{"id":8370,"date":"2017-03-28T20:00:52","date_gmt":"2017-03-28T18:00:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=8370"},"modified":"2017-03-28T20:00:52","modified_gmt":"2017-03-28T18:00:52","slug":"crois-seul-dieu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=8370","title":{"rendered":"Je crois en un seul Dieu"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point | <a href=\"http:\/\/www.theatredurondpoint.fr\/spectacle\/je-crois-en-un-seul-dieu\/\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trois femmes que tout oppose mais que le destin va r\u00e9unir : c\u2019est l\u2019intrigue de la pi\u00e8ce Je crois en un seul Dieu de Stefano Massini, qu\u2019Arnaud Meunier a choisi de mettre en sc\u00e8ne. Elle est actuellement jou\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point jusqu\u2019au 9 avril, apr\u00e8s sa cr\u00e9ation \u00e0 la Com\u00e9die de Saint-\u00c9tienne le 10 janvier dernier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qui sont ces trois femmes\u00a0? Eden Golan est une isra\u00e9lienne, professeure d\u2019histoire juive, pacifiste, proche de la gauche isra\u00e9lienne. Shirin est une palestinienne, \u00e9tudiante de l\u2019universit\u00e9 islamique de Gaza, candidate au martyre. Mina est une militaire am\u00e9ricaine en poste en Isra\u00ebl en mission anti-terroriste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le texte est un compte \u00e0 rebours : d\u00e8s le d\u00e9but du spectacle, on sait que la pi\u00e8ce se terminera avec un attentat \u00e0 Tel Aviv, qui r\u00e9unira les trois femmes. Rachida Brakni interpr\u00e8te brillamment les trois femmes \u00e0 la fois, changeant subtilement sa voix, sa gestuelle et sa posture\u00a0: main sur la hanche oppos\u00e9e et avant-bras sur le ventre avec une voix douce pour montrer l\u2019humanit\u00e9 d\u2019Eden, bras le long du corps avec les poings serr\u00e9s dans le r\u00f4le de la d\u00e9termin\u00e9e Shirin, mains sur les hanches, posture masculine et voix grave dans la peau de la soldate Mina. Le spectateur assiste \u00e0 ces trois r\u00e9cits de femmes, sous forme de fragments de monologues, qui tendent vers le m\u00eame drame, un attentat \u00e0 Tel Aviv, le 8 avril 2003 \u00e0 22h04, sur fond de conflit isra\u00e9lo-palestinien. L\u2019universitaire juive, rescap\u00e9e d\u2019un attentat, est troubl\u00e9e dans ses convictions tandis que l\u2019\u00e9tudiante palestinienne poursuit les \u00e9tapes de son projet fanatique en tremblant et que la militaire am\u00e9ricaine ob\u00e9it aux ordres avec cynisme. Il n\u2019y jamais de jugement, mais on voit que le terrorisme suscite des sentiments contraires chez les personnages. Dans un contexte d\u2019attentats terroristes en France, le texte a un \u00e9cho particulier qui fait trembler la salle. Le spectateur, impuissant, est plong\u00e9 dans la vie quotidienne, des femmes et des hommes, rythm\u00e9e par les attentats. La mise en sc\u00e8ne de Nicolas Marie, sobre et minimaliste, associ\u00e9e \u00e0 une musique inqui\u00e9tante, est au service de cette atmosph\u00e8re de violence contenue. Le d\u00e9cor correspond \u00e0 une pi\u00e8ce aux murs d\u00e9grad\u00e9s du gris fonc\u00e9 au plafond au blanc vers le sol, avec trois ouvertures \u2013 ou plut\u00f4t des creux dans le mur qui ouvrent sur nulle part \u2013 et une grande lumi\u00e8re blanche et froide au plafond\u00a0: le lieu est clos, c\u2019est un lieu sans ciel. \u00c0 la fin de la pi\u00e8ce, une fum\u00e9e blanche descend du plafond\u00a0: c\u2019est la fum\u00e9e de l\u2019attentat, qui fait dispara\u00eetre le visage de la com\u00e9dienne, mais aussi le visage de ces femmes tu\u00e9es lors de l\u2019attentat, que l\u2019on retrouve toutes les trois, malgr\u00e9 leurs diff\u00e9rences, derri\u00e8re ce m\u00eame Je qui croit en seul Dieu.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Margaux Alexandre<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">La derni\u00e8re fois que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre du Rond-point, c\u2019\u00e9tait pour y voir Patrick Robine, dans un climat de fantaisie et de rire. Ce coup-ci, l\u2019ambiance \u00e9tait diff\u00e9rente, car Je crois en un seul Dieu, qui s\u2019y joue du 14 mars au 9 avril 2017, est une pi\u00e8ce qui se passe \u00e0 Tel Aviv\u2026 Le registre est donc plut\u00f4t s\u00e9rieux, et m\u00eame dramatique, car d\u00e8s le d\u00e9but, nous savons comment cela finira\u00a0: par un attentat qui \u00f4tera la vie aux trois personnages f\u00e9minins, l\u2019historienne isra\u00e9lienne, la soldate am\u00e9ricaine, et la jeune kamikaze elle-m\u00eame, qui a rejoint une faction terroriste. La pi\u00e8ce se pr\u00e9sente donc comme un compte \u00e0 rebours qui nous emm\u00e8ne vers cette date fatidique. Du c\u00f4t\u00e9 de la jeune palestinienne, nous suivons son parcours pour devenir une \u00ab\u00a0martyre\u00a0\u00bb, une \u00ab\u00a0candidate\u00a0\u00bb. Quant \u00e0 l\u2019historienne, nous l\u2019observons survivre \u00e0 un premier attentat, qui bouleverse ses convictions pacifiques et anti-int\u00e9gristes puisqu\u2019elle est ensuite forc\u00e9e de faire face \u00e0 ses sentiments incontr\u00f4l\u00e9s de peur voire de haine qui naissent de l\u2019\u00e9pisode traumatique qu\u2019elle a v\u00e9cu. La soldate enfin jette un regard cynique et d\u00e9sabus\u00e9 sur le conflit, et son point de vue, pragmatique et d\u00e9nu\u00e9 d\u2019empathie, fait saillir l\u2019absurdit\u00e9 d\u2019une situation qui semble bien sans issue. C\u2019est paradoxalement celle qui fait peut-\u00eatre un peu sourire\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui est int\u00e9ressant, c\u2019est que le texte de Stefano Massini parvient \u00e0 adopter un point de vue tout \u00e0 fait impartial, tout en mettant en sc\u00e8ne des h\u00e9ro\u00efnes de chaque c\u00f4t\u00e9 de la barri\u00e8re. La lutte contre la haine que m\u00e8ne l\u2019historienne contre elle-m\u00eame est touchante, et m\u00eame si la d\u00e9termination de la Palestinienne fait presque froid dans le dos, on arrive \u00e0 ressentir de l\u2019empathie pour ce personnage pr\u00eat \u00e0 tout perdre et \u00e0 vivre de terribles \u00e9preuves. Ce n\u2019est pas une pi\u00e8ce engag\u00e9e, plut\u00f4t une pi\u00e8ce qui veut faire prendre conscience de la situation et de son horreur, pour tous. Mais elle n\u2019offre pas de clef, pas de solution, comme le montre le personnage de la soldate, qui affirme que tout \u00e7a l\u2019ennuie\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui est pr\u00e9cieux, ce sont les \u00e9motions d\u00e9gag\u00e9es par la pi\u00e8ce, que la mise en sc\u00e8ne d\u2019Arnaud Meunier souligne avec sobri\u00e9t\u00e9. Le d\u00e9cor figure des murs de b\u00e9ton nu, avec trois ouvertures noires. Il donne une impression d\u2019enfermement et d\u2019oppression, et la couleur plus claire de la partie sup\u00e9rieure semble figurer la lumi\u00e8re brumeuse d\u2019une explosion\u2026 L\u2019\u00e9clairage arrive \u00e0 lui seul \u00e0 installer le d\u00e9cor, et \u00e0 sugg\u00e9rer l\u2019\u00e9clatante lumi\u00e8re de l\u2019explosion. La musique joue aussi un r\u00f4le dans la cr\u00e9ation d\u2019une tension.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais surtout, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9e par le jeu de Rachida Brakni. Sa capacit\u00e9 \u00e0 incarner les trois personnages f\u00e9minins, et \u00e0 passer de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre (en changeant de voix, d\u2019intonation, de posture\u2026) est en elle-m\u00eame une performance digne d\u2019int\u00e9r\u00eat, mais elle arrive \u00e9galement \u00e0 donner un souffle et une puissance au texte qu\u2019elle interpr\u00e8te\u2026 et sublime.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Mathilde Bernardot<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mise en sc\u00e8ne par Arnaud Meunier, les trois personnages f\u00e9minins pr\u00e9sents dans l\u2019intrigue se voient incarn\u00e9s par la seule Rachida Brakni. Elle interpr\u00e8te ainsi tour \u00e0 tour une jeune \u00e9tudiante palestinienne qui s\u2019enr\u00f4le dans une faction terroriste, une Isra\u00e9lienne enseignant l\u2019histoire juive et une militaire am\u00e9ricaine et chr\u00e9tienne. L\u2019intrigue consiste ainsi en un r\u00e9cit \u00e0 trois voix des m\u00eames \u00e9v\u00e9nements, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019effroyable et dangereux quotidien de la ville de Tel-Aviv, qui d\u00e9bouche in fine sur un attentat. L\u2019int\u00e9r\u00eat imm\u00e9diat d\u2019une telle histoire de destins crois\u00e9s r\u00e9side en la confrontation de points de vue extr\u00eamement diff\u00e9rents, qui s\u2019opposent les uns aux autres et pr\u00e9sentent chacun une v\u00e9rit\u00e9 en soi, sans jamais privil\u00e9gier aucune vision de la situation. Cette absence de hi\u00e9rarchie ou de parti pris est d\u2019ailleurs garantie par l\u2019incarnation de ces trois femmes par la m\u00eame actrice, \u00e0 travers laquelle prennent pareillement chair ces focalisations vari\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 la pr\u00e9sence d\u2019une seule interpr\u00e8te sur sc\u00e8ne, c\u2019est bien trois personnages qui s\u2019expriment au public, d\u00e9veloppant \u00e0 tour de r\u00f4le leurs id\u00e9es et impressions, convictions et \u00e9motions personnelles. Le d\u00e9cor, inexistant, rel\u00e8ve d\u2019une nudit\u00e9 absolue, tandis que les trois\u00a0murs empreints de suie noire refl\u00e8tent l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 de chacune des femmes en \u00e9voquant les d\u00e9g\u00e2ts des attaques explosives et le chaos qui s\u2019ensuit. L\u2019attention est concentr\u00e9e sur les paroles prononc\u00e9es, les \u00e9chos d\u2019un t\u00e9moignage \u00e0 l\u2019autre et les \u00e9carts d\u2019interpr\u00e9tation entre eux. C\u2019est ainsi que la complexit\u00e9 du propos rompt abruptement avec l\u2019environnement brut qui l\u2019accueille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or cette complexit\u00e9 est rendue merveilleusement par le jeu vari\u00e9 et convaincant de Rachida Brakni, qui transcrit avec vivacit\u00e9 les pens\u00e9es de celles qu\u2019elle interpr\u00e8te. L\u2019attente, le doute, la peur, la d\u00e9termination envahissent le spectateur tandis que ces sentiments contraires traversent l\u2019esprit des personnages au gr\u00e9 des p\u00e9rip\u00e9ties, selon que les femmes soient actrices ou victimes de leur sort. Tant\u00f4t dans la r\u00e9flexion, tant\u00f4t dans l\u2019initiative, toutes investissent \u00e0 leur mani\u00e8re l\u2019espace sc\u00e9nique qui mat\u00e9rialise d\u00e8s lors leur \u00e9tat d\u2019esprit, en particulier leur d\u00e9tresse ou leur fermet\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les questions soulev\u00e9es sont profondes et paraissent insolubles, sans que l\u2019une ou l\u2019autre des femmes n\u2019offre de prise \u00e0 la stigmatisation ni non plus n\u2019emporte l\u2019adh\u00e9sion univoque. Il y a donc mati\u00e8re \u00e0 m\u00e9diter, loin de tout manich\u00e9isme qui donnerait raison \u00e0 l\u2019un ou \u00e0 l\u2019autre des camps. Cette belle repr\u00e9sentation nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur l\u2019existence quotidienne de la population au Proche-Orient, sur leurs motivations \u00e0 s\u2019engager dans une guerre sans fin avec l\u2019autre ou au contraire \u00e0 essayer de le comprendre ainsi que ses intentions. La pi\u00e8ce acquiert une importance actuelle et capitale dans son objectif de proposer plusieurs subjectivit\u00e9s a priori incompatibles entre elles, mais qui pourtant rendent compte chacune d\u2019une m\u00eame humanit\u00e9, d\u2019un espoir ind\u00e9fectible et d\u2019une semblable volont\u00e9 d\u2019am\u00e9liorer les circonstances, selon des modalit\u00e9s diverses certes. C\u2019est la monstration de la complexit\u00e9 de cette probl\u00e9matique ardue, servie par une Rachida Brakni \u00e9tonnante de sinc\u00e9rit\u00e9, qui rend n\u00e9cessaire cette pi\u00e8ce et sa repr\u00e9sentation sur sc\u00e8ne.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Marianne Bouyssarie<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 peine les lumi\u00e8res de la salle \u00e9teintes, les projecteurs illuminant l\u2019actrice d\u00e9marr\u00e9s, les premiers mots prononc\u00e9es par cette derni\u00e8re, le spectateur conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 la fin de la pi\u00e8ce. Frustr\u00e9\u00a0? Le spectateur n\u2019a pas le temps de l\u2019\u00eatre, car une fois rentr\u00e9 dans l\u2019histoire que Rachida Brakni lui raconte presque \u00e0 l\u2019oreille, il lui est impossible de quitter la salle sans en conna\u00eetre le d\u00e9roulement. Rachida Brakni \u00e9poustouflante, nous raconte par trois voix trois histoires. Cependant, si l\u2019actrice incarne effectivement le r\u00f4le de trois personnages qui nous racontent chacun leur vie, il s\u2019av\u00e8re que ces trois r\u00e9cits racontent en fait une seule et m\u00eame histoire\u00a0; celle du conflit Isra\u00e9lo-Palestinien, ou plut\u00f4t l\u2019Histoire de la vie de ceux qui le vivent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est donc sur les planches du Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point qu\u2019est jou\u00e9e depuis le 14 Mars et jusqu\u2019au 9 avril 2017 la pi\u00e8ce Je crois en un seul Dieu \u00e9crite par Stefano Massini et mise en sc\u00e8ne par Arnaud Meunier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une mise en sc\u00e8ne \u00e9pur\u00e9e au possible, prennent place les trois vies qu\u2019incarne Rachida Brakni, au c\u0153ur d\u2019un d\u00e9cor aussi d\u00e9labr\u00e9 que lumineux, un puis de lumi\u00e8re au plafond comme un outils multit\u00e2che, servant aussi bien de veilleuse que de flashlight. De la puret\u00e9 de la mise en sc\u00e8ne d\u00e9coule une simplicit\u00e9 sans t\u00e2che dans le d\u00e9roulement de l\u2019action qui ne \u00a0semble ne durer qu\u2019un instant, et voil\u00e0 qu\u2019une heure et demi de repr\u00e9sentation nous frappe aussi vivement que le souffle de l\u2019explosion d\u2019une bombe palestinienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rachida Brakni est le c\u0153ur de ce spectacle, et pourtant, la pudeur est le ma\u00eetre mot de son jeu. Alliant \u00e9motion et gravit\u00e9, tristesse et l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, elle conserve une certaine distance qui permet au spectateur d\u2019avoir en elle une confiance aveugle, quelque soit le personnage qu\u2019elle incarne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trois personnages, trois vies, trois points de vue\u00a0; voil\u00e0 ce qui ressort de cette repr\u00e9sentation, n\u00e9anmoins, la pi\u00e8ce semble poser une question bien plus vaste\u00a0; la question d\u2019une rivalit\u00e9 semblant presque incurable entre juifs et palestiniens. La pi\u00e8ce apporte des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponses, mais ne r\u00e9pond certainement pas elle-m\u00eame \u00e0 la question qu\u2019elle pose, et s\u2019\u00e9vanouit dans un dernier nuage de poussi\u00e8re humaine.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Gr\u00e9goire Caron<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes \u00e0 Tel-Aviv, des populations se m\u00ealent, celles d\u2019Isra\u00ebl, de Palestine et d\u2019Am\u00e9rique. C\u2019est ces trois figures que prend, tour \u00e0 tour, Rachida Brakni. Elle est une professeure d\u2019histoire, juive, qui se bat pour une paix entre les deux peuples. Elle est une jeune \u00e9tudiante palestinienne qui veut devenir une martyre de la cause palestinienne. Elle est une soldate am\u00e9ricaine qui sert d\u2019interm\u00e9diaire entre juifs et musulmans.\u00a0 La distinction entre ces femmes se fait par l\u2019attitude que prend la com\u00e9dienne toutefois elle est t\u00e9nue entre l\u2019isra\u00e9lienne et la palestinienne. Souvent, il faut attendre quelques minutes et la parole nous fait comprendre qui elle est. L\u2019am\u00e9ricaine se d\u00e9tache plus franchement, le ton de la voix est beaucoup moins h\u00e9sitant, elle met ses mains sur les hanches et marche de fa\u00e7on assur\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au-del\u00e0 de la mutation du corps et de la voix, ce qui est tr\u00e8s marquant c\u2019est le travail de la sc\u00e9nographie. Il n\u2019y a rien sur sc\u00e8ne, seulement deux cadres de porte sans porte. Tout le travail vient du puit de lumi\u00e8re et du son. Durant la majorit\u00e9 de la pi\u00e8ce c\u2019est un bruit de fond\u00a0: la pluie, la rue\u2026 La lumi\u00e8re varie \u00e9galement, rouge chaud, p\u00e2le, plus froid. Le choc vient pendant les explosions (deux), la sensation est au plus pr\u00e8s de l\u2019\u00e9clatement qu\u2019une bombe peut produire, la lumi\u00e8re augmente jusqu\u2019\u00e0 devenir \u00e9blouissante, le son fait place \u00e0 un sifflement. Nos sens sont satur\u00e9s et tout d\u00e9borde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019est pas une pi\u00e8ce \u00e0 valeur didactique, la lutte passe par l\u2019effet que les choses ont sur le corps. La com\u00e9dienne est seule sur sc\u00e8ne, ses appuis ne sont pas mat\u00e9riels et pourtant nous sommes totalement immerg\u00e9s, nous sommes au c\u0153ur de ce conflit, sans forc\u00e9ment le comprendre nous le ressentons.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Pauline Gabinari<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hors du temps. C\u2019est un v\u00e9ritable arr\u00eat sur image que nous propose\u201cJe crois en un seul dieu\u201d, pi\u00e8ce mise en sc\u00e8ne par Arnaud Meunier \u00e0 partir du texte de St\u00e9fano Massini; la possibilit\u00e9 d\u2019observer du th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point en plein Paris, toute la complexit\u00e9 d\u2019un conflit irr\u00e9soluble qu\u2019oppose Isra\u00ebl \u00e0 la Palestine. Trois femmes, de confessions, origines et milieux diff\u00e9rents se font \u00e9chos pendant toute la dur\u00e9e de la repr\u00e9sentation. Toutes trois incarn\u00e9es par la superbe Rachida Brakni, leurs monologues <em>enchain\u00e9s <\/em>nous pr\u00e9sentent le destin crois\u00e9, d\u2019une professeure isra\u00e9lienne, d\u2019une jeune \u00e9tudiante palestinienne et d\u2019une soldate am\u00e9ricaine que tout oppose et qu\u2019un \u00e9v\u00e8nement va pourtant rassembler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet \u00e9v\u00e8nement, point central de l\u2019action dramatique, le spectateur le conna\u00eet et le devine d\u00e8s le d\u00e9but de la repr\u00e9sentation; la pr\u00e9paration d\u2019un attentat \u00e0 Tel Aviv, qui r\u00e9unira tragiquement ces trois personnalit\u00e9s, toutes victimes de leur histoire. Mais la grandeur de ce texte, r\u00e9side en sa capacit\u00e9 \u00e0 examiner les \u201c<em>trajectoires humaines<\/em>\u201d comme les nomme Arnaud Meunier, qui m\u00e8neront au d\u00e9nouement de la pi\u00e8ce. L\u2019attentat en lui-m\u00eame n\u2019int\u00e9resse pas l\u2019auteur et son metteur en sc\u00e8ne, il s\u2019agit ici d\u2019examiner les raisons et cons\u00e9quences qui l\u2019am\u00e8neront \u00e0 se r\u00e9aliser, le hasard qui r\u00e9unira toutes ces des bris\u00e9es. Les personnages ne se connaissent pas, ne se r\u00e9pondent pas, elles se superposent les unes aux autres et se ressemblent au milieu de toutes leurs diff\u00e9rences. Au-del\u00e0 de leurs confessions et origines elles sont trois femmes que ce conflit qui ne les concerne pas va d\u00e9truire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le d\u00e9roulement de la repr\u00e9sentation suit un parcours bien pr\u00e9cis, qui nous permettra de comprendre peu \u00e0 peu le quotidien et le caract\u00e8re des personnages interpr\u00e9t\u00e9s par Rachida Brakni. Toutes trois se pr\u00e9sentent, elles sont tout d\u2019abord calmes et sereines, l\u2019auteur ne pointe pas du doigt une victime et un bourreau. On apprend d\u2019abord leurs activit\u00e9s, devinant gr\u00e2ce \u00e0 cette premi\u00e8re rencontre, les caract\u00e9ristiques \u00e9videntes qui les construisent. La soldate, fi\u00e8re \u00e0 la carrure plut\u00f4t masculine, sa d\u00e9marche est assur\u00e9e et vive. La professeure plus distingu\u00e9e, au discours pacifique et r\u00e9fl\u00e9chi. L\u2019\u00e9tudiante la plus discr\u00e8te, qui se d\u00e9finit imm\u00e9diatement par le regard que lui impose son p\u00e8re, sur sa tenue ou ses attitudes. Elles pourraient \u00eatre nos professeures, nos amies, un membre de notre famille. Mais ce qu\u2019elles vont vivre pendant ces quelques mois va les changer \u00e0 jamais, sans retour possible. La justesse du jeu de la com\u00e9dienne est d\u00e9routante, \u00a0le changement de personnage limpide, chacune d\u2019entre elles poss\u00e8dent sa propre voix, sa gestuelle et son regard, obligeant le public \u00e0 une attention de chaque instant. Au-del\u00e0 d\u2019un v\u00e9ritable talent dont fait preuve l\u2019actrice seule en sc\u00e8ne, nous pourrions m\u00eame utiliser le terme de performance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le texte profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9 nous offre une base solide \u00e0 la compr\u00e9hension du d\u00e9roul\u00e9 de la pi\u00e8ce; les noms des rues, les descriptions des lieux nous permettent d\u2019imaginer clairement l\u2019\u00e9volution spatiale dans laquelle se mouvent les personnages. Tandis que le d\u00e9cor lui est compl\u00e8tement nu, ne s\u2019inscrivant pas dans une d\u00e9marche r\u00e9aliste donc, rappelant au spectateur la dimension th\u00e9\u00e2trale de cette repr\u00e9sentation, tout comme la superposition de discours monologu\u00e9s. Un cadre rectangulaire est pos\u00e9 sur le plateau, comme une pi\u00e8ce de pl\u00e2tre avec pour seule ouverture, trois portes au nombre des personnages de la pi\u00e8ce. Au plafond, un cadre lumineux permettant de changer instantan\u00e9ment d\u2019atmosph\u00e8re au fil des \u00e9v\u00e8nements qui structurent l\u2019intrigue. Les murs blancs, sont parsem\u00e9s d\u2019un gris \u00e0 la peinture grossi\u00e8re sur le haut de la cage, un d\u00e9grad\u00e9 de lumi\u00e8re allant du plus sombre au plus clair.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La com\u00e9dienne utilisera tout l\u2019espace, vide, qui lui est mis \u00e0 disposition. Si le changement de personnage se fera dans <em>en mouvement<\/em> lors de la premi\u00e8re partie de la pi\u00e8ce, changeant, de direction \u00e0 mesure qu\u2019elle change d\u2019adresse, de lumi\u00e8re ou de posture, il se fera par la suite aussi naturellement qu\u2019il est possible de le faire. L\u2019intention seule suffira \u00e0 faire transpara\u00eetre la bascule d\u2019un personnage \u00e0 un autre. Son costume, un pantalon droit assorti d\u2019une chemise de coton bleu marine, permet de confondre et de repr\u00e9senter justement les trois femmes de la pi\u00e8ce. Des chaussures de ville, plut\u00f4t masculine, silencieuse, lui donnent une d\u00e9marche naturelle et pos\u00e9e. Cette sobri\u00e9t\u00e9 permet au spectateur de se laisser facilement berner par les transformations de l\u2019actrice. Une sobri\u00e9t\u00e9 de la mise en sc\u00e8ne, de la sc\u00e9nographie, permettant au texte et au talent de la com\u00e9dienne de prendre toute la place qui leur est n\u00e9cessaire. Tout est mis en oeuvre pour faire entendre le texte et ses enjeux. Ce dernier n\u2019\u00e9tant pas moralisateur, le spectateur est amen\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir par lui m\u00eame, son r\u00f4le est capital car il se doit de prendre position, l\u2019on ne peut rester insensible devant pareille repr\u00e9sentation. La volont\u00e9 de l\u2019auteur Stefano Massini est respect\u00e9e par le metteur en sc\u00e8ne de \u201c<em>Je crois en un seul dieu<\/em>\u201d, il ne s\u2019agit pas de faire le proc\u00e8s de tel ou tel camp, d\u2019acclamer les Occidentaux en h\u00e9ros ou de les rabaisser au rang d\u2019incapables; de pointer du doigt la faute sioniste ou la responsabilit\u00e9 palestinienne. On nous donne l\u2019occasion d\u2019entrer en contact avec une r\u00e9alit\u00e9 qui nous \u00e9chappe, on nous conte une histoire, c\u2019est au public d\u2019en faire son propre usage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme l\u2019affirme Arnaud Meunier dans son entretien men\u00e9 par Pierre Notte, l\u2019on nous propose \u201c<em>un monde sans proc\u00e8s<\/em>\u201d. L\u2019inter\u00eat n\u2019est pas de trouver un coupable, un bourreau que l\u2019on pourrait attaquer. Mais bien de refl\u00e9ter la complexit\u00e9 d\u2019un monde qui ne peut trouver de solution simple \u00e0 ses enchev\u00eatrements. C\u2019est une pi\u00e8ce que l\u2019on pourrait consid\u00e9rer comme intens\u00e9ment engag\u00e9, tant par son propos que par l\u2019investissement dont fait preuve la com\u00e9dienne. C\u2019est une probl\u00e9matique complexe qui y est trait\u00e9e, mais elle l\u2019est faite avec la plus grande humilit\u00e9, elle permet \u00e0 ses spectateurs de se l\u2019approprier, d\u2019envisager de se construire sa propre opinion \u00e0 travers les trois portraits propos\u00e9s par l\u2019auteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien que la question de la guerre, du terrorisme, de la mort et surtout de la peur y soit abord\u00e9e, l\u2019on peut consid\u00e9rer cette pi\u00e8ce comme un <em>hymne \u00e0 la paix<\/em>. Titre ambitieux certes, mais il n\u2019est plus ici question d\u2019incriminer un camp pour mieux crier vengeance, de perp\u00e9trer le mal par le mal jusqu\u2019\u00e0 toute la population s\u2019\u00e9puise et que la haine se transmette de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Il s\u2019agit de comprendre, et non pas d\u2019excuser, les raisons qui m\u00e8nent ces hommes et ces femmes, baign\u00e9s dans la souffrance et l\u2019incompr\u00e9hension \u00e0 tenir de tels discours, \u00e0 perp\u00e9trer de tels actes, \u00e0 encourager le communautarisme et la x\u00e9nophobie. Ce spectacle entre po\u00e9sie et performance ne nous propose pas de solution qui m\u00e8nerait \u00e0 la paix, mais plut\u00f4t d\u2019\u00e9largir notre regard, sortir de notre confort \u00e9go\u00efste et d\u2019envisager une r\u00e9flexion constructive. Ce qui fait la force de cette pi\u00e8ce, r\u00e9sident en les similitudes des questionnements, peurs, col\u00e8res des trois femmes. Elles sont les m\u00eames que les v\u00f4tre, que les miennes; elles rappellent que nous sommes d\u00e9termin\u00e9s par trop de param\u00e8tres qui nous \u00e9chappent, dont il faudrait \u00eatre capable de se d\u00e9barrasser pour avancer. Mais surtout, que nous sommes au fond, terriblement semblable. Qu\u2019est ce qui les diff\u00e9rencient vraiment ? Et vous, qu\u2019auriez-vous fait, n\u00e9 du <em>mauvais <\/em>c\u00f4t\u00e9 du mur ?<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Clara Woelffel<\/h6>\n<pre>Photo : St\u00e9phane Trapier<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point | En savoir plus Trois femmes que tout oppose mais que le destin va r\u00e9unir : c\u2019est l\u2019intrigue de la pi\u00e8ce Je crois en un seul Dieu de Stefano Massini, qu\u2019Arnaud Meunier a choisi de mettre en sc\u00e8ne. Elle est [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":8201,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14,4,36],"tags":[],"class_list":["post-8370","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-archives","category-theatre","category-theatre-du-rond-point"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8370","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8370"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8370\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8370"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8370"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8370"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}