{"id":732,"date":"2016-05-11T20:00:02","date_gmt":"2016-05-11T19:00:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/chroniques\/?p=732"},"modified":"2016-05-11T20:00:02","modified_gmt":"2016-05-11T19:00:02","slug":"je-suis-fassbinder","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=732","title":{"rendered":"Je suis Fassbinder"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre national La Colline | <a href=\"http:\/\/www.colline.fr\/fr\/spectacle\/je-suis-fassbinder\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que peut-on encore dire aujourd\u2019hui\u00a0? Au th\u00e9\u00e2tre, comme dans la vie\u00a0? C\u2019est la question que pose l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0apolitiquement correct\u00a0\u00bb et si actuel <em>Je suis Fassbinder<\/em>, pi\u00e8ce mise en sc\u00e8ne par Falk Richter, auteur associ\u00e9 \u00e0 la Schaub\u00fchne de Berlin, et\u00a0Stanislas Nordey au th\u00e9\u00e2tre de la Colline. Cin\u00e9matographe passionn\u00e9, Fassbinder a marqu\u00e9 le parcours de Richter. A la question : \u00ab\u00a0Que faire de ce monde\u00a0? Comment faire bouger les choses\u00a0?\u00a0\u00bb Aucun ne saura r\u00e9pondre. \u00ab\u00a0Ce qu\u2019on est incapable de changer, il faut au moins le d\u00e9crire\u00a0\u00bb a dit Fassbinder. Pour Richter aussi, il est important de s\u2019emparer de la r\u00e9alit\u00e9, de l\u2019histoire, de la politique avec libert\u00e9, provocation, radicalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Richter choisit l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 du propos; ce qui ne signifie pas qu\u2019il se jette vers une l\u2019obsolescence totale, non, son th\u00e9\u00e2tre implique d\u2019approcher les \u00e9v\u00e8nements diff\u00e9remment, \u00e0 chaque fois \u00e0 travers un nouveau prisme. Malgr\u00e9 l\u2019effet d\u2019actualit\u00e9 imminente, il ne se consid\u00e8re pas comme un chroniqueur, car l\u2019universalit\u00e9 de ces sujets traverse le temps et l\u2019espace. Sans tabou, Richter paraphrase Fassbinder, le met en sc\u00e8ne lui-m\u00eame dans une mise en ab\u00eeme dramatique, pour d\u00e9crire la situation telle qu\u2019elle est en Allemagne et en France, mais aussi dans toute l\u2019Europe. Une Europe illusoire, \u00e9cran de fum\u00e9e, engonc\u00e9e dans un syst\u00e8me qui n\u2019a plus de sens pour personne, divis\u00e9e par le pouvoir, la haine, la violence. Une d\u00e9sillusion g\u00e9n\u00e9rale qui m\u00e8ne vers l\u2019autodestruction comme ces couples improbables qui, sous nos yeux, se taisent, s\u2019aiment et se d\u00e9chirent. L\u2019Europe elle aussi incarne un personnage. Multiple et si seule, elle se fustige face public\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis d\u00e9chir\u00e9e et tordue\u00a0\u00bb et plaint sa \u00ab\u00a0non-identit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que vit ce\u00a0 monde au grand jour chacun le vit int\u00e9rieurement, p\u00e9tri de doutes et de peur. Jusqu\u2019ici, la guerre, nous la voyons lointaine, derri\u00e8re l\u2019\u00e9cran protecteur de notre t\u00e9l\u00e9viseur, mais ce qui change aujourd\u2019hui, c\u2019est cette sensation que chacun d\u2019entre nous puisse en \u00eatre la victime. De la m\u00eame fa\u00e7on, ces personnages an\u00e9antis cherchent une solution d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e au milieu de sc\u00e8nes chaotiques. La communication est impossible. A l\u2019image de la situation ils sont tiraill\u00e9s, incapables d\u2019entretenir un semblant de relation entre eux et dans la difficult\u00e9 d\u2019agir. Par le prisme de la cam\u00e9ra et des \u00e9crans, miroirs de notre condition, Richter s\u2019autorise l\u2019humour noir, d\u00e9capant, cynique, allant jusqu\u2019\u00e0 parodier la sc\u00e8ne de Fassbinder et sa m\u00e8re, tir\u00e9e de <em>L\u2019Allemagne en automne<\/em>, m\u00e9langeant les genres. Sous la forme d\u2019un plateau de tournage, les acteurs r\u00e9p\u00e8tent, improvisent, rejouent des tranches de cin\u00e9ma projet\u00e9es sur grand \u00e9cran face public. Avec un texte sur ce sentiment de peur et d\u2019urgence qui prend aux tripes, Richter travaille l\u2019\u00e9motion qui se cache derri\u00e8re toute action ou inaction. Le texte est tranchant, amenant le spectateur tant au rire, qu\u2019\u00e0 l\u2019effroi, le doute, et la curiosit\u00e9, l\u2019entra\u00eenant \u00e0 se remettre en question. Quand vient l\u2019id\u00e9e d\u2019un changement radical, on nous prend \u00e0 t\u00e9moin et on n\u2019en sort peu indemne.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Ana\u00efs Chateauraynaud<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au d\u00e9but de la pi\u00e8ce, la lumi\u00e8re s&rsquo;allume et deux hommes sont assis \u00e0 une table. Ils se disputent sur mille et un sujets : les \u00e9trangers, l&rsquo;Europe, Merkel, la x\u00e9nophobie &#8230; Stanislas Norday rejoue sur sc\u00e8ne le tournage de <em>L&rsquo;Allemagne en automne<\/em> du r\u00e9alisateur Rainer Werner Fassbinder. Nordey joue Fassbinder, dans son travail d&rsquo;acteur et de r\u00e9alisateur, face \u00e0 sa m\u00e8re jou\u00e9 par Laurent Sauvage. La mise en sc\u00e8ne joue constamment sur un va-et-vient entre le tournage, autrement dit le temps du film, et la vie de Fassbinder, hors-champs, toujours entour\u00e9 par ses acteurs avec qui il vit TOUT.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mise en ab\u00eeme est le mot d&rsquo;ordre de cette pi\u00e8ce. Les com\u00e9diens jouent les acteurs des films de Fassbinder. La performance est d&rsquo;autant plus incroyable que ces m\u00eames com\u00e9diens composent \u00e0 la fois pour le th\u00e9\u00e2tre et pour le cin\u00e9ma : une cam\u00e9ra capte le moindre mouvement et le spectateur peut ainsi regarder le th\u00e9\u00e2tre comme il regarde le cin\u00e9ma. Le jeu est tellement \u00ab cin\u00e9matographique \u00bb que sa projection en directe sur les murs du fond laisse entrevoir le d\u00e9but d&rsquo;un film. Les com\u00e9diens jouent comme les acteurs : ils se coupent, nous montrent leur dispute en dehors de la cam\u00e9ra (de la sc\u00e8ne ?), leur d\u00e9saccord avec le texte ainsi qu&rsquo;avec les improvisations de leurs comp\u00e8res. Ils n&rsquo;en font qu&rsquo;\u00e0 leur t\u00eate. Mais c&rsquo;est exactement ce que veut Stanilas Norday !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par ces va-et-vient, la mise en sc\u00e8ne tend \u00e0 montrer la libert\u00e9 des acteurs chez Fassbinder. Cela donne parfois des sc\u00e8nes farfelues o\u00f9 les acteurs s&rsquo;adonnent \u00e0 des comportements en dehors de tout tabou : il faut se pr\u00e9parer \u00e0 voir des corps d\u00e9pourvus de toute \u00ab politesse \u00bb. La pi\u00e8ce donne \u00e0 voir \u00e0 la fois les films, la vie de Fassbinder mais aussi son processus intellectuel qui sous-tend toute la pi\u00e8ce. Ainsi, les propos, parfois pouvant \u00eatre qualifi\u00e9s de \u00ab gauchistes\u00bb, ne sont ni plus ni moins que l&rsquo;expression de la libert\u00e9 impos\u00e9e par Fassbinder : il ne cherche pas \u00e0 plaire, il veut juste faire na\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9, ou plut\u00f4t, la r\u00e9alit\u00e9. D&rsquo;ailleurs, il serait idiot de fustiger les acteurs plus \u00e0 droite, ou m\u00eame les personnages extr\u00e9mistes de ses films. Ils sont \u00e0 entendre comme la disparition d&rsquo;un fascisme du langage : Fassbinder ne veut pas contr\u00f4ler ses acteurs qui lui demandent sans cesse \u00ab ce qu&rsquo;ils doivent dire ou faire \u00bb. Il ne veut pas \u00eatre un despote qui contr\u00f4lerait \u00ab SON \u0152UVRE \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u00e9finitif, cette pi\u00e8ce est faite pour \u00eatre d\u00e9test\u00e9e ou aim\u00e9e car elle laisse parler des acteurs, des com\u00e9diens \u00e0 partir de leur propre vision du monde ! Qui dit libert\u00e9, dit aussi un m\u00e9lange des genres : le comique et le tragique s&rsquo;unissent pour pousser le spectateur \u00e0 repenser ses opinions, ses comportements et les limites de notre soci\u00e9t\u00e9. En effet, Stanislas Nordey n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 actualiser les th\u00e8mes abord\u00e9s dans la pi\u00e8ce pour nous faire comprendre l&rsquo;intemporalit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Bouzid Ameziane<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fassbinder\u2026 Si ce nom n\u2019est pas inconnu au premier abord, conna\u00eetre la filmographie de ce r\u00e9alisateur n\u2019est pas indispensable pour assister \u00e0 la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Stanislas Nordey et Falk Richter, du Th\u00e9\u00e2tre National de Strasbourg, transposent leur derni\u00e8re cr\u00e9ation franco-allemande. C\u2019est en se replongeant dans les films, et plus particuli\u00e8rement dans <em>L\u2019Allemagne en automne (<\/em>1977), que les auteurs ont per\u00e7u un parall\u00e8le avec les \u00e9v\u00e8nements actuels. Ce film porte \u00e0 l\u2019\u00e9cran un huis clos entre l\u2019amant, la m\u00e8re et le r\u00e9alisateur, Rainer Werner Fassbinder, cette figure controvers\u00e9e d\u2019une Allemagne pas vraiment d\u00e9nazifi\u00e9e des ann\u00e9es 1970. Nordey et Richter proposent un \u00e9tat des lieux cinquante ans apr\u00e8s, dans un contexte politique \u00e9difiant. On est d\u00e9stabilis\u00e9 par la mise en sc\u00e8ne : tournage d\u2019un film de Fassbinder ou mise en sc\u00e8ne de sa propre vie ? Cette h\u00e9sitation trouve un \u00e9chec dans la multiplication des \u00e9crans \u2013 le spectateur est souvent laiss\u00e9 seul devant des images tir\u00e9es des JT, des visages qui composent l\u2019actualit\u00e9 et qui d\u00e9filent, sans un son, faisant ressortir l\u2019horreur et l\u2019absurdit\u00e9. C\u2019est un spectacle sur l\u2019actualit\u00e9, mettant \u00e0 distance ce flux continu. Tout y est : la haine de l\u2019autre, le repli identitaire, l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence et le FN, les attentats\u2026 La virulence est politique, l\u2019Europe et les migrants reviennent comme une hantise. On bute constamment sur les clich\u00e9s autour des \u00e9v\u00e8nements de Cologne. Nordey et Richter questionnent l\u2019identit\u00e9 d\u2019une Europe en train de vaciller. Les \u00e9v\u00e8nements sont pris grossi\u00e8rement, sans analyse ni recul.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mise en sc\u00e8ne est dure : la violence des propos et des gestes alterne avec le ridicule, le prosa\u00efsme laisse place au nu, voire \u00e0 l\u2019obsc\u00e9nit\u00e9. Les personnages semblent h\u00e9siter constamment face \u00e0 des directives floues, laissant une large place \u00e0 l\u2019improvisation. Ils illustrent cette perte de rep\u00e8res, leurs interrogations restent sans r\u00e9ponses et le silence r\u00e9sonne sur les \u00e9crans. L\u2019absence de r\u00e9action est retentissante sans r\u00e9action d\u2019eux-m\u00eames, mais aussi du public.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car le spectateur est face \u00e0 un miroir grossissant, lui renvoyant son inaction \u00e0 la figure : si l\u2019on rit, souvent, on rit jaune. Cette invective permanente pousse chacun dans ses retranchements, aucune place n\u2019est laiss\u00e9e aux raisonnements simples, \u00e0 l\u2019image de la m\u00e8re de Fassbinder \u2013 jou\u00e9e par Laurent Sauvage \u2013press\u00e9e par les questions de son fils et qui en vient \u00e0 assurer que le meilleur, ce serait encore un \u00ab gentil dictateur. \u00bb Et Fassbinder de retourner le raisonnement au public, le renvoyant \u00e0 ses propres convictions\u2026 ou \u00e0 ses contradictions ? On pense facilement \u00e0 une mise en abyme du th\u00e9\u00e2tre, interrogeant son r\u00f4le et sa place dans la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui, o\u00f9 chacun est constamment sollicit\u00e9 par des images dures, frappantes mais qui ne se concr\u00e9tisent jamais par de l\u2019action r\u00e9elle. Quel est le pouvoir effectif du th\u00e9\u00e2tre dans la soci\u00e9t\u00e9 actuelle ? Pour les auteurs, les compagnies ne peuvent plus se contenter de mettre en sc\u00e8ne le r\u00e9pertoire classique et tourner le dos \u00e0 une telle actualit\u00e9. En somme, ce qu\u2019ils proposent, c\u2019est de faire du th\u00e9\u00e2tre, un m\u00e9dia comme un autre. Une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre doit nous faire sortir de notre zone de confort, par les invectives d\u2019individus camp\u00e9s ostensiblement devant nous. On en sort interloqu\u00e9s, un peu sonn\u00e9s, en tout cas pas indemnes.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Marion Bothorel<\/h6>\n<hr \/>\n<p>\u00ab Je ne suis pas d\u2019accord. JE NE SUIS PAS D\u2019ACCORD ! \u00bb, criait un des spectateurs juste apr\u00e8s la derni\u00e8re r\u00e9plique avant le rideau de fin. Et c\u2019est que, en effet, Je suis Fassbinder (production du Th\u00e9\u00e2tre National de Strasbourg, 2016) ne laisse personne indiff\u00e9rent.<\/p>\n<p>La collaboration du fran\u00e7ais Stanislas Nordey et de l\u2019allemand Falk Richter \u2013 le premier acteur, le deuxi\u00e8me auteur du texte, tous les deux metteurs en sc\u00e8ne \u2013 vise directement et sans palliatif la conscience des spectateurs. Les diff\u00e9rentes crises sociales que traverse l\u2019Europe (crise des r\u00e9fugi\u00e9s, mont\u00e9e de la x\u00e9nophobie, islamophobie, \u00e9tat d\u2019urgence\u2026) sont le fil rouge d\u2019une pi\u00e8ce o\u00f9 tout nous est pr\u00e9sent\u00e9 cr\u00fbment et sans filtre.<\/p>\n<p>Richter part de l\u2019\u0153uvre du r\u00e9alisateur allemand Rainer Werner Fassbinder, qui l\u2019a marqu\u00e9 profond\u00e9ment d\u00e8s son adolescence : \u00ab Nous regardions des films de Fassbinder \u2013 j\u2019aimerais bien que nous regardions pendant un ou deux jours les films de Fassbinder et qu\u2019ensuite nous montions \u2013 improvisions ensemble une sc\u00e8ne qui porte en elle l\u2019atmosph\u00e8re des premiers films de Fassbinder [\u2026]. Cette \u00e9tranget\u00e9 d\u2019\u00eatre tomb\u00e9 du monde. L\u2019anti-bourgeoisie consciemment pos\u00e9e des interviews de Fassbinder \u2013 j\u2019aimerais que nous regardions beaucoup d\u2019interviews de Fassbinder et que nous observions sa mani\u00e8re de parler \u00bb. Ces interviews sont le point de d\u00e9part pour analyser la situation actuelle de l\u2019Europe. Ainsi, la premi\u00e8re sc\u00e8ne de la pi\u00e8ce est une adaptation du dialogue entre le r\u00e9alisateur et sa m\u00e8re dans le film L\u2019Allemagne en automne (Allemagne, 1977). Cette fois-ci, n\u00e9anmoins, ils ne discutent pas sur la situation de l\u2019Allemagne des ann\u00e9es 70, mais sur la politique europ\u00e9enne d\u2019aujourd\u2019hui, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment sur la question des r\u00e9fugi\u00e9s apr\u00e8s les faits de Cologne. Comme si, en quelque sorte, Fassbinder et sa m\u00e8re \u00e9taient eux-m\u00eames la synth\u00e8se des deux Europe (l\u2019une ouverte et tol\u00e9rante, l\u2019autre x\u00e9nophobe et intransigeante) qui, d\u2019apr\u00e8s Richter, se confrontent aujourd\u2019hui. Cette sc\u00e8ne centrale, l\u2019une des plus puissantes et poignantes de l\u2019\u0153uvre, forge la rythmique du r\u00e9cit jusqu\u2019\u00e0 sa fin.<\/p>\n<p>Pendant les presque deux heures de spectacle la tension est au plus haut niveau, bien que dans sa derni\u00e8re partie la pi\u00e8ce perde un peu de force, certains dialogues revenant parfois de fa\u00e7on trop redondante. La repr\u00e9sentation, comme on le comprend tr\u00e8s t\u00f4t, ne suit aucune structure et tourne autour de l\u2019identit\u00e9 de l\u2019Europe de fa\u00e7on presque al\u00e9atoire. Par ailleurs, Richter joue \u00e9galement avec le rapport au r\u00e9el, en nous faisant croire \u00e0 plusieurs reprises que les acteurs sont en train d\u2019improviser ou en effa\u00e7ant les limites entre les acteurs et personnages.<\/p>\n<p>La mise en sc\u00e8ne est sobre, mais efficace : il se contente de simuler l\u2019atmosph\u00e8re des films de Fassbinder et se sert \u00e0 l\u2019occasion de la projection de certaines sc\u00e8nes du r\u00e9alisateur allemand.<\/p>\n<p>\u00c0 travers toute la pi\u00e8ce, Richter et Nordey tentent de mettre devant nos yeux les contradictions et l\u2019hypocrisie de notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle. Et l\u2019objectif est atteint gr\u00e2ce \u00e0 la force des dialogues interpr\u00e9t\u00e9s avec ma\u00eetrise par des acteurs remarquables. Certaines analyses de l\u2019auteur ou la mise en sc\u00e8ne d\u00e9stabilisante auront agit\u00e9s quelques spectateurs, mais cette agitation marque la r\u00e9ussite de l\u2019\u00e9veil des consciences que Fassbinder aura toujours essay\u00e9 d\u2019atteindre.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Miguel Angel Codes Alberola<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je suis Fassbinder <\/em>de Falk Richter, traduit de l\u2019allemand par Anne Monford, est une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre mise en sc\u00e8ne par Stanislas Nordey et Falk Richter, produite par le TNS de Strasbourg, avec Thomas Gonzalez, Judith Henri, Elo\u00efse Mignon, Stanislas Nordey et Laurent Sauvage. Elle est jou\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre national de la Colline de Paris du 10 mai au 4 juin 2016.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">V\u00e9ritable th\u00e9\u00e2tre coup de poing, la pi\u00e8ce s\u2019attelle \u00e0 mettre en sc\u00e8ne l\u2019actualit\u00e9. Le d\u00e9cor est intime et chaleureux. Des tapis moelleux gisent sur le sol, entour\u00e9s de photographies des films de Fassbinder. Les personnages n\u2019ont de cesse de se balader dans l\u2019espace, ils montent les marches, passent \u00e0 travers des portes. Ils se font remarquer. C\u2019est dynamique, il devient impossible de s\u2019emp\u00eacher de les suivre des yeux et d\u2019\u00e9couter ce qu\u2019ils ont \u00e0 dire. Des discussions \u00e9parses, \u00e9clat\u00e9es o\u00f9 ils assument leurs paroles en r\u00e9action aux \u00e9v\u00e9nements qui ont eu lieu ces six derniers mois en Europe (Attentats de Paris, mont\u00e9e de l\u2019extr\u00eame droite en Europe, les r\u00e9fugi\u00e9s, les agressions sexuelles \u00e0 Cologne etc.). Pour en parler, Falk Richter est parti de la figure de Fassbinder, le cin\u00e9aste allemand. La pi\u00e8ce prend en toile de fond<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>L\u2019Allemagne en automne<\/em>, sorti en 1977. Des extraits du film sont projet\u00e9s en parall\u00e8le des sc\u00e8nes jou\u00e9es, faisant le lien entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent, entre Fassbinder et Richter. L\u2019ambition des metteurs en sc\u00e8ne est d\u2019explorer la peur et la haine de notre \u00e9poque contemporaine. On se prend en pleine t\u00eate tout ce \u00e0 quoi on pensait tout bas, tout ce \u00e0 quoi on s\u2019effor\u00e7ait de ne plus penser ou ce \u00e0 quoi on ne pensait plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019intimit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre, l\u2019un des com\u00e9diens s\u2019adresse parfois \u00e0 nous, public, avec des questions personnelles. Il nous attrape dans notre propre intimit\u00e9 pour nous plonger au plus pr\u00e8s de leur discussion, pour nous \u00e9touffer et nous r\u00e9jouir. Parfois m\u00eame, il retrouve son simple visage d\u2019acteur, s\u2019\u00e9nerve car l\u2019autre lui a vol\u00e9 son texte. C\u2019est comme si nous assistions \u00e0 la pi\u00e8ce en train de se cr\u00e9er. Au-del\u00e0 des questions politiques, la pi\u00e8ce traite aussi d\u2019un sujet universel : l\u2019amour. D\u2019apr\u00e8s Fassbinder, le fascisme est aussi pr\u00e9sent dans les relations sentimentales. Le personnage jou\u00e9 par Thomas Gonzalez, en plein chagrin, s\u2019enroule dans son tapis et d\u00e9vale sur la sc\u00e8ne en criant sa douleur, les spectateurs rient mais qui n\u2019a jamais v\u00e9cu le monde qui s\u2019effondre quand l\u2019autre nous laisse ? La victime face au bourreau, le peuple face au dictateur. Le couple est utilis\u00e9 comme m\u00e9taphore des relations entre les nations. L\u2019Europe est mise en forme par une femme d\u00e9chir\u00e9e dans son couple, tentant d\u2019aller vers l\u2019autre, sans y arriver.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui mais tout \u00e7a pour quoi ? D\u00e9trompez-vous, le th\u00e9\u00e2tre n\u2019apporte pas de r\u00e9ponse magique \u00e0 toutes nos questions, il est l\u00e0 pour mettre en sc\u00e8ne nos dialogues int\u00e9rieurs. Il ne cache rien et ose tout d\u00e9voiler. En sortant de la pi\u00e8ce, on se retrouve assailli d\u2019un sentiment de m\u00e9lancolie, de culpabilit\u00e9, mais aussi d\u2019un profond sentiment de libert\u00e9 avec la volont\u00e9 d\u2019am\u00e9liorer le monde et de sourire \u00e0 son voisin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chacun d\u2019entre nous devrait voir cette pi\u00e8ce, pour se rappeler les choses qui importent, afin de voir le chemin qui reste \u00e0 parcourir vers une soci\u00e9t\u00e9 belle et sereine, et enfin, pour trouver sa place, au milieu de tous ces maux contemporains. Le seul point n\u00e9gatif de la pi\u00e8ce est peut-\u00eatre la nudit\u00e9 qui finit par d\u00e9barquer. Elle n\u2019\u00e9tait pas indispensable. Il n\u2019est pas besoin de toujours enlever ses habits lorsque l\u2019on veut choquer. Il faut savoir faire confiance au pouvoir des mots. Mis \u00e0 part \u00e7a, pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre formidable. Vivement conseillable.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">M\u00e9lisande Girard<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Il y aurait eu des silhouettes hagardes \u00e0 croquer au crayon, \u00e0 la sortie de la repr\u00e9sentation de \u00ab\u00a0Je suis Fassbinder\u00a0\u00bb, mis en sc\u00e8ne par Stanislas Nordey\u00a0; f\u00e9briles ces quelques hommes et femmes qui rejoignaient le m\u00e9tro, encore tremblants et habit\u00e9s par les images d&rsquo;acteurs travestis \u2013 et comme sortis des pellicules du cin\u00e9aste allemand \u2013 hant\u00e9s par les mots de Falk Richter, lesquels font vibrer de longues tirades affolantes et affol\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">J&rsquo;\u00e9tais de ceux-l\u00e0, de ces gens pris dans cette n\u00e9buleuse th\u00e9\u00e2trale un soir de semaine on ne peut plus banal. Nordey aura donc r\u00e9ussi le pari de repr\u00e9senter l&rsquo;irrepr\u00e9sentable\u00a0: le monstre du cin\u00e9ma allemand, l&rsquo;engag\u00e9 r\u00e9volutionnaire, le d\u00e9mon pour quelques politiciens farauds mais surtout le g\u00e9nie\u00a0cin\u00e9aste et dramaturge qu&rsquo;\u00e9tait tout \u00e0 la fois R. W. Fassbinder. La mise en sc\u00e8ne est aussi fi\u00e9vreuse que le texte de F. Richter. D\u00e8s le d\u00e9but, le spectateur est invit\u00e9 \u00e0 prendre part \u00e0 la discussion entre une m\u00e8re et son fils \u2013 ou entre un Laurent Savage et Stanislas Nordey, l&rsquo;on ne sait jamais vraiment d&rsquo;o\u00f9 sort la voix sur le plateau \u2013 et appara\u00eet tel un invit\u00e9 inconvenant devant ces mines patibulaires qui d\u00e9battent du sort de l&rsquo;Europe, et des migrants que certains souhaiteraient voir reconduits chez eux. Le dispositif fonctionne comme une mise en ab\u00eeme, cette premi\u00e8re sc\u00e8ne est en m\u00eame temps retransmise par une cam\u00e9ra qui filme en direct le dialogue, lequel semble s&rsquo;\u00e9laborer de mani\u00e8re improvis\u00e9e. On retrouvera donc les effets du th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un Ostermeier (et sa mise en sc\u00e8ne des <i>Revenants <\/i>d&rsquo;Ibsen) avec cette cam\u00e9ra qui vient se fixer sur les d\u00e9tails <i>a priori<\/i> insignifiants et qui auraient \u00e9chapper au spectateur lov\u00e9 dans son fauteuil. Ainsi il est annonc\u00e9, d&#8217;embl\u00e9e, que la vision du plateau sera sans cesse diffract\u00e9e, fragment\u00e9e et surtout fragmentaire. A chacun de reconstituer sa propre histoire, d&rsquo;affirmer son propre slogan. Entre #jesuisCharlie ou #jesuisFassbinder, il n&rsquo;y a peut-\u00eatre pas \u00e0 choisir mais plut\u00f4t \u00e0 inventer ce \u00e0 quoi nous aspirons intimement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Du d\u00e9but \u00e0 la fin de la repr\u00e9sentation, les sc\u00e8nes s&rsquo;encha\u00eenent dans une certaine discontinuit\u00e9, la pi\u00e8ce entrem\u00ealant \u00e0 la fois ce genre de d\u00e9bats d&rsquo;actualit\u00e9 et des sc\u00e8nes plus intimes rappelant, sans jamais les copier celles des films de Fassbinder. Rien n&rsquo;est lisse, tout est cahot et galimatias dans lequel le spectateur r\u00e9ussit cependant \u00e0 saisir avec une \u00e9tonnante clairvoyance tout ce qui se joue sur cette sc\u00e8ne, et plus largement sur la sc\u00e8ne du monde, peut-\u00eatre un peu plus bancale que les planches du th\u00e9\u00e2tre de la Colline. Rentrer dans le d\u00e9tail du texte serait une gageure \u00e0 laquelle nous ne nous essaierons pas, nous tenons plut\u00f4t \u00e0 souligner l&rsquo;incroyable performance des cinq acteurs r\u00e9unis ce soir-l\u00e0 pour faire fr\u00e9mir les chairs de ceux qui se repaissent de l&rsquo;\u00e9nergie d\u00e9ploy\u00e9e par tous. N&rsquo;ayant jamais l&rsquo;outrecuidance de s&rsquo;affirmer comme un pur spectacle politique (pas d&rsquo;agit-prop ici), l&rsquo;humour r\u00e9ussit toujours \u00e0 estomper le sort tragique des personnages s&rsquo;\u00e9battant sur sc\u00e8nes. Le pathos n&rsquo;est pas la mati\u00e8re premi\u00e8re du spectacle, aussi pourrions-nous voir <i>Je suis Fassbinder<\/i> comme un laboratoire un peu fou, menant des essais plus improbables les uns que les autres mais toujours, \u00f4 combien, vivifiants, novateurs et il faut le dire, remarquables.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Timoth\u00e9e Gaydon<\/h6>\n<pre class=\"scene\" style=\"text-align: justify;\">Photo : Jean-Louis Fernandez<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre national La Colline | En savoir plus Que peut-on encore dire aujourd\u2019hui\u00a0? Au th\u00e9\u00e2tre, comme dans la vie\u00a0? 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