d&rsquo;animaux : <\/strong>Isabelle Deffin <strong>avec Morgane Olivier &amp; Karelle Durand<\/strong><br \/>\n<strong>sculptures &amp; t\u00eates d&rsquo;animaux : <\/strong>Laurence B\u00e9rodot <strong>&amp; V\u00e9ronique Genet<\/strong><br \/>\n<strong>son : <\/strong>Fran\u00e7ois Leymarie <strong>&amp; Gr\u00e9goire Leymarie<\/strong><br \/>\n<strong>compositions musicales : <\/strong>Antonin Leymarie<\/p>\n<p><strong>avec :\u00a0 <\/strong>Jacob Ahrend, Saadia Benta\u00efeb, Agn\u00e8s Berthon, Lionel Codino, Ruth Olaizola, Fr\u00e9d\u00e9ric Laurent, Serge Larivi\u00e8re, Marie Piemontese, Dominique Tack<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"views-row views-row-11 views-row-odd views-row-last\"><a href=\"http:\/\/www.theatre-odeon.eu\/fr\/2011-2012\/spectacles\/ma-chambre-froide\">En savoir plus.<\/a><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<hr \/>\n<h1 style=\"text-align: justify\">Chroniques des \u00e9tudiants<\/h1>\n<hr \/>\n<h2 style=\"text-align: justify\">Daphn\u00e9 Benmaor<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans une salle en forme d\u2019ar\u00e8ne, le spectateur est d\u2019embl\u00e9e positionn\u00e9 en observateur,\u00a0 il voit \u00ab de haut \u00bb presque en ethnologue et porte un regard quasi scientifique sur la sc\u00e8ne qui se d\u00e9roule devant ses yeux.<br \/>\nTout commence par une voix-off dans l\u2019obscurit\u00e9, une voix de femme lit et commente le journal intime d\u2019Estelle, une employ\u00e9e d\u2019un supermarch\u00e9 \u00e0 l\u2019aspect sordide, dont le d\u00e9cor quoique succinct donne le ton d\u2019embl\u00e9e : n\u00e9on blafard et table de formica v\u00e9tuste. Sous les ordres de Blocq, le patron, mais aussi de tous les autres employ\u00e9s, Estelle accomplit ses t\u00e2ches sans sourciller, ne se plaignant jamais. M\u00e9pris\u00e9e parce qu\u2019incomprise, Estelle \u00e9volue comme une sainte dans un monde du travail que Pommerat repr\u00e9sente au vitriol, affligeant de mesquineries, de rivalit\u00e9s et de mis\u00e8re sociale. Seule Estelle d\u00e9note avec sa mani\u00e8re d\u00e9cal\u00e9e de voir les choses, elle voudrait changer les individus en bien et, pour elle, m\u00eame l\u2019odieux patron, Mr Blocq, est bon dans le fond. Si elle est la seule \u00e0 le penser, il lui est donn\u00e9e une chance de montrer \u00e0 ses coll\u00e8gues et \u00e0 Blocq sa perception du monde.<br \/>\nEstelle a en effet l\u2019occasion de s\u2019exprimer dans une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre cens\u00e9e rendre hommage \u00e0 ce patron tant ha\u00ef de ses coll\u00e8gues. Elle se heurte cependant \u00e0 la difficult\u00e9 de mettre en sc\u00e8ne son imagination d\u00e9bordante mais indisciplin\u00e9e. Cette mise en ab\u00eeme s\u00e9duit le spectateur par la fen\u00eatre qu\u2019elle ouvre sur une r\u00e9flexion sur la cr\u00e9ation, douloureuse, complexe et bien souvent incomprise.<br \/>\nEn parall\u00e8le la pi\u00e8ce s\u2019enfonce dans une satire sociale de plus en plus d\u00e9sesp\u00e9rante, par un retournement de situation qui propulse les modestes employ\u00e9s \u00e0 la t\u00eate de l\u2019entreprise. Ceux-ci deviennent alors leurs propres bourreaux, et ceux des autres employ\u00e9s, se r\u00e9v\u00e9lant en fait pires que le patron lui-m\u00eame. Pommerat dresse un noir tableau de la conscience humaine qui ne peut se d\u00e9tacher de son int\u00e9r\u00eat personnel. Estelle se distingue une fois de plus par son humanit\u00e9 mais aussi par l\u2019emprise qu\u2019elle a sur les autres, son aspect manipulateur, son personnage s\u2019approfondit et se complexifie \u00e0 travers sa relation ambigu\u00eb \u00e0 Blocq et la dualit\u00e9 douce-am\u00e8re de son caract\u00e8re.<br \/>\nLa pi\u00e8ce oscille\u00a0 toujours cependant entre drame et com\u00e9die, le baragouinage incompr\u00e9hensible de l\u2019employ\u00e9 chinois qui voudrait jouer Blocq, l\u2019accent des com\u00e9diens, les allocutions trainantes d\u2019Estelle donnent une distance comique \u00e0 leurs paroles crues et \u00e0 leurs r\u00e9flexions sordides. Le spectateur rit, fr\u00e9mit, au rythme des changements de d\u00e9cors toujours simples mais terriblement efficaces, la sc\u00e8ne qui semble r\u00e9duite au d\u00e9part prend vie et densit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 un \u00e9clairage soign\u00e9, toujours point\u00e9 sur les com\u00e9diens et donnant une atmosph\u00e8re plut\u00f4t glauque, voire carr\u00e9ment sordide au plateau.<br \/>\nAvec <em>Ma chambre froide<\/em>, Pommerat signe une \u0153uvre envo\u00fbtante gr\u00e2ce \u00e0 la fantasmagorie qui perce \u00e0 travers les r\u00eaves d\u2019Estelle mais aussi par son r\u00e9alisme cru, tableau qui t\u00e9moigne d\u2019une mis\u00e8re et d\u2019une d\u00e9tresse sociale qui glace le spectateur tout en donnant lui\u00a0 donnant les clefs d\u2019une \u00e9chappatoire possible, la cr\u00e9ation, qui sublime autant qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le un monde pas toujours r\u00e9jouissant.<\/p>\n<hr \/>\n<h2 style=\"text-align: justify\">\u00c9lo\u00efse Sauvion<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong><u>Pommerat, \u00a0l\u2019amour insomniaque<\/u><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Ma chambre froide, <\/em>le titre de la premi\u00e8re cr\u00e9ation de Jo\u00ebl Pommerat \u00e0 l\u2019Od\u00e9on l\u2019annonce clairement: c\u2019est notre propre histoire qui va nous \u00eatre montr\u00e9e. Si ce sont les acteurs de la Compagnie Louis Brouillard qui vont \u00eatre soumis \u00e0 notre regard pendant deux heures quinze au centre du plateau circulaire des Ateliers Berthier, ne nous y trompons pas, c\u2019est nous qui allons sous nos propres yeux \u00eatre diss\u00e9qu\u00e9s et observ\u00e9s \u00e0 la lumi\u00e8re sublime d\u2019Eric Soyer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sous le pr\u00e9texte \u00e9cul\u00e9 du journal intime retrouv\u00e9, la premi\u00e8re partie de la pi\u00e8ce d\u00e9veloppe l\u2019histoire peu ordinaire de gens tr\u00e8s ordinaires\u00a0: Estelle travaille dans un supermarch\u00e9. Elle est polyvalente, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle peut tout faire, \u00e0 toute heure du jour et de la nuit. Elle est gentille aussi, c\u2019est-\u00e0-dire que ses coll\u00e8gues peuvent tout lui demander. Estelle a beau avoir un quotidien morne, elle s\u2019interroge beaucoup\u00a0: sur la mort des \u00e9toiles, sur l\u2019avenir des excr\u00e9ments, sur ce qu\u2019il y a dans la t\u00eate de son patron Blocq pour qu\u2019il soit aussi m\u00e9chant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Or Blocq apprend qu\u2019il va mourir prochainement. En roi Lear du 21<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, il propose \u00e0 ses employ\u00e9s qui le ha\u00efssent de devenir les h\u00e9ritiers des trois entreprises qu\u2019il dirige. En \u00e9change, ils doivent s\u2019engager devant notaire \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer chaque ann\u00e9e le souvenir \u00ab\u00a0du type qui leur a tout donn\u00e9\u00a0\u00bb. Et Estelle de dynamiter la situation\u00a0: elle propose de monter une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre qui, \u00e0 la mani\u00e8re des hagiographies m\u00e9di\u00e9vales, raconterait la vie de Bloch et serait jou\u00e9e chaque ann\u00e9e en sa m\u00e9moire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">C\u2019est alors que l\u2019histoire se d\u00e9double\u00a0: d\u2019une part, dans un renversement \u00e0 la Brecht, les employ\u00e9s exploit\u00e9s deviennent patrons mis au pied du mur devant les difficult\u00e9s de gestion, les in\u00e9luctables fermetures d\u2019usines, les tentations de la cupidit\u00e9\u00a0;\u00a0 d\u2019autre part, le soir, apr\u00e8s la journ\u00e9e au magasin, apr\u00e8s les r\u00e9unions interminables de ce nouveau conseil d\u2019administration coll\u00e9gial, Estelle met en place des s\u00e9ances de r\u00e9p\u00e9tition. Suspicion d\u2019une \u00e9poque violente o\u00f9 la gentillesse est une faiblesse, ou juste pressentiment\u00a0de ses coll\u00e8gues ?\u00a0 Quelque chose cloche chez Estelle, incarn\u00e9e par la tr\u00e8s troublante Ruth Olaizola. Pourquoi son mari, si doux en apparence, la frappe-t-il le soir\u00a0? Qui sont tous ses fr\u00e8res qui apparaissent les uns apr\u00e8s les autres\u00a0? Pourquoi, surtout, a-t-elle eu cette id\u00e9e de pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Toute la mise en sc\u00e8ne de Pommerat travaille cette tension entre un r\u00e9alisme \u00e0 pleurer \u2013 des mesquineries quotidiennes aux r\u00e9unions interminables \u2013 et un onirisme \u00e0 couper le souffle, non seulement lors des figurations inoubliables sur sc\u00e8ne des r\u00eaves les plus fous d\u2019Estelle mais aussi tout au long de l\u2019histoire dont il faut se rappeler qu\u2019elle est introduite par les mots \u00ab\u00a0dans la vie, tout est fiction\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9criture de Pommerat est constitu\u00e9e de mots tr\u00e8s simples, tr\u00e8s quelconques dont les acteurs cr\u00e9ent avec talent la violente po\u00e9sie gr\u00e2ce \u00e0 une diction \u00e9trange souvent modul\u00e9e par des accents dont on ne saurait dire d\u2019o\u00f9 ils viennent et dans un timbre de voix rendu intense et tr\u00e8s proche de l\u2019oreille du spectateur par le discret syst\u00e8me de micros. Comme dans <em>Cercles\/Fictions, <\/em>la lumi\u00e8re semble surprendre les personnages dans des situations o\u00f9 ils sont fig\u00e9s, comme saisis de stupeur ou d\u2019horreur devant les catastrophes qu\u2019ils d\u00e9couvrent. Autour d\u2019eux, l\u2019obscurit\u00e9 profonde des Ateliers Berthier donne l\u2019impression effrayante que ces humains sont seuls, dans le vide, dans un infini cauchemar.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On ne le comprend qu\u2019\u00e0 la fin, mais toute l\u2019histoire de <em>Ma chambre froide <\/em>\u00a0est une histoire d\u2019amour.\u00a0 Bien s\u00fbr, il y a l\u2019horreur \u00e9conomique, la satire sociale, la question du double mais au-del\u00e0 de tout cela, il y a l\u2019id\u00e9e g\u00e9niale qui cl\u00f4t la pi\u00e8ce et qui nous interroge directement\u00a0: qu\u2019est-ce qu\u2019un \u00eatre m\u00fb par l\u2019amour, dans toute sa complexit\u00e9, son paradoxe et sa noirceur, aussi dense que les t\u00e9n\u00e8bres qui entourent les acteurs de <em>Ma chambre froide\u00a0<\/em>?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Jo\u00ebl Pommerat s\u2019est engag\u00e9 \u00e0 \u00e9crire une pi\u00e8ce par an pendant quarante ans\u00a0: l\u2019avenir s\u2019annonce donc noir \u2013 mais tellement brillant\u00a0!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Informations texte &amp; mise en sc\u00e8ne : Jo\u00ebl Pommerat \u00a0sc\u00e9nographie &amp; lumi\u00e8re : \u00c9ric Soyer costumes &amp; corps d&rsquo;animaux : Isabelle Deffin avec Morgane Olivier &amp; Karelle Durand sculptures &amp; t\u00eates d&rsquo;animaux : Laurence B\u00e9rodot &amp; V\u00e9ronique Genet son : Fran\u00e7ois Leymarie &amp; Gr\u00e9goire Leymarie [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":651,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[16,4],"tags":[],"class_list":["post-650","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-theatre-de-lodeon","category-theatre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/650","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=650"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/650\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/651"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=650"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=650"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=650"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}