{"id":892,"date":"2016-11-24T20:00:30","date_gmt":"2016-11-24T19:00:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/chroniques\/?p=892"},"modified":"2016-11-24T20:00:30","modified_gmt":"2016-11-24T19:00:30","slug":"proust-shonore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=892","title":{"rendered":"Proust s&rsquo;honore"},"content":{"rendered":"<p>Lecture | Festival Livres en T\u00eate 2016 | Maison des pratiques artistiques amateurs | <a href=\"http:\/\/festivallivresentete.com\/\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jeudi 24 novembre, la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs Saint-Germain organisait une soir\u00e9e d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Marcel Proust, \u00e0 l\u2019occasion du festival de lecture \u00e0 haute voix \u00ab\u00a0Livres en t\u00eate\u00a0\u00bb. La soir\u00e9e, intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Proust s\u2019honore\u00a0\u00bb, affirmait son ambition d\u00e8s les premi\u00e8res lignes de sa pr\u00e9sentation\u00a0: saper les pr\u00e9jug\u00e9s dont est victime l\u2019\u0153uvre-cath\u00e9drale de Proust, \u00e0 laquelle on reproche sa complexit\u00e9 et l\u2019ennui qu\u2019elle peut susciter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme beaucoup, j\u2019entretiens un rapport conflictuel avec <em>La Recherche<\/em>. Comme beaucoup, je me suis vu imposer tout au long de mon cursus universitaire ses phrases interminables \u00e0 la syntaxe alambiqu\u00e9e \u2013 mais toujours rigoureuse \u2013 qu\u2019il me fallait alors analyser avec minutie. Au demeurant, il m\u2019est arriv\u00e9 de me jeter sur les volumes de <em>Du c\u00f4t\u00e9 de chez Swann <\/em>ou de <em>La Prisonni\u00e8re<\/em>, prise d\u2019un assaut de curiosit\u00e9, voire de fascination pour la gigantesque suite romanesque, mais sans jamais achever l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 d\u2019<em>A la Recherche du temps perdu<\/em>. C\u2019est donc avec cette m\u00eame curiosit\u00e9 que je me suis rendue \u00e0 la soir\u00e9e \u00ab\u00a0Proust s\u2019honore\u00a0\u00bb, berc\u00e9e par l\u2019espoir d\u2019une r\u00e9conciliation avec cette \u0153uvre. Dans cette perspective, les diff\u00e9rentes lectures ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 la hauteur de mes attentes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la bouche des diff\u00e9rents intervenants, l\u2019expression \u00ab\u00a0ne pas avoir peur de Proust\u00a0\u00bb revient plusieurs fois. C\u2019est ainsi qu\u2019est affirm\u00e9e la n\u00e9cessit\u00e9 de lire son \u0153uvre \u00e0 voix haute, de mani\u00e8re \u00e0 cr\u00e9er une liaison avec soi, \u00e0 sceller un lien intime avec l\u2019\u0153uvre, et ainsi lui redonner l\u2019humanit\u00e9 qui fait sa force. La soir\u00e9e \u00ab\u00a0Proust s\u2019honore\u00a0\u00bb semble avoir \u00e9t\u00e9 men\u00e9e de sorte \u00e0 mettre en lumi\u00e8re cette dimension fondamentale de <em>La Recherche<\/em>. Tout tend vers l\u2019\u00e9puration de la d\u00e9marche proustienne\u00a0; d\u00e8s l\u2019ouverture de la soir\u00e9e, le r\u00e9sum\u00e9 de l\u2019\u0153uvre de Genette est \u00e9voqu\u00e9 et permet, en trois mots, de saisir l\u2019enjeu de ce gigantesque roman initiatique\u00a0: \u00ab\u00a0Marcel devient \u00e9crivain\u00a0\u00bb. Puis vient la lecture de l\u2019article lumineux de Pierre Jourde \u00ab\u00a0Le moi dans la th\u00e9i\u00e8re\u00a0\u00bb, qui, m\u00ealant analyse et \u00e9motion, parvient \u00e0 rendre honneur \u00e0 <em>La Recherche <\/em>et \u00e0 \u00ab\u00a0mettre en app\u00e9tit\u00a0\u00bb les auditeurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, diff\u00e9rents extraits de l\u2019\u0153uvre-monde de Proust se succ\u00e8dent\u00a0: le fameux \u00e9pisode de la madeleine dans <em>Du c\u00f4t\u00e9 de chez Swann<\/em>, la r\u00eaverie autour d\u2019Albertine endormie dans <em>La Prisonni\u00e8re<\/em>, la rencontre avec Monsieur de Charlus dans <em>A l\u2019ombre des jeunes filles en fleur<\/em>\u2026 La plupart sont connus de tous, mais permettent, par leur agr\u00e9gation et leur mise en voix, de raviver la multiplicit\u00e9 des \u00e9motions convoqu\u00e9es par l\u2019\u0153uvre proustienne. Ainsi avons-nous pu \u00eatre \u00e0 la fois sensible \u00e0 l\u2019humour proustien \u00e0 la lecture de la description de la toilette de Madame Swann, extraite de <em>A l\u2019ombre des jeunes filles en fleur<\/em>, et s\u2019ouvrir \u00e0 la profondeur m\u00e9ditative de la r\u00e9v\u00e9lation finale du <em>Temps retrouv\u00e9 <\/em>, \u00ab\u00a0La seule vie pleinement v\u00e9cue, c\u2019est la litt\u00e9rature.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dernier mot revient \u00e0 Daniel Mesguich, qui r\u00e9affirme la force la lecture \u00e0 voix haute, apte \u00e0 nimber l\u2019\u00e9criture du \u00ab\u00a0grain de la voix\u00a0\u00bb, d\u2019apr\u00e8s la formule de Roland Barthes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 d\u00e9faut de produire une exp\u00e9rience de m\u00e9moire involontaire aussi exaltante que celle de la madeleine, cette mise en voix des extraits proustiens a donc eu le grand m\u00e9rite de tisser des liens entre nos propres souvenirs de lecture, formant ainsi un r\u00e9seau mettant en \u00e9vidence la richesse de cette \u0153uvre-monde, entre puissance \u00e9motive et densit\u00e9 philosophique.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Marina Gesrel<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que l\u2019on soit un lecteur de Proust averti, ou bien novice dans la d\u00e9couverte des grandes pages d\u2019<em>A la Recherche du Temps perdu<\/em>, la soir\u00e9e \u00ab\u00a0Proust s\u2019honore\u00a0\u00bb propos\u00e9e le mardi 24 novembre en l\u2019auditorium St Germain, aura r\u00e9ussi \u00e0 inclure chacun, \u00e0 satisfaire un \u00e9quilibre difficile en s\u2019adressant \u00e0 un public vari\u00e9, aux rapports tout aussi multiples \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Marcel Proust.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le pari n\u2019\u00e9tait pas \u00e9vident. L\u2019\u00e9paisseur de <em>La Recherche<\/em> a d\u00e9courag\u00e9 bien des lecteurs. Dans la salle ce soir certains d\u00e9couvraient l\u2019\u0153uvre \u00e0 travers les textes lus -autant de petits coups de sondes minutieusement choisis dans <em>La Recherche<\/em>-, d\u2019autres, plus avertis, avaient connaissance de l\u2019\u0153uvre, voire n\u2019en \u00e9taient pas \u00e0 leur premi\u00e8re lecture. Chacun enfin se trouvait dans l\u2019attente. Quelle attente pr\u00e9cis\u00e9ment\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La soir\u00e9e \u00ab\u00a0Proust s\u2019honore\u00a0\u00bb, divis\u00e9e en deux parties, s\u2019ouvrait par une allocution de Pierre Jourde, et s\u2019achevait en premi\u00e8re partie par l\u2019intervention du sp\u00e9cialiste de Proust, Antoine Compagnon (professeur au coll\u00e8ge de France, ayant particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9dition de Proust en Pl\u00e9iade). Le festival \u00ab\u00a0Livres en t\u00eate\u00a0\u00bb \u00e9tait parrain\u00e9 cette ann\u00e9e par l\u2019acteur, metteur en sc\u00e8ne Daniel Mesguisch, pr\u00e9sent ce soir-l\u00e0 parmi les lecteurs, et dont la voix grave et profonde nous aura permis de peser avec tendresse, douceur, chacun des mots du passage initiatique qu\u2019est le c\u00e9l\u00e8bre \u00e9pisode de la madeleine (matriciel pour comprendre le fonctionnement de la m\u00e9moire involontaire qui est une v\u00e9ritable cl\u00e9 de voute dans l\u2019\u0153uvre de Proust). Chaque partie de cette soir\u00e9e permettait d\u2019appr\u00e9cier quatre extraits pioch\u00e9s dans l&rsquo;ensemble de <em>La Recherche<\/em>, mis en voix par des lecteurs diff\u00e9rents (ne pas avoir mention de leur nom sur une brochure est un d\u00e9tail que l\u2019on peut regretter), dont les prestations \u00e9taient li\u00e9es entre elles par le pianiste improvisateur Karol Beffa. Ces petits interludes (souvent trop courts) \u00e9taient incroyablement appr\u00e9ciables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qui ne connait pas l\u2019association des \u00ab\u00a0Livreurs\u00a0\u00bb et le festival \u00ab\u00a0Livres en t\u00eate\u00a0\u00bb se trouve avant une telle soir\u00e9e dans une position d\u2019expectative. L\u2019ambition de Bernhard Engel, cofondateur de l\u2019association, est pourtant bien pr\u00e9cise. La lecture \u00e0 voix haute consiste pour lui non pas en un plat r\u00e9cital, une douceur de voix continue, alanguissante, que l\u2019on associe bien souvent \u00e0 ce type d\u2019exercice (les lectures que l\u2019on entend parfois \u00e0 la radio par exemple), mais en une v\u00e9ritable performance de l\u2019audible. Le travail de diction, d\u2019analyse des textes en amont est hautement perceptible dans ces lectures o\u00f9 aucune intonation, aucun accent, aucune respiration n\u2019est v\u00e9ritablement laiss\u00e9e au hasard. La mise en voix, si elle donne vie aux textes, r\u00e9v\u00e8le aussi chez eux des tonalit\u00e9s, un rythme, un sentiment insoup\u00e7onn\u00e9. Tout \u00e0 chacun (re)d\u00e9couvre <em>La Recherche<\/em> \u00e0 travers des extraits plus ou moins port\u00e9s \u00e0 la connaissance du grand public. On ne pouvait faire l\u2019impasse sur le passage fondateur -et certainement attendu dans l\u2019auditoire- de la madeleine. Ce Proust analyste, d\u2019une finesse inou\u00efe dans la dissection de nos impressions et de notre inconscient, est de loin le plus connu, ne serait-ce que de r\u00e9putation. On oublie bien souvent dans ce classique portrait de l\u2019auteur, les ressources comiques de son style, multiples, fleuretant parfois avec une acerbe cruaut\u00e9 quand il s\u2019agit d\u2019analyser les m\u0153urs sociales, les vices et les manies de ses contemporains du boulevard St Germain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En l\u2019occurrence, le choix des extraits pour cette soir\u00e9e s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des plus judicieux. L\u2019on connaissait, par exemple le baron de Charlus, dandy hautain, \u00e9minemment dr\u00f4le dans sa morgue de grand seigneur. C\u2019est finalement sa parade amoureuse avec le giletier Jupien dans la cour de l\u2019H\u00f4tel de la duchesse de Guermantes -parade dont le sens d\u00e9passe, il faut le pr\u00e9ciser, ce comique de surface, \u00e9tant fondamentale dans l\u2019analyse que Proust fait de l\u2019homosexualit\u00e9- qui retient notre attention. Ce passage (<em>Sodome et Gomorrhe<\/em>), \u00e9minemment th\u00e9\u00e2tral dans sa composition, o\u00f9 Proust file la m\u00e9taphore de la sociabilit\u00e9 \u00ab\u00a0biologique\u00a0\u00bb (Charlus est compar\u00e9 \u00e0 l\u2019insecte tournant autour de sa fleur, Morel, ceci faisant suite \u00e0 la description de la f\u00e9condation d\u2019une \u00ab\u00a0orchid\u00e9e\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0un gros bourdon\u00a0\u00bb), se pr\u00eate facilement au rire par son contenu. Moins \u00e9vident, -et d\u2019autant plus appr\u00e9ciable- \u00e9tait la lecture d\u2019une description de la toilette de Mme Swann se promenant aux Champs-Elys\u00e9es (<em>A l\u2019ombre des jeunes filles en fleurs<\/em>). La lecture avait proprement sur ces mots un effet r\u00e9v\u00e9lateur. Il fallait une appr\u00e9hension assez formidable du texte, de la syntaxe complexe de ses phrases, pour faire rire la salle \u00e0 la simple \u00e9vocation, dans la jaquette de la jeune femme, \u00ab\u00a0d\u2019une satinette mauve habituellement cach\u00e9e aux yeux de tous\u00a0\u00bb ou des petits n\u0153uds de sa robe, qui, dou\u00e9s d\u2019une vie propre, semblaient la pr\u00e9c\u00e9der dans sa marche. C\u2019est presque un \u00e9rotisme du v\u00eatement qui \u00e9tait ici d\u00e9voil\u00e9, gr\u00e2ce au lecteur, dans une page o\u00f9 en passant vite, on consid\u00e9rerait seulement une description des plus d\u00e9licates.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chacun pouvait donc \u00e0 travers ces performances d\u00e9couvrir, red\u00e9couvrir Proust, d\u00e9 s\u00e9dimenter un imaginaire pr\u00e9con\u00e7u par des connaissances partielles ou de vieilles lectures. La lecture \u00e0 haute voix est un r\u00e9v\u00e9lateur des textes, un catalyseur de l\u2019\u00e9motion qui permet, l\u2019espace d\u2019une soir\u00e9e, le partage d\u2019une \u0153uvre que l\u2019on appr\u00e9hende la plupart du temps seul, par la lecture int\u00e9rieure. De telles performances contribuent \u00e0 la vulgarisation de Proust, \u00e0 nous rappeler la contemporan\u00e9it\u00e9 de son style, de sa verve, l\u2019universalit\u00e9 de son \u00e9motion, v\u00e9ritablement incarn\u00e9e et v\u00e9cue ce soir-l\u00e0, transmise, dans la voix des lecteurs.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Ninon Groussard<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">La soir\u00e9e Proust s\u2019honore se d\u00e9roula le jeudi 24 novembre \u00e0 la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs Saint-Germain, et fit partie int\u00e9grante du festival <em>Livres en t\u00eate<\/em> pr\u00e9sid\u00e9 par Daniel Mesguich, lecteur hors pair ayant enregistr\u00e9 toute La Recherche sur CD. Antoine Compagnon, Adrien Goetz et Pierre Jourde furent les invit\u00e9s d\u2019honneurs de cette soir\u00e9e scand\u00e9e par les voix tour \u00e0 tour \u00e9clatantes, douces, chaudes, \u00e2pres et \u00e9minemment vivantes des lecteurs de la compagnie des <em>Livreurs<\/em> ainsi que par l\u2019exceptionnelle diction de Daniel Mesguich. Les textes de <em>La Recherche<\/em> furent s\u00e9lectionn\u00e9s avec un go\u00fbt certain qui, au vu de la chaleur des applaudissements et de l\u2019enthousiasme de la salle comble, fit l\u2019unanimit\u00e9. Si lire Proust peut para\u00eetre ardu, l\u2019\u00e9couter ne l\u2019est-il pas plus encore\u00a0? Le challenge brillamment remport\u00e9 par les lecteurs fut justement de rendre limpides les m\u00e9andres de la phrase proustienne, comme un flot qui coule et va de soi, charme nos oreilles et leur impose l\u2019\u00e9vidence d\u2019un sens et d\u2019une esth\u00e9tique. Outre la difficult\u00e9 de la prose proustienne, celle qu\u2019e\u00fbt pu poser la lecture de la Recherche consiste en la longueur d\u2019une soir\u00e9e o\u00f9 se seraient invariablement succ\u00e9d\u00e9s des textes trop colmat\u00e9s entre eux pour que nous puissions pleinement en go\u00fbter la singuli\u00e8re beaut\u00e9, nuances dilu\u00e9es dans un ensemble confus et uniformisant. Or, ce fut tout l\u2019inverse, et nous pouvons en cela reconna\u00eetre l\u2019indispensable r\u00f4le du pianiste. Entre deux lectures, l\u2018artiste improvisa avec brio d\u2019\u00e9clatantes parenth\u00e8ses musicales, pauses m\u00e9ditatives qui permirent \u00e0 l\u2019auditeur de faire son miel du texte qui venait d\u2019\u00eatre lu tout en savourant la beaut\u00e9 du morceau de piano. Un entracte gastronomique et livresque m\u00e9nagea le confort du spectateur, entracte durant lequel divers auteurs ou artistes (Antoine Campagnon, Pierre Jourde et Daniel Mesguich, notamment) d\u00e9dicac\u00e8rent leurs ouvrages ou leur CD, dans le cas de Daniel Mesguich. Les textes lus furent d\u2019abord celui de l\u2019apparition d\u2019Odette au jardin d\u2019Acclimatation, description d\u2019une rare beaut\u00e9 alliant un comique fin et rendu \u00e9vident par les savantes et suggestives inflexions de voix du lecteur dont les mimiques nous sembl\u00e8rent constituer la suite logique du texte tant elles en \u00e9taient le parach\u00e8vement. La lecture de la rencontre entre le baron de Charlus et Jupien provoqua dans la salle de nombreux rires attendris et accentu\u00e9s par la gestuelle ironique du lecteur, et l\u2019\u00e9vocation d\u2019Albertine dormant telle une plante sans esprit nous fit pensivement sourire. Enfin, le fameux morceau de bravoure sur la madeleine suscita une admiration g\u00e9n\u00e9rale rendue assourdissante par le silence complet et religieux qui s\u2019ensuivit. Comme le souligna Daniel Mesguich, l\u2019\u00e9crivain n\u2019\u00e9tant pas muet, la lecture est un rappel de la voix du cr\u00e9ateur au fond de son encre et de son \u0153uvre, forteresse imprenable, abstraite et silencieuse de prime abord mais qui, nimb\u00e9e par la voix de celui qui la proclame, devient un monument vivant dont nous nous imbibons plus ais\u00e9ment\u2026 Merci \u00e0 tous les lecteurs pour ces \u00e9blouissantes lectures de Proust que je recommande et redemande, merci plus particuli\u00e8rement au service culturel de la Sorbonne et \u00e0 la compagnie des Livreurs pour cette place offerte et mes oreilles combl\u00e9es.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Louise Hersent<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans sa huiti\u00e8me \u00e9dition, le festival des Livres en T\u00eate pr\u00e9sid\u00e9 par Daniel Mesguich, met Proust \u00e0 l\u2019honneur \u00e0 l\u2019Auditorium Saint-Germain. Motiv\u00e9e par la production des Livreurs et le service culturel de la Sorbonne (Paris IV), cette d\u00e9gustation litt\u00e9raire est l\u2019occasion d\u2019une red\u00e9couverte d\u00e9licieuse, ou la voix devient le passage privil\u00e9gi\u00e9 vers le plaisir des textes.\u00a0 La litt\u00e9rature prend corps dans une ambiance conviviale, anim\u00e9e par des lectures entrecoup\u00e9es de solos de piano de Karol Beffa. Emport\u00e9 par ces leitmotivs m\u00e9lodieux, l\u2019auditoire est saisit dans une charmante symphonie ou les mots valsent sur les vibrations des cordes. Etudiante en premi\u00e8re ann\u00e9e \u00e0 la Sorbonne, je m\u2019aventure timidement parmi les adeptes et sp\u00e9cialistes de Proust, impatiente d\u2019\u00e9treindre ce joyau des belles-lettres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pierre Jourde introduit la soir\u00e9e avec la notion d\u2019appr\u00e9hension. Cette \u0153uvre, dit-il, nous fait peur et parait inaccessible avant m\u00eame d\u2019avoir pris le temps de saisir le premier tome entre les mains. Mon regard acquiesce doucement ce discours, absorb\u00e9 par l\u2019irr\u00e9ductible puissance \u00e9vocatrice de chaque phrase employ\u00e9e, qui me renvoie \u00e0 ma position d\u2019allog\u00e8ne dans cet empire proustien. La t\u00e2che de <u>A la recherche du temps perdu <\/u>est pourtant, conclut-il, de r\u00e9v\u00e9ler l\u2019homme \u00e0 lui-m\u00eame. \u00a0A ces mots, je compris assez rapidement que je ne sortirai pas indemne d\u2019une telle lecture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi fut ma premi\u00e8re rencontre avec Proust.\u00a0 Je fermais les yeux et laissais les mots arriver jusqu\u2019\u00e0 moi\u00a0; la voix des lecteurs se chargeait des pr\u00e9sentations. Dans une qui\u00e9tude agr\u00e9able, ma conscience saisissait l\u2019enchainement de chaque morph\u00e8me et le moindre souffle qui venait \u00e0 s\u2019\u00e9chappait\u00a0; d\u2019infimes particules \u00e9manaient de l\u2019\u0153uvre, et me faisaient sens par le simple effort d\u2019articulation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au fil des lectures je p\u00e9n\u00e9trais dans l\u2019intimit\u00e9 du jeune Marcel, faisant la connaissance de sa tante L\u00e9onie ou encore de Monsieur Swann, suspendue \u00e0 l\u2019\u00e9coute de ces textes truculents. Dans cette exp\u00e9rience pleine de surprises, je d\u00e9couvre un auteur comique mais aussi bouleversant de sinc\u00e9rit\u00e9 qui nous r\u00e9v\u00e8le \u00e0 nous m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pr\u00e9sident d\u2019honneur, Daniel Mesguich enfile ce soir-l\u00e0 son tablier de conteur et nous d\u00e9voile son gout pour la lecture \u00e0 voix haute. \u00ab\u00a0Raviver la petite voix de l\u2019encre\u00a0\u00bb, telle est la lumi\u00e8re divine jaillissant de la prononciation sonore, qui rend sa pr\u00e9sence \u00e0 l\u2019auteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ressors de ce lieu enchant\u00e9e par la beaut\u00e9 des mots, \u00e9prise d\u2019un sentiment peu commun du coup de foudre \u00e0 la premi\u00e8re \u00e9coute.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Elisaveta Loulelis<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du 21 au 27 novembre se tenait la 8\u00b0 \u00e9dition du Festival \u00ab\u00a0<em>Livres en T\u00eate<\/em>\u00a0\u00bb de lecture \u00e0 haute voix, pr\u00e9sid\u00e9 par Daniel Mesguich, com\u00e9dien et metteur en sc\u00e8ne renomm\u00e9, entre autres qualit\u00e9s. Il a par ailleurs enregistr\u00e9 ses lectures d\u2019extraits choisis <em>Du c\u00f4t\u00e9 de chez Swann<\/em>, premier volume d\u2019<em>A la recherche du temps perdu<\/em> de Marcel Proust. C\u2019est autour de cet auteur que tournait la repr\u00e9sentation intitul\u00e9e \u00ab\u00a0<em>Proust s\u2019honore<\/em>\u00a0\u00bb le soir du 24 novembre \u00e0 la MPAA &#8211; Maison des pratiques artistiques amateurs. L\u2019accueil \u00e9tait tenu par les \u00e9tudiants de la Sorbonne de l\u2019atelier de lecture \u00e0 voix haute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce spectacle suivait une composition\u00a0 tr\u00e8s originale. En effet, pr\u00e9sent\u00e9 selon les modalit\u00e9s d\u2019une conf\u00e9rence, il se constituait d\u2019une succession\u00a0 de lectures \u00e0 voix haute de passages de l\u2019\u0153uvre de Proust ou d\u2019articles \u00e0 ce sujet, par \u00ab\u00a0<em>Les Livreurs<\/em>\u00a0\u00bb, compagnie de lecture \u00e0 voix haute \u00e0 l\u2019origine de cette repr\u00e9sentation, et par Daniel Mesguich\u00a0\u00bb lui-m\u00eame. Ces derni\u00e8res \u00e9taient entrecoup\u00e9es de pi\u00e8ces de piano improvis\u00e9e par le c\u00e9l\u00e8bre sp\u00e9cialiste Karol Beffa en r\u00e9sonnance directe avec les textes entendus. La sc\u00e8ne eut aussi le plaisir d\u2019accueillir, pour une interview et un \u00e9change d\u2019id\u00e9es, le critique et professeur de litt\u00e9rature, auteur entre autres du tr\u00e8s lu <em>D\u00e9mon de la th\u00e9orie<\/em>, Antoine Compagnon. Celui-ci appartient de plus au cercle des grands sp\u00e9cialistes mondiaux de Proust dont il rencontra l\u2019\u0153uvre, nous expliqua-t-il, en pr\u00e9pa scientifique pour l\u2019Ecole Polytechnique, \u00ab\u00a0pour [s]e distraire\u00a0\u00bb. Le spectacle se cl\u00f4turait sur la remise de prix du concours \u00ab\u00a0<em>Short Edition \u2013 Livre en T\u00eate<\/em>\u00a0\u00bb succ\u00e9dant la lecture de la nouvelle prim\u00e9e\u00a0<em>Gueule blanche<\/em> de l\u2019\u00e9crivaine \u00ab\u00a0Sourire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Festival Livres en T\u00eate est le premier festival \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer la lecture \u00e0 haute voix en France, et ses lectures sont agr\u00e9ablement efficientes. Tout d\u2019abord, elles ont offert au public une autre approche \u00e0 la fois de la lecture et du th\u00e9\u00e2tre. Se faire lire un texte est tel un retour en enfance, o\u00f9 il suffit de se laisser bercer par l\u2019interpr\u00e9tation et le \u00ab\u00a0flow\u00a0\u00bb, si l\u2019on peut dire, de l\u2019orateur. De plus, les r\u00e9citants brisent la fronti\u00e8re du pr\u00e9jug\u00e9 de textes complexes, mondains et ennuyeux, que l\u2019on peut avoir de Proust malgr\u00e9 son g\u00e9nie ind\u00e9niable. Mais au contraire, nous d\u00e9couvrons que cet auteur fait du snobisme le c\u0153ur m\u00eame de son \u0153uvre pour le tourner en d\u00e9rision. Car en effet, Proust peut \u00eatre un auteur comique, grand satiriste de la vie sociale, notamment de la haute soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 laquelle il appartenait. Mais cela ne retire rien \u00e0 l\u2019extr\u00eame finesse et sensibilit\u00e9 de ce qu\u2019il fait transpara\u00eetre dans ces personnages, dans son\u00a0narrateur tout particuli\u00e8rement. La lecture de l\u2019article <em>Le moi dans la th\u00e9i\u00e8re<\/em> paru dans \u00ab\u00a0<em>Le Nouvel Observateur<\/em>\u00a0\u00bb nous fait revenir ainsi sur le tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bre, voire proverbial, passage de la madeleine. Ce texte pourrait en r\u00e9alit\u00e9 \u00eatre celui de la sensualit\u00e9 m\u00eame, mais d\u2019un plaisir que l\u2019on ne sait go\u00fbter qu\u2019en souvenir, jamais dans le temps pr\u00e9sent que nous ne savons pas go\u00fbter, \u00ab\u00a0\u00e0 la recherche\u00a0\u00bb perp\u00e9tuelle d\u2019un bonheur futur. Ce cycle romanesque est celui d\u2019une qu\u00eate initiatique pour le narrateur, mais aussi pour chaque lecteur, et en\u00a0 l\u2019occurrence, chaque auditeur. Une qu\u00eate qui nous est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par les mots, que Proust nous confie, avec le choix qui reste le n\u00f4tre de les suivre&#8230;<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Isaline Mallet<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l&rsquo;occasion du festival livre en t\u00eate je me suis rendue, le jeudi 24 novembre, \u00e0 l&rsquo;Auditorium Saint Germain pour une s\u00e9ance de lecture des textes de Proust. \u00c9taient invit\u00e9es de nombreuses \u00ab\u00a0c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s\u00a0\u00bb litt\u00e9raires, dont Daniel Mesguich et Antoine Compagnon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ayant cette ann\u00e9e un cours sur Proust et plus pr\u00e9cis\u00e9ment sur <em>A l&rsquo;ombre des jeunes filles en fleurs<\/em>, j&rsquo;\u00e9tais enthousiaste \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;entendre ce que pouvaient donner des extraits de Proust \u00e0 haute voix. Apr\u00e8s une r\u00e9capitulation de la recherche, des hommes et des femmes se sont succ\u00e9d\u00e9s sur sc\u00e8ne pour nous lire l&rsquo;\u00e9pisode de la madeleine, l&rsquo;excipit d<em>&lsquo;Un Amour de Swann<\/em>, la premi\u00e8re rencontre avec Charlus, le sommeil d&rsquo;Albertine, ou encore la sc\u00e8ne de premi\u00e8re rencontre entre Jupien et Charlus&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On d\u00e9foncerait des portes ouvertes en disant que le texte de Proust est magnifique. L&rsquo;entendre lire et le red\u00e9couvrir \u00e9tait n\u00e9anmoins \u00e9mouvant. Deuxi\u00e8me grande red\u00e9couverte, la voix de Daniel Mesguich. Ce qui \u00e9tait encore frappant et qui a retenu mon attention c&rsquo;est l&rsquo;interpr\u00e9tation que l&rsquo;on donne des textes en les lisant \u00e0 haute voix. Lorsque Pierre Jourde a lu la fin d&rsquo;Autour de Mme Swann dans <em>A l&rsquo;ombre des jeunes filles en fleurs<\/em>, il y avait un c\u00f4t\u00e9 humoristique qu&rsquo;on ne saisit pas forc\u00e9ment \u00e0 la premi\u00e8re lecture. On regrettera n\u00e9anmoins le choix des textes assez classique, tr\u00e8s connu, contre un choix qui aurait pu mieux r\u00e9v\u00e9ler ce qu&rsquo;on nous promettait\u00a0: \u00ab\u00a0la satire, le deuil etc.\u00a0\u00bb dans l&rsquo;oeuvre de Proust. Et l&rsquo;absence bien s\u00fbr du v\u00e9ritable expert de Proust, Jean-Yves Tadi\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La rencontre entre le lecteur et Proust semble \u00eatre toujours le m\u00eame pour ceux qui nous ont lu ces textes\u00a0: des jeunes gens qui d\u00e9couvrent Proust, qui ont plus ou moins de mal \u00e0 entrer dedans, puis finissent par s&rsquo;y retrouver\u00a0. Ce qui est encore commun chez tous les lecteurs passionn\u00e9s de Proust c&rsquo;est ce constat qu&rsquo;\u00e0 chaque relecture on semble se retrouver un peu plus en lui, les exp\u00e9riences v\u00e9cues entre les deux moments de lecture ayant mieux permis la compr\u00e9hension de l&rsquo;oeuvre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce festival est int\u00e9ressant dans ce qu&rsquo;il pr\u00f4ne, une invitation \u00e0 lire \u00e0 voix haute. Daniel Mesguich a ainsi expliqu\u00e9 que la lecture est entre ce que l&rsquo;\u00e9crivain \u00e9crit et une interpr\u00e9tation qui serait th\u00e9\u00e2trale, elle est la voix, notre voix qui lit le texte, un entre-deux encore trop peu explor\u00e9.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Na\u00efma Nassaralah<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tr\u00e8s peu sont ceux \u00e0 ne jamais avoir ou\u00efe dire de la fameuse \u00ab\u00a0madeleine de Proust\u00a0\u00bb, mais encore rares sont-ils \u00e0 connaitre les \u00e9crits de notre cher Marcel (vous m\u2019excuserez cette familiarit\u00e9). \u00ab\u00a0Ceux\u00a0\u00bb dont je ne fais pas partie. Sans <em>a priori<\/em>, quoiqu\u2019une once, avant Proust, d\u2019apr\u00e8s moi, c\u2019\u00e9tait ca\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0oui enfin c\u2019est quand m\u00eame un sacr\u00e9 pav\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ca para\u00eet long un peu, non\u00a0?\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0des phrases interminables, on repassera merci\u00a0\u00bb. Vous en conviendrez, pas tr\u00e8s glorieux (comme un sentiment d\u2019avoir \u00e9veill\u00e9 chez certains d\u2019entre vous, un soup\u00e7on de \u00abd\u00e9j\u00e0-vu\u00a0\u00bb). Mais r\u00e9volu d\u00e9cidais-je ce temps (perdu), et me lan\u00e7ais-je \u00e0 sa recherche, enfin \u00e0 la recherche de \u00ab\u00a0Proust s\u2019honore\u00a0\u00bb, jeudi dernier, \u00e0 la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs. L\u00e0, on y croise plein de monde, des jeunes comme des moins jeunes, des dames, comme des messieurs, c\u2019est donc un public vari\u00e9, et l\u2019on s\u2019en r\u00e9jouit\u00a0! Tr\u00eave de toutes plaisanteries, les lumi\u00e8res s\u2019effacent pour laisser place \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9, dans un auditorium attentif et silencieux. Et ainsi se succ\u00e8dent les \u00ab\u00a0livreurs\u00a0\u00bb comme on les appelle, un par un, seul sur sc\u00e8ne, baign\u00e9s par un halot lumineux, sur fond de rideaux rouges, entrecoup\u00e9s d\u2019un bref interlude \u00e0 chaque nouveau passage, par un pianiste, sur sc\u00e8ne lui aussi. A bien y regarder la mise en sc\u00e8ne, plut\u00f4t qu\u2019un livreur on s\u2019attendrait presque \u00e0 voir \u00e9merger de la sc\u00e8ne, un de ces (<em>american<\/em>) <em>crooners, <\/em>pour vous dire \u00e0 quel point l\u2019ambiance type y r\u00e8gne\u2026enfin, de primes abords. Mais la r\u00e9alit\u00e9 en est tout autre, du moins, \u00e0 mon (tr\u00e8s) humble avis. En effet, avec les all\u00e9s-venues r\u00e9p\u00e9titives de ces liseurs, certes, dans l\u2019ensemble tr\u00e8s bons, le spectacle prend alors rapidement des allures de kermesse d\u2019\u00e9cole, \u00ab\u00a0\u00e0 qui le tour\u00a0?\u00a0\u00bb. Et puis, fichtre, diantre, que vois-je \u00e0 la main de ces sympathiques livreurs\u2026une tablette\u00a0?! Pas s\u00fbre qu\u2019elles fussent tr\u00e8s r\u00e9pandue \u00e0 l\u2019\u00e9poque des jeunes filles en fleurs, lisant \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un ch\u00eane quelconque\u2026enfin, quel dommage\u00a0! Sans doute me direz vous \u00ab\u00a0vivons au rythme de notre \u00e9poque\u00a0\u00bb, que nenni, r\u00e9solument fais-je partie de la vieille \u00e9cole des livres de papiers\u00a0! Mais revenons plut\u00f4t du cot\u00e9 de chez Swann, euh, des livreurs, outre une mise en sc\u00e8ne quoi qu\u2019assez d\u00e9cevante, cela impacte n\u00e9anmoins rapidement le spectateur, du moins, entre nous soyons francs, on peine \u00e0 garder le fil. Et quel dommage encore une fois\u00a0! C\u2019\u00e9tait plut\u00f4t prometteur, vers 20h30, embarqu\u00e9s dans le doux et m\u00e9lodieux flot des paroles proustiennes, on le sent renaitre, si bien qu\u2019on s\u2019en voudrait presque imm\u00e9diatement de ne pas avoir \u00e9cout\u00e9 Mamie Colette lorsqu\u2019elle nous tendait \u00ab\u00a0Sodome et Gomorrhe\u00a0\u00bb avec insistance cet \u00e9t\u00e9, en pleine phase d\u2019ennui. Et puis, \u00e0 21h30, c\u2019est le drame\u00a0: tellement emport\u00e9 par ce flot, nous voici maintenant noy\u00e9s. On remercierait bien chaudement le sp\u00e9cialiste de Proust, Antoine Compagnon, pour son intervention \u00e0 mi-spectacle qui nous extirpe de notre torpeur l\u00e9thargique\u2026Enfin, du bon comme du mauvais, c\u2019est pourtant avec entrain que je compte m\u2019atteler \u00e0 l\u2019\u0153uvre de l\u2019un des embl\u00e9matiques auteurs du XX\u00e8me si\u00e8cle. Ah oui, et au fait, ne comptez pas sur moi pour vous faire \u00e9tat de la teneur des textes relat\u00e9s durant cette soir\u00e9e\u00a0: filez d\u00e8s la lecture de cette critique achev\u00e9e, et arrachez de leur sommeil s\u00e9culaire et poussi\u00e9reux, les fabuleux livres de Monsieur Proust\u00a0!<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Jeanne Perney<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">En cette soir\u00e9e du 24 novembre, une foule se presse \u00e0 la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs. Dans l\u2019attente du spectacle se m\u00ealent public et participants, parmi lesquels des invit\u00e9s prestigieux\u00a0: Daniel Mesguich, Antoine Compagnon et Karol Beffa. Ce n\u2019est donc pas une soir\u00e9e banale en perspective\u00a0: le th\u00e8me \u00ab\u00a0Proust s\u2019honore\u00a0\u00bb, jeu de mot avec l\u2019adjectif \u00ab\u00a0sonore\u00a0\u00bb, annonce une mobilisation toute particuli\u00e8re de l\u2019ou\u00efe des spectateurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mise en sc\u00e8ne, en effet, ne s\u2019encombre pas d\u2019artifices. Le piano de Karol Beffa tr\u00f4ne sur la gauche, tandis que le reste de l\u2019espace sc\u00e9nique n\u2019est occup\u00e9 que par un unique microphone. Seuls les jeux de lumi\u00e8re attirent r\u00e9ellement l\u2019\u0153il du spectateur, vite \u00e9clips\u00e9s \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de chaque nouveau participant. Par une courte pr\u00e9sentation, le v\u00e9ritable th\u00e8me de la soir\u00e9e est annonc\u00e9 dans ce qui fait la sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre de Proust, en rendant l\u2019exp\u00e9rience de sa lecture si marquante\u00a0: sa capacit\u00e9 \u00e0 permettre au lecteur de \u00ab\u00a0na\u00eetre \u00e0 lui-m\u00eame\u00a0\u00bb. Ce n\u2019est donc pas autre chose que le cheminement vers une vie pleinement v\u00e9cue que pr\u00e9tend inspirer l\u2019\u00e9vocation \u2013 le survol, pourrait-on dire \u2013 <em>d\u2019A la recherche du temps perdu<\/em>\u00a0; l\u2019inspirer seulement, car, \u00e0 l\u2019image de la lecture approfondie de l\u2019\u0153uvre proustienne, une telle qu\u00eate ne r\u00e9clame sans doute pas moins qu\u2019une vie enti\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Livreurs se succ\u00e8dent donc sur sc\u00e8ne \u2013 nom \u00e9loquent pour d\u00e9signer ces personnes qui consacrent une part importante de leur temps \u00e0 la lecture \u00e0 haute voix, exercice bien plus difficile qu\u2019il n\u2019y pourrait para\u00eetre. L\u00e0 encore, nulle gestuelle inutile\u00a0: les Livreurs pr\u00eatent leur voix au narrateur de <em>La Recherche<\/em>, sans ressentir le besoin de lui donner corps, \u00e0 juste titre. Il ne s\u2019agit pas l\u00e0 d\u2019un travail d\u2019acteur, pas m\u00eame d\u2019incarner le texte, mais bien de donner vie \u00e0 une exp\u00e9rience personnelle de lecture, restitu\u00e9e avec plus ou moins de simplicit\u00e9, mais toujours avec authenticit\u00e9. Parmi les performances des Livreurs, entrecoup\u00e9es des notes oniriques de Karol Beffa &#8211; dont on peut seulement regretter qu\u2019on ne lui ait pas accord\u00e9 plus de temps pour donner libre cours \u00e0 ses improvisations \u2013 se distingue la voix chaude et pleine de Daniel Mesguich, qui r\u00e9sonne \u00e0 l\u2019oreille de l\u2019auditoire attentif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les textes lus, emprunt\u00e9s \u00e0 plusieurs livres d\u2019<em>A la recherche du temps perdu<\/em>, offrent une large palette de l\u2019incommensurable vari\u00e9t\u00e9 du verbe proustien. Gr\u00e2ce aux remarquables performances des Livreurs, nous red\u00e9couvrons les multiples facettes du narrateur, tant\u00f4t myst\u00e9rieux, tant\u00f4t \u00e9mouvant, tant\u00f4t d\u2019une dr\u00f4lerie presque in\u00e9galable, mais toujours d\u2019une pr\u00e9cision tranchante dans ses observations sur son environnement. Mais le spectacle se trouve aussi dans la salle\u00a0: l\u2019\u00e9motion est palpable, et de temps \u00e0 autres des rires s\u2019\u00e9l\u00e8vent, dont certains touchent par leur spontan\u00e9it\u00e9 et leur franchise. Proust a sans aucun doute r\u00e9ussi \u00e0 passionner son auditoire, en se r\u00e9v\u00e9lant d\u2019une mani\u00e8re tout autre que par l\u2019exp\u00e9rience intime de la lecture. Et c\u2019est parce qu\u2019un tel monument litt\u00e9raire se suffit \u00e0 lui-m\u00eame que l\u2019on aurait pu se passer des commentaires sur l\u2019\u0153uvre, car quoiqu\u2019ils aient apport\u00e9 quelques \u00e9clairages appr\u00e9ciables, on peut leur reprocher d\u2019avoir en quelque sorte bris\u00e9 la communion entre auditeurs et lecteurs. Quant \u00e0 l\u2019extrait de <em>Gueule blanche<\/em>, \u0153uvre de Chantale Cacault, gagnante du concours Short Edition, il cl\u00f4t de mani\u00e8re particuli\u00e8rement harmonieuse cette soir\u00e9e sur une note de tendresse, sans avoir \u00e0 rougir devant son illustre pr\u00e9d\u00e9cesseur.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Marine Perrussel<\/h6>\n<hr \/>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">La soir\u00e9e se passe \u00e0 la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs Saint-Germain, en compagnie des Livreurs, de Karol Beffa, Antoine Compagnon et Daniel Mesguich. Les lecteurs se succ\u00e8dent au micro, tandis que Karol Beffa entrecoupe leurs lectures par des interm\u00e8des improvis\u00e9s au piano.<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Aborder l\u2019\u0153uvre de Proust en moins de deux heures rel\u00e8ve bien \u00e9videmment de la gageure. L&rsquo;effleurer n\u00e9cessiterait des heures enti\u00e8res de digressions, car, en fin de compte, la <i>Recherche <\/i>n&rsquo;est-elle autre chose qu&rsquo;une interminable digression\u00a0? Plusieurs lectures s&rsquo;encha\u00eenent, on notera notamment la voix profonde et chaude de Daniel Mesguich, en pr\u00e9cisant n\u00e9anmoins qu&rsquo;aucun lecteur n&rsquo;a d\u00e9m\u00e9rit\u00e9. Chacun a pu, au contraire, livrer <i>sa <\/i>lecture de Proust. Une \u0153uvre ne vit que tant qu&rsquo;on se l&rsquo;approprie, c&rsquo;est ce que nous rappelle ce spectacle. Parfois, les rires fusent dans la salle. Mais le plus souvent, c&rsquo;est la r\u00e9flexion qui l&#8217;emporte. Celle sur l&rsquo;amour notamment, \u00e0 la lecture de <i>Du c\u00f4t\u00e9 de chez Swann<\/i>. Comment a-t-il pu tomber fou amoureux d&rsquo;Odette, sacrifier sa vie mondaine, sa position sociale \u00e9minente, pour une femme qui, apr\u00e8s tout, \u00ab\u00a0n&rsquo;\u00e9tait pas son genre\u00a0\u00bb<i> \u2026<\/i><\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Les interventions de Karol Beffa, tout en discr\u00e9tion, sont les bienvenues. On peut seulement regretter qu&rsquo;on ne lui ait pas offert un moment pour essayer d&rsquo;enfin retrouver la Sonate de Vinteuil qui obs\u00e8de tout lecteur de la <i>Recherche<\/i>.<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">En somme, l&rsquo;exercice est r\u00e9ussi, mais il a un go\u00fbt d&rsquo;inachev\u00e9, celui-l\u00e0 m\u00eame qui obs\u00e8de le Narrateur de la Recherche.Un regret peut-\u00eatre\u00a0: les textes, bien qu&rsquo;assez originaux, auraient pu \u00eatre plus divers. Aucun n&rsquo;est extrait du <i>Temps retrouv\u00e9 <\/i>ni du <i>C\u00f4t\u00e9 de Guermantes<\/i>. Il est toujours difficile de choisir parmi une \u0153uvre aussi riche, mais un \u00e9clectisme encore plus important n&rsquo;e\u00fbt sans doute pas \u00e9t\u00e9 dommageable. De plus, rien sur <i>La Verdurin\u00a0<\/i>! Comment r\u00e9p\u00e9ter pendant toute une soir\u00e9e que Proust est un auteur comique sans lire des extraits de cette grossi\u00e8re m\u00e9g\u00e8re qui finira par r\u00e9gner sur le salon le plus \u00e9l\u00e9gant de Paris\u00a0:<\/p>\n<p class=\"Textbody\" style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mme Verdurin \u00e9tait assise sur un haut si\u00e8ge su\u00e9dois en sapin cir\u00e9, qu\u2019un violoniste de ce pays lui avait donn\u00e9 et qu\u2019elle conservait quoiqu\u2019il rappel\u00e2t la forme d\u2019un escabeau et jur\u00e2t avec les beaux meubles anciens qu\u2019elle avait, mais elle tenait \u00e0 garder en \u00e9vidence les cadeaux que les fid\u00e8les avaient l\u2019habitude de lui faire de temps en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconna\u00eetre quand ils venaient. Aussi t\u00e2chait-elle de persuader qu&rsquo;on s&rsquo;en t\u00eent aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se d\u00e9truisent ; mais elle n&rsquo;y r\u00e9ussissait pas et c&rsquo;\u00e9tait chez elle une collection de chauffe-pieds, de coussins, [\u2026] Au moindre mot que l\u00e2chait un habitu\u00e9 contre un ennuyeux [&#8230;]elle poussait un petit cri, fermait enti\u00e8rement ses yeux d\u2019oiseau qu\u2019une taie commen\u00e7ait \u00e0 voiler, et brusquement, comme si elle n\u2019e\u00fbt eu que le temps de cacher un spectacle ind\u00e9cent ou de parer \u00e0 un acc\u00e8s mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n\u2019en laissaient plus rien voir, elle avait l\u2019air de s\u2019efforcer de r\u00e9primer, d\u2019an\u00e9antir un rire qui, si elle s\u2019y f\u00fbt abandonn\u00e9e, l\u2019e\u00fbt conduite \u00e0 l\u2019\u00e9vanouissement. Telle, \u00e9tourdie par la gaiet\u00e9 des fid\u00e8les, ivre de camaraderie, de m\u00e9disance et d\u2019assentiment, Mme Verdurin, juch\u00e9e sur son perchoir, pareille \u00e0 un oiseau dont on e\u00fbt tremp\u00e9 le colifichet dans du vin chaud, sanglotait d\u2019amabilit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"Textbody\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Proust, <i>Du c\u00f4t\u00e9 de chez Swann<\/i><\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Hugo Toudic<\/h6>\n<pre>Photo : Les Livreurs<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Lecture | Festival Livres en T\u00eate 2016 | Maison des pratiques artistiques amateurs | En savoir plus Le jeudi 24 novembre, la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs Saint-Germain organisait une soir\u00e9e d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Marcel Proust, \u00e0 l\u2019occasion du festival de lecture \u00e0 haute [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":8546,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14,48,68],"tags":[],"class_list":["post-892","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-archives","category-lecture","category-maison-des-pratiques-artistiques-amateurs"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/892","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=892"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/892\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=892"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=892"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=892"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}