{"id":8372,"date":"2017-03-29T20:00:55","date_gmt":"2017-03-29T18:00:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=8372"},"modified":"2017-03-29T20:00:55","modified_gmt":"2017-03-29T18:00:55","slug":"vera","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=8372","title":{"rendered":"Vera"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre de la Ville | <a href=\"http:\/\/www.theatredelaville-paris.com\/spectacle-veraelisevigiermarcialdifonzobo-1006\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vera est une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre tch\u00e8que, \u00e9crite par Petz Zelenka et jou\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville aux Abbesses en ce d\u00e9but de printemps 2017. Elle est mise en sc\u00e8ne par Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo, figurant Karin Viard en t\u00eate d&rsquo;affiche. L&rsquo;histoire d\u00e9roule l&rsquo;ascension fulgurante et consum\u00e9e d&rsquo;une directrice de casting cupide, dont l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 lui vaudra succ\u00e8s et hostilit\u00e9. C&rsquo;est bien une vision de la r\u00e9ussite qui est mise en sc\u00e8ne ici : d&rsquo;abord, une renomm\u00e9e grisante et une personnalit\u00e9 mordante assum\u00e9e, qui tourne au burlesque ensuite quand les fils qui faisaient de Vera une marionnette sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s, la contraignant \u00e0 une mauvaise foi constante par fiert\u00e9. Deux heures de repr\u00e9sentation n&rsquo;\u00e9taient pas de trop ; au contraire, la salle en amphith\u00e9\u00e2tre de la deuxi\u00e8me antenne du th\u00e9\u00e2tre de la Ville est chaleureuse et confortable, en particulier quand elle accueille une pi\u00e8ce aussi rythm\u00e9e. Les sc\u00e8nes se suivent, sans \u00eatre pr\u00e9visibles : et pourtant, quand les acteurs viennent enfin saluer, ils ne sont que six. Le personnage principal toujours pr\u00e9sent, et cinq acteurs habilement d\u00e9guis\u00e9s \u00e0 chaque fois en personnages radicalement distincts. L&rsquo;exploration du jeu de chacun est coupl\u00e9e \u00e0 une mise en sc\u00e8ne moderne et ludique : les d\u00e9cors sont minimalistes au sens o\u00f9 les m\u00eames meubles peuvent servir pour plusieurs d\u00e9cors, et pourtant, chacun est reconnaissable de suite gr\u00e2ce \u00e0 la disposition de panneaux amovibles et \u00e0 des \u00e9crans g\u00e9ants projetant soit des images fixes, soit des vid\u00e9os souvent des acteurs en train de jouer (sur sc\u00e8ne, ou dans l&rsquo;ascenseur). Ce n&rsquo;est pas tant une mise en abyme qu&rsquo;une indiscr\u00e9tion dans l&rsquo;intime proximit\u00e9 des personnages : ce que fait sans arr\u00eat et sans scrupules Vera. Entre les sc\u00e8nes, des vid\u00e9os de la pr\u00e9sum\u00e9e jeunesse de Vera sont projet\u00e9es, de m\u00eame que des chansons interpr\u00e9t\u00e9es par les diff\u00e9rents acteurs pour rendre compte de la d\u00e9gringolade quasi in\u00e9luctable de cette femme se pensant dans l&rsquo;air du temps, \u00e9panouie professionnellement et perp\u00e9tuellement occup\u00e9e, alors qu&rsquo;elle est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment seule. Il y a des moments qui peuvent pr\u00eater \u00e0 rire dans Vera, mais vous ne vous esclafferez pas ; compatir au destin d&rsquo;un personnage si imbu et aigri semble de m\u00eame difficile, et pourtant vous n&rsquo;irez certainement pas jusqu&rsquo;\u00e0 consid\u00e9rer que c&rsquo;\u00e9tait m\u00e9rit\u00e9. C&rsquo;est une douce m\u00e9lancolie qui m&rsquo;a habit\u00e9e durant Vera, une curiosit\u00e9 maladive \u00e0 propos d&rsquo;une trajectoire qui ne semble jamais toucher le fond, ni pour elle, ni pour les autres. D\u00e8s les premiers instants, c&rsquo;est une trag\u00e9die annonc\u00e9e qui ne fera que confirmer toutes les cons\u00e9quences moralement co\u00fbteuses d&rsquo;un comportement acharn\u00e9 de pr\u00e9servation de l&rsquo;estime de soi aux d\u00e9pens de ceux qui comptent pour nous, et au prix de travestir provisoirement la v\u00e9rit\u00e9 dans l&rsquo;adr\u00e9naline du show business.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Victoria Brun<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vera est une pi\u00e8ce de Petr Zelenka. Du 23 mars au 8 avril 2017, les metteurs en sc\u00e8ne, Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo, se l\u2019approprient pour pr\u00e9senter cette cr\u00e9ation au th\u00e9\u00e2tre des Abbesses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Interpr\u00e9t\u00e9e par Karin Viard, Vera est la caricature de la business woman type. C\u2019est un portrait \u00e9volutif et chronologique pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame. Vera est m\u00e9prisante. Elle n\u2019accorde de l\u2019importance qu\u2019aux personnes qui peuvent lui servir. Vera est cynique. Elle propose \u00e0 sa ni\u00e8ce un travail d\u2019escorte. Elle utilise un cancer pour en faire une \u00e9mission. Tout est objet de business. Elle passe son temps au t\u00e9l\u00e9phone et tyrannise son assistante. Vera est hypocrite avec ses sup\u00e9rieurs. Elle a \u00e9t\u00e9 contrainte de faire racheter l\u2019entreprise qu\u2019elle a cr\u00e9\u00e9e. Elle ne peut plus faire ce qu\u2019elle veut. Pourtant, elle prend tout en charge. Dans son travail, elle va jusqu\u2019\u00e0 identifier une de ses actrices \u00e0 la morgue. Sinon, elle motive un acteur avec des pilules, dont elle s\u2019occupe aussi bien de sa vie professionnelle que sexuelle. Cela se ressent aussi dans ses relations familiales. Avec son fr\u00e8re, ils se d\u00e9testent. Avec son mari, ils divorcent. Avec son p\u00e8re, elle lui rend visite plus par obligation que par amour. Pourtant, c\u2019est le seul qui se pr\u00e9occupe d\u2019elle. \u00ab\u00a0Est-ce que tu es heureuse\u00a0?\u00a0\u00bb Voil\u00e0 ce dont il se soucie. C\u2019est l\u2019une des questions \u00e0 laquelle Vera ne veut pas pr\u00eater attention. Le bonheur, elle pense pouvoir le maitriser comme le reste. En tout cas, elle aimerait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un dynamisme g\u00e9n\u00e9ral souffle sur la pi\u00e8ce. Six com\u00e9diens pour jouer vingt personnages diff\u00e9rents. Accompagn\u00e9s de trois \u00e9crans plac\u00e9s au-dessus de la sc\u00e8ne. Un ascenseur au centre de l\u2019intrigue. De la vid\u00e9o, du chant, un peu de danse. On passe aussi vite du dr\u00f4le au poignant. La froideur de cette femme ne laisse pas indiff\u00e9rent. Le bourreau devient victime. Qu\u2019on la d\u00e9teste ou qu\u2019on ait piti\u00e9, l\u2019empathie s\u2019empare du public. Une tragicom\u00e9die qui renvoie \u00e0 toutes les \u00e9preuves de la vie. De l\u2019ascension \u00e0 la d\u00e9ch\u00e9ance, il n\u2019y a qu\u2019un pas. Vera le franchit. Une transformation visuelle comme en t\u00e9moignent les costumes. De la femme d\u2019affaire tir\u00e9e \u00e0 quatre \u00e9pingles \u00e0 la femme de m\u00e9nage qui tire son chariot. La vie n\u2019est plus envisag\u00e9e comme un acquis mais comme une lutte permanente.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Pauline Fantou<\/h6>\n<hr \/>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle danse \u00e0 Prague, elle danse \u00e0 Prague, elle fait des r\u00eaves d\u2019enfant de cin\u00e9ma V\u00e9ra.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9publique Tch\u00e8que, explosion \u00e9conomique apr\u00e8s 1989, la population se perd dans la surconsommation et le syst\u00e8me de comp\u00e9tition perp\u00e9tuel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vera est un manifeste en deux heures et six com\u00e9diens de l\u2019inad\u00e9quation de ce syst\u00e8me avec un monde de valeur. Vera est l\u2019exemplum parfait de ce syst\u00e8me d\u00e9l\u00e9t\u00e8re qui ne m\u00e8ne les gens qu\u2019\u00e0 un simulacre de gloire en \u00e9change de l\u2019an\u00e9antissement de toute ses relations familiales, sociales, amicales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Com\u00e9die cynique sur le monde du libre \u00e9change et du syst\u00e8me ultra-lib\u00e9ral, Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo nous pr\u00e9sente au Th\u00e9\u00e2tre des Abbesses une critique amusante, divertissante et moderne de ce syst\u00e8me d\u00e9l\u00e9t\u00e8re au rythme effr\u00e9n\u00e9 qui leur est propre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jouant \u00e0 la fois d\u2019une multiplicit\u00e9 d\u2019\u00e9cran lesquels \u00e9tant soit support de projection soit s\u00e9paration entre deux espaces sc\u00e9niques, cr\u00e9ant une impression d\u2019intimit\u00e9, la pi\u00e8ce propose \u00e0 la fois un regard intime et un regard global sur le monde comp\u00e9titif des castings, du t\u00e9l\u00e9visuel, du publicitaire et aussi de V\u00e9ra. Le d\u00e9but m\u00eame de la pi\u00e8ce, un g\u00e9n\u00e9rique en musique et image \u00ab\u00a0 V\u00e9ra, par Elise Vigier et Marcial di Fonzo Bo\u00a0\u00bb joue de cette esth\u00e9tique du t\u00e9l\u00e9visuel et du moderne. On ne compte pas les m\u00e9dias utilis\u00e9s tout au long de la pi\u00e8ce afin de fixer sur grand \u00e9cran les expressions une fois horrifi\u00e9es, une fois riantes, une fois perdues des personnages\u00a0: cam\u00e9ra, t\u00e9l\u00e9phone portable, cam\u00e9ra d\u2019ascenseur. Jusqu\u2019au point o\u00f9 cette m\u00e9diation est mise-en-abyme\u00a0: si quelquefois l\u2019apparition du personnage sur grand \u00e9cran pouvait \u00eatre gratuite, elle devient \u00e0 la fin de la pi\u00e8ce un puissant \u00e9l\u00e9ment comique, la cam\u00e9ra \u00e9tant utilis\u00e9e par les personnages dans l\u2019histoire pour surprendre V\u00e9ra dans une situation assez naus\u00e9abonde (au sens propre comme au figur\u00e9) dans un ascenseur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans une soci\u00e9t\u00e9 du regard et du jugement que se laisse couler V\u00e9ra, une soci\u00e9t\u00e9 qui se jauge de mani\u00e8re perp\u00e9tuelle sur toute ses formes\u00a0: \u00ab\u00a0 Nous nous sentons tous d\u00e9laiss\u00e9s, c\u2019est pas une raison pour sortir avec quelqu\u2019un comme \u00e7a\u00a0!\u00a0\u00bb dit-elle au sujet de son p\u00e8re, tomb\u00e9 amoureux de sa derni\u00e8re aide-soignante. Il n\u2019est alors plus question d\u2019amour, puisque V\u00e9ra, en cours de divorce ne sait plus, n\u2019a plus id\u00e9e de ce qu\u2019est l\u2019amour. Ce qui compte pour elle, c\u2019est la r\u00e9ussite, la reconnaissance, celle-l\u00e0 m\u00eame qu\u2019elle ne retrouve plus nulle part, sauf dans l\u2019image qui lui semble renvoyer son entreprise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On arrive alors au point de chute, le moment o\u00f9, \u00e0 la fin de son \u00e2ge d\u2019or, V\u00e9ra doit faire face \u00e0 la porte, au licenciement et \u00e0 une forme de descente aux Enfers pour elle qui a toujours tout obtenu. La salle rit, souvent. C\u2019est le principe\u00a0: la chute est l\u2019\u00e9l\u00e9ment cl\u00e9 dans une com\u00e9die pour faire r\u00e9agir un public, qu\u2019elle soit concr\u00e8te ou plus abstraite, la chute de V\u00e9ra, ses \u00e9checs cumul\u00e9s font sourire, comme si elle passait la suite de sa vie \u00e0 ne plus jamais pouvoir conna\u00eetre le go\u00fbt de la r\u00e9ussite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pi\u00e8ce s\u2019ach\u00e8ve sur le suicide, rat\u00e9 aussi, du personnage. On pense assister \u00e0 la sc\u00e8ne finale jusqu\u2019\u00e0 ce que son dernier client, la star qui l\u2019a suivie toute la pi\u00e8ce repara\u00eet et lui redemande ses services, comme si la roue n\u2019allait jamais cess\u00e9 de tourner. On nous montre alors une V\u00e9ra qui n\u2019a rien appris de sa propre vie \u2013 et \u2013 m\u00eame si cette derni\u00e8re note sonne comme une happy end, elle n\u2019est en soi, qu\u2019une forme de trag\u00e9die sans fin o\u00f9 V\u00e9ra ne courra \u00e0 jamais que derri\u00e8re un r\u00eave de gloire inatteignable.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Tristan Gauberti<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vera est une femme autoritaire, surbook\u00e9e, survolt\u00e9e, impitoyable et cynique, interpr\u00e9t\u00e9e avec \u00e9nergie par la com\u00e9dienne Karin Viard. Lanc\u00e9e dans une course solitaire pour le succ\u00e8s de l&rsquo;agence d&rsquo;acteurs dont elle est directrice \u00e0 Prague, elle vient de r\u00e9ussir une fusion avec un\u00a0 groupe londonien sans se rendre compte qu&rsquo;elle est manipul\u00e9e, avec aussi peu de scrupules qu&rsquo;elle n&rsquo;en avait elle-m\u00eame pour ses employ\u00e9(e)s. Vera a tout sacrifi\u00e9\u00a0: son p\u00e8re, qu&rsquo;elle voit peu, son fr\u00e8re, \u00e0 qui elle reproche son manque d&rsquo;ambition, son mari, qui veut le divorce, ses enfants, qu&rsquo;elle a \u00ab\u00a0oubli\u00e9 d&rsquo;avoir\u00a0\u00bb. Avide de gloire et d&rsquo;argent, elle finit, quand la machine se retourne contre elle, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment seule. Autour de Vera gravite tout un petit monde d&rsquo;assistants, de photographes et d&rsquo;acteurs, en plus des quelques membres de sa famille\u00a0: une vingtaine de personnages incarn\u00e9s par cinq com\u00e9diens \u00e0 grand renfort de perruques et d&rsquo;accent anglais articul\u00e9 sans conviction. L&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre, en solo ou en duo, ils marquent la fin des sc\u00e8nes par une chanson \u00e0 propos de Vera, sur un rythme pop-d\u00e9sabus\u00e9, avec, en arri\u00e8re-plan, des photos de Vera enfant. Sa vie enti\u00e8re d\u00e9file devant les yeux du spectateur et tous semblent les complices ironiques de sa d\u00e9ch\u00e9ance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le document que le th\u00e9\u00e2tre distribue \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e, Jean-Fran\u00e7ois Perrier qualifie la pi\u00e8ce de \u00ab\u00a0fable onirique\u00a0\u00bb d\u00e9crivant sans manich\u00e9isme la f\u00e9rocit\u00e9 du capitalisme auquel la soci\u00e9t\u00e9 tch\u00e8que s&rsquo;est livr\u00e9e, pleine d&rsquo;espoirs et d&rsquo;illusions. Je parlerais plut\u00f4t de farce tragico-burlesque. Les com\u00e9diens n&rsquo;ont peur, \u00e0 aucun moment, de la caricature, mais s&rsquo;y adonnent avec joie, soutenus par les \u00e9clats de rire d&rsquo;un public qui se r\u00e9jouit globalement de cet humour noir pas toujours tr\u00e8s fin, que la pi\u00e8ce assume jusqu&rsquo;au bout. Un exemple\u00a0? Vera, devant le cadavre d&rsquo;une jeune actrice qu&rsquo;elle est charg\u00e9e d&rsquo;identifier\u00a0: \u00ab\u00a0Mais enfin, si tout le monde se suicide seulement pour que je r\u00e9ponde au t\u00e9l\u00e9phone, \u00e7a n&rsquo;a pas de sens, non\u00a0?\u00a0\u00bb, ou Vera, refusant que l&rsquo;aide-soignante tomb\u00e9e amoureuse de son p\u00e8re n\u2019emm\u00e9nage chez lui\u00a0: \u00ab\u00a0Mais papa, je veux garder un bon souvenir de toi\u00a0!\u00a0\u00bb. Le spectacle prend des airs de sketch. Le tragique est toujours rattrap\u00e9 par le grotesque\u00a0: Vera, devenue SDF, se retrouve star du web apr\u00e8s avoir, pour emb\u00eater les voisins, d\u00e9f\u00e9qu\u00e9 dans l\u2019ascenseur (la vid\u00e9o de surveillance est diffus\u00e9e sur Youtube\u00a0: \u00ab\u00a0C&rsquo;est une performance\u00a0? C&rsquo;est un acte de contestation politique\u00a0? Des milliers de gens vous imitent, on ne trouve plus un ascenseur propre en Europe\u00a0\u00bb, lui apprend une jeune barman qui la reconna\u00eet). Vera loupe \u00e9galement, d&rsquo;une mani\u00e8re assez grotesque, son suicide.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La sc\u00e9nographie est pleine de rebondissements et constitue peut-\u00eatre la dimension de la pi\u00e8ce la plus int\u00e9ressante. Plusieurs espaces ne cessent de s&rsquo;organiser et de se d\u00e9sorganiser autour d&rsquo;un mur vitr\u00e9 qui divise la sc\u00e8ne. Au dessus, des vid\u00e9os sont presque continuellement projet\u00e9es sur un large \u00e9cran noir, ce qui nourrit le rythme de la pi\u00e8ce et illustre l&rsquo;angoissante obsession de l&rsquo;image. Parfois, des visages de jeunes actrices, en boucle, parfois, une retransmission en directe de ce qui a lieu sur sc\u00e8ne (on a m\u00eame droit, \u00e0 la fin, en boucle, \u00e0 la vid\u00e9o qui fait le succ\u00e8s de Vera sur internet).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon une distinction de Kundera dans Le Rideau, l&rsquo;art fran\u00e7ais, \u00e0 l&rsquo;inverse de l&rsquo;art\u00a0 tch\u00e8que, redoute le vulgaire, mais ne craint pas le \u00ab\u00a0kitsch\u00a0\u00bb. Vera, pour s\u00fbr, ne s&rsquo;effraie ni de l&rsquo;un, ni de l&rsquo;autre, et pousse ces deux modes (non sans enthousiasme et id\u00e9es) jusqu&rsquo;\u00e0 la naus\u00e9e.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Justine Leret<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pi\u00e8ce nous raconte l\u2019histoire de Vera, quarante ans, directrice de casting et agent de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s ayant r\u00e9ussi dans son m\u00e9tier auquel elle se consacre enti\u00e8rement. Sa vie personnelle en revanche n\u2019est pas \u00e0 la hauteur de sa r\u00e9ussite professionnelle: son mariage bas de l\u2019aile, son p\u00e8re malade refuse l\u2019aide d\u2019aides-soignantes, elle est en conflit avec son fr\u00e8re et n\u2019a aucun ami. La pi\u00e8ce d\u00e9peint le monde rude et inhumain du show business dont Vera, qui croit faire partie des ma\u00eetres de ce monde, s\u2019av\u00e8rera \u00eatre la victime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La sc\u00e9nographie, subtile, servait extr\u00eamement bien l\u2019aspect inhumain du monde du spectacle et du cin\u00e9ma\u00a0: j\u2019ai \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par la froideur de cette histoire et de sa mise en sc\u00e8ne. Le d\u00e9cor \u00e9tait pauvre, st\u00e9rile, froid, num\u00e9rique\u00a0: un fauteuil et une table basse noire, parfois simplement un d\u00e9cor projet\u00e9 qui accentuait la d\u00e9solation de la situation qui se d\u00e9roulait. Les coulisses et les techniciens \u00e9taient apparents, \u00e9voquant l\u2019envers de l\u2019envers du d\u00e9cor, excellent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019atout charme de la pi\u00e8ce mais qui ne fonctionne pas forc\u00e9ment\u00a0: les diff\u00e9rents personnages \u00e9taient jou\u00e9s par un m\u00eame acteur, six au total. Petit b\u00e9mol quant \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation des acteurs et l\u2019\u00e9nergie de la pi\u00e8ce\u00a0: j\u2019ai mis du temps \u00e0 rentrer dedans et m\u00eame une fois dedans, \u00e0 certains moments, je n\u2019y croyais plus, je ne croyais plus aux personnages, je n\u2019\u00e9tais plus dans le spectacle. Parfois quelques rires, parfois un sourire, parfois un malaise, mais pas d\u2019attachement envers les personnages. Cela faisait longtemps que je n\u2019avais pas appr\u00e9ci\u00e9 de pi\u00e8ce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019histoire et la fa\u00e7on dont elle a pu \u00eatre trait\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 mon go\u00fbt, en revanche, le message qu\u2019elle v\u00e9hicule, ou tout au moins l\u2019interpr\u00e9tation que j\u2019en fais, me touche, me concerne, me fais r\u00e9fl\u00e9chir\u00a0: elle repr\u00e9sente la qu\u00eate du bonheur moderne, r\u00e9ussite personnelle, lib\u00e9ration d\u2019une femme sans attachement affectif et financier, afflux de richesse, contr\u00f4le de sa vie. Mais ce bonheur superficiel auquel \u00a0Vera tente de croire n\u2019est qu\u2019une fa\u00e7ade\u00a0: on assiste en effet \u00e0 sa descente aux enfers, partant de son apog\u00e9e professionnelle vers la perte totale de contr\u00f4le de la situation. Et c\u2019est quand elle est au plus bas, sans sous, entour\u00e9 de \u00ab\u00a0vrai gens\u00a0\u00bb qu\u2019elle dit enfin \u00ab\u00a0\u00e7a me fait du bien\u00a0\u00bb. Cette histoire aborde aussi\u00a0 l\u2019obstination en tant qu\u2019humain \u00e0 reproduire sans cesse les m\u00eames sch\u00e9mas, bien qu\u2019ils aient put \u00eatre source de mauvaise fortune par le pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les r\u00e9actions \u00e9taient tr\u00e8s vari\u00e9es face au spectacle. La place du spectateur me semble importante car il fait partie int\u00e9grante du spectacle vu le sujet, le 4e mur a \u00e9t\u00e9 bris\u00e9 \u00e0 quelque moment, dans une adresse au public, mais cependant, le spectateur est impliqu\u00e9 parce qu\u2019il assiste \u00e0 la repr\u00e9sentation de l\u2019envers du d\u00e9cor, dont il fait partie, \u00e0 la mise en sc\u00e8ne de sa r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A mon avis, ce spectacle repli \u00e0 demi ses objectifs\u00a0: divertir et faire r\u00e9fl\u00e9chir. On ne reste pas insensible \u00e0 ce spectacle m\u00eame si on ne l\u2019aime pas forc\u00e9ment.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Garance Marchand<\/h6>\n<hr \/>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Vera de Petr Zelenka : peinture burlesque des soci\u00e9t\u00e9s modernes<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au th\u00e9\u00e2tre des Abbesses se joue jusqu\u2019au 8 avril Vera du r\u00e9alisateur et auteur tch\u00e8que Petr Zelenka. Vera est directrice d\u2019une agence de casting en R\u00e9publique tch\u00e8que. V\u00e9ritable requin, elle est pr\u00eate \u00e0 tout pour r\u00e9ussir dans son travail, quitte \u00e0 sacrifier sa vie priv\u00e9e, ses principes (s\u2019il lui en reste) et sa dignit\u00e9.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\">La transformation non-na\u00efve d\u2019un personnage<\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Premi\u00e8re sc\u00e8ne, Vera est \u00e0 la morgue pour l\u2019identification du corps d\u2019une de ses actrices qui s\u2019est suicid\u00e9e. Elle est insensible face \u00e0 ce d\u00e9c\u00e8s et continue \u00e0 r\u00e9pondre au t\u00e9l\u00e9phone. C\u2019est ainsi que les metteurs en sc\u00e8ne, Elise Vigier et Marcial De Fonzo Bo, nous pr\u00e9sentent le personnage de Vera, magistralement interpr\u00e9t\u00e9 par Karin Viard. Cynique, \u00e9go\u00efste, obs\u00e9d\u00e9e par son travail et l\u2019argent, extr\u00eamement dr\u00f4le (si on aime l\u2019humour noir), Vera est la version f\u00e9minine de L\u2019Homme press\u00e9 de Noir D\u00e9sir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deuxi\u00e8me sc\u00e8ne, Vera est en retard au soixante-dixi\u00e8me anniversaire de son p\u00e8re. Elle a l\u2019impression de prendre soin de lui en engageant des aides-soignantes, ne comprenant pas qu\u2019il a simplement besoin de l\u2019avoir \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. En r\u00e9alit\u00e9, Vera est seule : elle et son fr\u00e8re se d\u00e9testent, son couple bat de l\u2019aile. Sa vie sentimentale est vide et elle la consid\u00e8re avec une distance cynique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au travail, elle est ex\u00e9crable avec son personnel et caressante avec ses responsables, les deux Anglais (Helena Noguerra et Pierre Maillet), caricaturaux mais si dr\u00f4les.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais l\u2019int\u00e9r\u00eat de la pi\u00e8ce est bien s\u00fbr dans la d\u00e9ch\u00e9ance de Vera. Les r\u00f4les s\u2019inversent. Elle se retrouve seule, abandonn\u00e9e de tous, prend conscience de certaines choses, s\u2019adoucit, mais au fond reste la m\u00eame. La transformation du personnage n\u2019est pas na\u00efve. Vera continuera \u00e0 vouloir refaire surface dans le m\u00eame monde et \u00e0 cingler ses ennemis de son cynisme noir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette descente aux enfers, les spectateurs continuent \u00e0 rire de bon c\u0153ur.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\">Entre th\u00e9\u00e2tre et cin\u00e9ma<\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au commencement de la pi\u00e8ce, son g\u00e9n\u00e9rique est projet\u00e9 sur un \u00e9cran au-dessus de la sc\u00e8ne, comme si le spectateur allait assister \u00e0 la projection d\u2019un film. Il est vrai que les metteurs en sc\u00e8ne ont respect\u00e9 l\u2019\u00e9criture cin\u00e9matographique de Zelenka qui encha\u00eene des s\u00e9quences rapides et efficaces. L\u2019aspect filmique de la pi\u00e8ce se retrouve \u00e9galement dans les diff\u00e9rentes vid\u00e9os qui accompagnent l\u2019action. Les plus marquantes sont sans doute celles qui accompagnent les personnages dans l\u2019ascenseur. La pi\u00e8ce met en abyme ses personnages : film\u00e9s, ils jouent effectivement un r\u00f4le qu\u2019ils adaptent selon les situations. Trois fois dans la pi\u00e8ce, les diff\u00e9rents personnages chantent l\u2019histoire de Vera, comme le ch\u0153ur des pi\u00e8ces antiques annonce la fin tragique des personnages\u2026 sauf qu\u2019ici, c\u2019est burlesque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas \u00e9tonnant de retrouver cela dans une pi\u00e8ce d\u2019Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo, qui avaient mis en sc\u00e8ne Dans la r\u00e9publique du bonheur de Martin Crimp \u00e0 Chaillot en 2015. On reconnait bien le cynisme des critiques acerbes de la soci\u00e9t\u00e9 moderne avec des chor\u00e9graphies, des chansons et des personnages extravagants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A travers ce burlesque impudique, c\u2019est bien la consommation effr\u00e9n\u00e9e des choses et des \u00eatres qui est vis\u00e9e : Zelenka a particip\u00e9 \u00e0 la R\u00e9volution de velours de 1989 et donc \u00e0 la naissance de cette nouvelle soci\u00e9t\u00e9 tch\u00e8que s\u2019\u00e9tant jet\u00e9e \u00e0 corps perdu dans la libert\u00e9 et aussi la consommation exag\u00e9r\u00e9e de tous les produits occidentaux dont elle \u00e9tait auparavant priv\u00e9e. Vera d\u00e9peint les exc\u00e8s de cette ultra-lib\u00e9ralisation en \u00e9voquant aussi la prostitution et la maladie.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Marion Mayer<\/h6>\n<pre>Photo : Tristan Jeanne-Val\u00e8s<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre de la Ville | En savoir plus Vera est une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre tch\u00e8que, \u00e9crite par Petz Zelenka et jou\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville aux Abbesses en ce d\u00e9but de printemps 2017. 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