{"id":932,"date":"2016-12-15T20:00:02","date_gmt":"2016-12-15T19:00:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/chroniques\/?p=932"},"modified":"2016-12-15T20:00:02","modified_gmt":"2016-12-15T19:00:02","slug":"iphigenie-en-tauride","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=932","title":{"rendered":"Iphig\u00e9nie en Tauride"},"content":{"rendered":"<p>Op\u00e9ra | Op\u00e9ra national de Paris | <a href=\"https:\/\/www.operadeparis.fr\/saison-16-17\/opera\/iphigenie-en-tauride\/\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est 20h lorsque je monte les marches de l&rsquo;op\u00e9ra Garnier le jeudi 15 D\u00e9cembre pour assister \u00e0 la repr\u00e9sentation d&rsquo;<em>Iphig\u00e9nie en Tauride<\/em>. Cet op\u00e9ra, compos\u00e9 par Gluck et mis en sc\u00e8ne par Krzysztof Warlikowski<em>, <\/em>raconte l&rsquo;histoire inspir\u00e9e de la trag\u00e9die d&rsquo;Euripide\u00a0: Iphig\u00e9nie, pour accomplir les paroles d&rsquo;un oracle, doit tuer tout \u00e9tranger arrivant en Tauride. L&rsquo;enjeu dramatique est de savoir si Iphig\u00e9nie va tuer son fr\u00e8re Oreste qui arrive en Tauride apr\u00e8s avoir tu\u00e9 leur m\u00e8re Clytemnestre. La salle est magnifique et la place dans les loges permet d&rsquo;appr\u00e9cier les d\u00e9tails du lustre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s avoir admir\u00e9 la beaut\u00e9 de la salle, on finit par regarder la sc\u00e8ne et on remarque un miroir en verre derri\u00e8re lequel les acteurs sont fig\u00e9s et ont l&rsquo;air d&rsquo;attendre les spectateurs, de sorte qu&rsquo;on ne sait pas si le spectacle a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 ou pas. Une fois l&rsquo;orchestre accord\u00e9, le spectacle commence.\u00a0 La pi\u00e8ce commence par Iphig\u00e9nie, vieille, qui se lamente, \u00e0 moiti\u00e9 allong\u00e9e sur un lit d&rsquo;h\u00f4pital, et qui dit avoir revu son p\u00e8re Agamemnon.<br \/>\nLes sous titres sont affich\u00e9s au dessus de la sc\u00e8ne en anglais et en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame si la place dans les loges de c\u00f4t\u00e9 ne permettait pas de voir le c\u00f4t\u00e9 cour de la sc\u00e8ne, on pouvait facilement s&rsquo;apercevoir qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une mise en sc\u00e8ne \u00e9tait en tension entre tradition et modernit\u00e9. Certains \u00e9l\u00e9ments, impos\u00e9s par la nature m\u00eame de la trag\u00e9die, \u00e9taient forc\u00e9ment classiques mais il \u00e9tait clair que le metteur en sc\u00e8ne a voulu prendre des libert\u00e9s.\u00a0 Comme par exemple lors du dernier acte, Oreste et Pylade sont au milieu du public ou encore lorsqu&rsquo;un chanteur performe aussi depuis une loge ou enfin au milieu de l&rsquo;acte 2, lorsqu&rsquo; Oreste appara\u00eet nu sur sc\u00e8ne. Notons \u00e9galement qu&rsquo;Iphig\u00e9nie est incarn\u00e9e par V\u00e9ronique Gens mais aussi par Renate Jett, qui est plus \u00e2g\u00e9e. Cette double repr\u00e9sentation inscrit le personnage d&rsquo;Iphig\u00e9nie dans une ambivalence qui cristallise la tension entre tradition et modernit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, les costumes \u00e9taient tr\u00e8s sobres m\u00eame s&rsquo;ils surprenaient parfois par leur modernit\u00e9. Au d\u00e9but de l&rsquo;op\u00e9ra, des figurantes d\u00e9filent telles des mannequins, v\u00eatues d&rsquo;imperm\u00e9ables noirs et de lunettes de soleil. Beaucoup de figurants \u00e9taient sur sc\u00e8ne, composant ainsi de v\u00e9ritables tableaux vivants. Tous ces \u00e9l\u00e9ments \u00e9taient parfois difficiles \u00e0 analyser et l&rsquo;intention du metteur en sc\u00e8ne ne me paraissait pas toujours tr\u00e8s claire. M\u00eame si j&rsquo;\u00e9tais davantage attentive \u00e0 la forme qu&rsquo;au fond, il me semble n\u00e9anmoins que le but de la repr\u00e9sentation \u00e9tait de mettre en sc\u00e8ne le tragique selon des axes \u00e0 mon sens plus contemporains et d&rsquo;\u00e9viter de tomber dans une mise en sc\u00e8ne trop classique en tombant dans les lieux communs dict\u00e9s par le genre. Il me semble que ce d\u00e9fi a \u00e9t\u00e9 relev\u00e9 avec brio. Les performances des chanteurs \u00e9taient toutes bouleversantes et chaque ips\u00e9it\u00e9 vocalique apportait une puissance esth\u00e9tique remarquable. La soprano qui jouait Iphig\u00e9nie laissait sans voix (sans mauvais jeu de mots!) et \u00e9tait particuli\u00e8rement touchante tant on sentait la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de la chanteuse. Il me semble \u00e9galement n\u00e9cessaire de saluer la performance magnifique de l&rsquo;orchestre. Les instrumentistes et les chanteurs formaient une alliance particuli\u00e8rement harmonieuse, r\u00e9jouissant les sens et permettant se d\u00e9lecter de l&rsquo;art et de s&rsquo;en \u00e9mouvoir. Quant \u00e0 savoir si ce sentiment \u00e9tait partag\u00e9, l&rsquo;ovation interminable \u00e0 la fin de la repr\u00e9sentation ne laissait aucun doute.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Linda Beddiar<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Iphig\u00e9nie en Tauride est un op\u00e9ra jou\u00e9 au Palais Garnier du 02 au 25 d\u00e9cembre 2016, c\u2019est une trag\u00e9die lyrique en quatre actes dat\u00e9 originellement de 1779.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La musique est une composition de Christoph Willibald Gluck , l\u2019op\u00e9ra , que j\u2019ai donc eu le plaisir d\u2019aller voir \u00e0 Garnier est une mise en sc\u00e8ne de Krzysztof Warlikowski qui a choisis les talentueux V\u00e9ronique Gens et \u00c9tienne Dupuis pour interpr\u00e9ter les r\u00f4les de Iphig\u00e9nie et d\u2019Oreste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00bb Le calme repara\u00eet, mais au fond de mon c\u0153ur, H\u00e9las ! L\u2019orage habite encore. \u00ab\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est l\u2019une des belles citations extraite de l\u2019op\u00e9ra que l\u2019on peut retrouv\u00e9 ci et l\u00e0 qui illustre bel et bien l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019op\u00e9ra qui nous compte l\u2019histoire pour le moins fatale d\u2019Iphig\u00e9nie qui, pour honorer la pr\u00e9diction d\u2019un oracle, doit tuer tout \u00e9tranger qui s\u2019\u00e9chouerai sur les rivages de Tauride. Mais c\u2019est un jour son fr\u00e8re Oreste qui accoste, l\u2019assassin de leur m\u00e8re Clytemnestre, qu\u2019il a tu\u00e9e pour venger le meurtre de leur p\u00e8re Agamemnon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Leur famille par question d pouvoir d\u2019obligation et de devoir c\u2019est entre d\u00e9chir\u00e9e et c\u2019est devant un dilemme impossible que notre personnage \u00e9ponyme se retrouve alors.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On se pose alors la question, a savoir si ces crimes familiaux h\u00e9r\u00e9ditaires, cette chaine qui apparait sans fin, passera donc par Iphig\u00e9nie ou r\u00e9ussira-t-elle a \u00e9chapper au destin qui semble enclaver sa famille ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Op\u00e9ra nous a offert une lecture du mythe pour le moins contemporaine par ses costumes et ses d\u00e9cors. Les acteurs, v\u00eatis de v\u00eatement simple au d\u00e9but de l\u2019op\u00e9ra o\u00f9 la majeure partie des personnages sont v\u00eatus de v\u00eatements de nuits par exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le d\u00e9cors \u00e9tait quand a lui relativement simple , un changement est effectuer au niveau de l\u2019entracte , et on y retrouve toujours une sorte de cl\u00f4ture de verre positionn\u00e9e au centre de la sc\u00e8ne dans toute sa longueur et qui servait parfois de passage d\u2019un espace a l\u2019autre, d\u2019une barri\u00e8re invisible s\u00e9parant des personnages, ou alors pourrai un effet esth\u00e9tiques extr\u00eamement int\u00e9ressant, lors d\u2019une sc\u00e8ne tr\u00e8s peu \u00e9clair\u00e9e par exemple, Oreste et son ami sont assis devant ce mur de verre qui est alors presque comme de la glace puisqu\u2019il projette alors le reflet des deux personnages, ce qui a alors procur\u00e9 un effet de d\u00e9doublement presque mystique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les voix quand \u00e0 elles si je peux en parler \u00e9taient \u00e0 couper le souffle, et c\u2019est depuis notre petite loge que mon amie et moi avons pu aborder pour la premi\u00e8re fois la sc\u00e8ne de l\u2019op\u00e9ra Garnier dans les conditions les plus id\u00e9ales qui soit et assister \u00e0 une pi\u00e8ce de pure qualit\u00e9 qui, a bien des moment m\u2019a secou\u00e9 par la port\u00e9e de la voix des acteurs et de l\u2019emballement de l\u2019orchestre qui f\u00fbt aussi extraordinaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette mise en sc\u00e8ne nous un livr\u00e9e un portrait psychologique extr\u00eamement \u00e9mouvant et fort d\u2019Iphig\u00e9nie, soeur qui refuse de se livrer au meurtre de son fr\u00e8re et nous crie son d\u00e9sespoir, d\u2019Oreste et Pylade , qui refuse de c\u00e9der a l\u2019autre le plaisir de pouvoir mourir pour sauver l\u2019autre.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Diane Brugiere<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Iphig\u00e9nie qui devait \u00eatre immol\u00e9e par son p\u00e8re Agamemnon pour permettre l\u2019exp\u00e9dition contre Troie, a \u00e9t\u00e9 sauv\u00e9e et transport\u00e9e par Diane en Tauride o\u00f9 elle est devenue pr\u00eatresse de la d\u00e9esse. Son fr\u00e8re Oreste, qu\u2019elle croit mort, arrive par hasard en Tauride, accompagn\u00e9 de son ami Pylade. Condamn\u00e9 pour avoir tu\u00e9 sa m\u00e8re Clytemnestre \u00e0 mourir immol\u00e9 par la pr\u00eatresse, Oreste est reconnu in extremis par sa soeur. Diane se laisse fl\u00e9chir. Oreste pourra regagner Myc\u00e8nes avec Iphig\u00e9nie pour y r\u00e9gner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au Palais Garnier, le metteur en sc\u00e8ne polonais Krzysztof Warlikowski pr\u00e9sente l\u2019op\u00e9ra Iphig\u00e9nie en Tauride, de Gluck, dix ans apr\u00e8s l\u2019avoir mont\u00e9 sur la m\u00eame sc\u00e8ne. Le temps a pass\u00e9, et il a fait oublier qu\u2019en 2006, le m\u00eame spectacle s\u2019\u00e9tait vu accuser d\u2019ind\u00e9cence et de manque de respect \u00e0 l\u2019oeuvre originale. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, Warlikowski est inconnu du public fran\u00e7ais du lyrique. Cette fois il revient avec une repr\u00e9sentation original et moderne mettant en sc\u00e8ne V\u00e9ronique Gens et \u00c9tienne Dupuis. Il fait une mise en sc\u00e8ne jouant sur la lumi\u00e8re et la transparence avec diff\u00e9rents rideaux qui pose le d\u00e9cor de fa\u00e7on imposantes et qui fascine, on ressens le drame et la trag\u00e9die de cet oeuvre gr\u00e2ce au d\u00e9cor. Les costumes et le jeu d\u2019acteur sont tout \u00e0 fait moderne quoi qu\u2019un peu os\u00e9 selon certaines personnes puisque \u00e0 un moment il s\u2019agit d\u2019une sc\u00e8ne de nu, un jeu d\u2019acteur qui \u00e0 certains moments devaient \u00eatre difficile pour les chanteur qui \u00e9taient carr\u00e9ment couch\u00e9s. J\u2019ai trouv\u00e9 cette repr\u00e9sentation tr\u00e8s int\u00e9ressante mais l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cevante selon moi dans le sens o\u00f9 tout les choristes ne se trouvaient pas sur la sc\u00e8ne, cela donnait un vide sur sc\u00e8ne qui m\u2019a d\u00e9rang\u00e9 pendant la repr\u00e9sentation. Les chanteurs et l\u2019orchestre \u00e9taient quand \u00e0 eux remarquables et \u00e9mouvants.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Ad\u00e9la\u00efde Fourcade<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dix ans apr\u00e8s sa premi\u00e8re repr\u00e9sentation de l\u2019op\u00e9ra <em>Iphig\u00e9nie en Tauride<\/em> de Gluck, le metteur en sc\u00e8ne polonais Krzysztof Warlikowski pr\u00e9sente le retour de cette trag\u00e9die lyrique en quatre actes inspir\u00e9e de l\u2019\u0153uvre d\u2019Euripide sur les planches de l\u2019Op\u00e9ra Garnier. En 1779, Gluck d\u00e9ployait, par cette \u0153uvre, l\u2019ambition de r\u00e9actualiser la puissance \u00e9motive de la trag\u00e9die grecque. A son tour, Warlikowski la r\u00e9interpr\u00e8te et la ravive pour donner \u00e0 voir un op\u00e9ra articulant modernit\u00e9 et enjeux imm\u00e9moriaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00eave, Iphig\u00e9nie voit se produire une s\u00e9rie de massacres\u00a0: Oreste tue leur m\u00e8re Clytemnestre, elle-m\u00eame meurtri\u00e8re de leur p\u00e8re Agamemnon. Cette sinistre vision illustre h\u00e9las le tragique destin auquel est vou\u00e9e la lign\u00e9e des Atrices, condamn\u00e9e \u00e0 se d\u00e9manteler par le crime parricide. La suite des \u00e9v\u00e9nements semble malheureusement confirmer ce pr\u00e9sage\u00a0: pr\u00eatresse de la d\u00e9esse Diane en Tauride, l\u2019h\u00e9ro\u00efne doit offrir un \u00e9tranger en sacrifice. H\u00e9las, c\u2019est son fr\u00e8re Oreste qui, aux c\u00f4t\u00e9s de son ami Pylade, accoste en tant que prisonnier. Par lui, Iphig\u00e9nie apprend la v\u00e9racit\u00e9 de sa vision nocturne. Finalement, Iphig\u00e9nie et Oreste \u00e9chapperont \u00e0 un avenir funeste en fuyant Thoas et le sacrifice pour regagner Myc\u00e8nes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Inspir\u00e9e d\u2019Euripide, cette trag\u00e9die m\u00eale donc des r\u00e9flexions topiques sur la temporalit\u00e9 humaine, aux prises avec le destin du mortel : pr\u00e9monition, souvenir et temps pr\u00e9sent\u00a0s\u2019entrem\u00ealent jusqu\u2019\u00e0 frapper d\u2019incertitude les \u00e9v\u00e9nements de la narration. De fait, Warlikowski construit toute sa mise en sc\u00e8ne de sorte \u00e0 exhiber la vieillesse d\u2019Iphig\u00e9nie et les potentielles vacillations de la m\u00e9moire qu\u2019il implique. D\u00e8s lors, le choix de faire incarner Iphig\u00e9nie par deux chanteuses peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une tentative de mettre en lumi\u00e8re cette dichotomie entre ali\u00e9nation et r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est non sans humour que se trouve mise en \u00e9vidence la d\u00e9liquescence des esprits et des corps livr\u00e9s au temps qui passe\u00a0: la sc\u00e8ne devient maison de retraite, r\u00e9guli\u00e8rement arpent\u00e9e par d\u2019\u00e9l\u00e9gantes vieilles femmes, le tyran Thoas couvert de tatouages \u00e9volue sur sc\u00e8ne en d\u00e9ambulateur\u2026 En contrepoint de quoi Oreste d\u00e9voile, sous son masque de prisonnier, des allures de hippie. Au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9vidente perspective d\u2019actualisation, cette r\u00e9interpr\u00e9tation des personnages permet de donner corps \u00e0 des probl\u00e9matiques universelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La sc\u00e9nographie tend \u00e0 inscrire cette dualit\u00e9 au c\u0153ur de la mise en sc\u00e8ne. Avant m\u00eame que ne d\u00e9bute la repr\u00e9sentation, un gigantesque miroir se dresse sur sc\u00e8ne, \u00e0 la verticale, et laisse voir en transparence des acteurs statufi\u00e9s. Ce miroir deviendra le point nodal de la sc\u00e9nographie autour duquel graviteront les personnages, et fendra la sc\u00e8ne de sorte \u00e0 illustrer, peut-\u00eatre, la scission entre projection fantasm\u00e9e et r\u00e9alit\u00e9. La chronologie lin\u00e9aire de la narration se trouve elle-m\u00eame doubl\u00e9e tandis que les acteurs se succ\u00e8dent, derri\u00e8re le miroir, parall\u00e8lement au jeu des chanteurs en premier plan. La richesse et le foisonnement de l\u2019action sur sc\u00e8ne donne ainsi corps et profondeur et la narration, magnifiant la d\u00e9tresse et les m\u00e9ditations de l\u2019h\u00e9ro\u00efne.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Marina Gesrel<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Iphig\u00e9nie en Tauride, est un op\u00e9ra pr\u00e9sent\u00e9 a l\u2019Op\u00e9ra Garnier. Cr\u00e9\u00e9e dans les ann\u00e9es 1780 par Guymond de La Touche, elle fut reprise par Christoph Willibald Gluck en 2006.Son directeur musical est Bertrand de Billy. Si Iphig\u00e9nie en Tauride est la repr\u00e9sentation d\u2019un mythe antique, on a retrouv\u00e9 ici une repr\u00e9sentation contemporaine par Krzysztof Warlikowski qui r\u00e9invente cet op\u00e9ra.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Iphig\u00e9nie en Tauride : Iphig\u00e9nie (V\u00e9ronique Gens) apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 sacrifi\u00e9 et transformer en biche par Diane, s\u2019exile en Tauride. Elle deviendra un oracle, et se retrouvera \u00e0 guider son fr\u00e8re Oreste ( Etienne Dupuis)\u00a0 quant \u00e0 son avenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Iphig\u00e9nie est un op\u00e9ra plut\u00f4t calme, avec parfois quelques moments forts. On nous pr\u00e9sente dans un premier temps Iphig\u00e9nie, dans une maison de retraite, puis nous avons le pass\u00e9 d\u2019Iphig\u00e9nie \u00e9tant plus jeune. Nous avons \u00e0 la fois une version jeune et une version plus \u00e2g\u00e9e d\u2019Iphig\u00e9nie qui influe la mise en sc\u00e8ne. Des panneaux en verres s\u00e9parent les deux g\u00e9n\u00e9rations. Au devant de la sc\u00e8ne jouait la version jeune d\u2019Iphig\u00e9nie, et au second plan, les acteurs plus \u00e2g\u00e9es interpr\u00e9taient celle du premier plan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019espace se confine sur une petite sc\u00e8ne d\u00e9limit\u00e9 par ses panneaux en verres. L\u2019espace de la sc\u00e8ne est tr\u00e8s mal utilis\u00e9 car les acteurs principaux se retrouvent sur le devant de la sc\u00e8ne. L\u2019arri\u00e8re de cette sc\u00e8ne est peu\/pas utilis\u00e9. Les d\u00e9cors sont contemporains, on y retrouve une maison de retraite, quant aux costumes Iphig\u00e9nie est en tenue de soir\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019op\u00e9ra se veut dramatique. Les personnages sont tristes et agonisent. Les com\u00e9diens monotonisent le texte, les r\u00f4les ne sont pas exag\u00e9rer. Ils semblent repr\u00e9senter cet op\u00e9ra simplement, sans chercher \u00e0 produire une quelconque \u00e9motion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le but de la repr\u00e9sentation \u00e9tait de montrer qu\u2019on pouvait donner une version contemporaine \u00e0 un op\u00e9ra qui date, qui repr\u00e9sente lui m\u00eame un \u00e9pisode de la mythologie grecque. C\u2019\u00e9tait, selon moi, un d\u00e9fi pour le metteur en sc\u00e8ne. N\u00e9anmoins le but de cette repr\u00e9sentation \u00e9tait de divertir le public, et de mettre au gout du jour et pourquoi pas de faire d\u00e9couvrir ou red\u00e9couvrir ce mythe.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Camille Joly<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Krzysztof Warlikowski signe son retour \u00e0 l&rsquo;Op\u00e9ra de Paris pour la saison 2016-2017 avec sa mise en sc\u00e8ne surprenante de Iphig\u00e9nie en Tauride. Cette trag\u00e9die lyrique en quatre actes de Christoph Willibald Gluck cr\u00e9\u00e9e en 1779 est mise en sc\u00e8ne par le polonais Warlikowski la premi\u00e8re fois en 2006 et retrouve aujourd&rsquo;hui le public parisien. C&rsquo;est dans le luxueux palais Garnier, maison m\u00e8re de l\u2019Op\u00e9ra de Paris datant du XIXe si\u00e8cle, enrichi d\u2019un plafond de Chagall que le rideau de sc\u00e8ne, miroir sans tain, refl\u00e8te la salle, ses ors, ses couleurs, ses lumi\u00e8res et son public.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les com\u00e9diens sont d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents sur la sc\u00e8ne avant le d\u00e9but de la repr\u00e9sentation, comme fig\u00e9s dans<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">le temps. L&rsquo;argument du livret de Nicolas-Fran\u00e7ois Guillard s&rsquo;inspire de la trag\u00e9die d&rsquo;Euripide, en effet Gluck a choisi de se laisser inspirer par le mythe de la funeste famille des Atrides pour livrer une partition aussi th\u00e9\u00e2trale que lyrique. Commen\u00e7ons par un petit rappel, Iphig\u00e9nie est promise au sacrifice par son p\u00e8re Agamemnon (le h\u00e9ros de la guerre de Troie) afin d&rsquo;obtenir des vents favorables pour mener ses navires jusqu&rsquo;\u00e0 Troie. Lors du sacrifice Iphig\u00e9nie est sauv\u00e9e par la d\u00e9esse Diane qui la remplace au dernier moment par une biche. En retour Iphig\u00e9nie est vou\u00e9e \u00e0 devenir une de ses pr\u00eatresse en Tauride. L&rsquo;argument de cette trag\u00e9die lyrique s&rsquo;appuie sur ce qu&rsquo;il se passe une fois que Iphig\u00e9nie est en Tauride, ainsi elle doit honorer la pr\u00e9diction de l&rsquo;oracle de Delphes qui lui confie la tache de tuer tous les \u00e9trangers qui \u00e9chouent en Tauride. Mais voil\u00e0 que son fr\u00e8re Oreste accompagn\u00e9 de son ami Pylade finissent par \u00e9chouer sur l&rsquo;\u00eele. Oreste qui rappelons-le a tu\u00e9 sa m\u00e8re Clytemnestre pour venger son p\u00e8re Agamemnon assassin\u00e9 par sa femme Clytemnestre pour venger le sacrifice de sa fille Iphig\u00e9nie. Funeste famille que celle des Atrides\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Iphig\u00e9nie ne reconna\u00eet pas directement son fr\u00e8re et c&rsquo;est l\u00e0 que l&rsquo;argument de l&rsquo;oeuvre d\u00e9bute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Attachons-nous maintenant au parti pris du metteur en sc\u00e8ne. Ainsi Warlikowski nous livre une interpr\u00e9tation de cette Iphig\u00e9nie en Tauride comme celle d&rsquo;une Iphig\u00e9nie qui se souvient. En effet, il nous propose de transposer cette trag\u00e9die antique dans une maison de repos contemporaine pour personne \u00e2g\u00e9es fortun\u00e9es. Deux Iphig\u00e9nie se confrontent alors sur sc\u00e8ne, une vieille dame par\u00e9e d&rsquo;un tailleur couleur or qui est pr\u00e9sente sur sc\u00e8ne observant les souvenirs d&rsquo;une vie pass\u00e9 et une seconde Iphig\u00e9nie jeune et s\u00e9duisante aux allures de Pin Up r\u00e9tro. Si la premi\u00e8re Iphig\u00e9nie est un r\u00f4le muet, la deuxi\u00e8me est brillamment interpr\u00e9t\u00e9e par la soprano V\u00e9ronique Gens. Cette belle Iphig\u00e9nie est convoit\u00e9e par le roi barbare Thoas ici en chaise roulante, interpr\u00e9t\u00e9 ce soir par le baryton allemand Thomas Johannes Mayer. La particularit\u00e9 de la mise en sc\u00e8ne de Warlikowski c&rsquo;est le fait que tous les r\u00f4les sont d\u00e9doubl\u00e9s par des r\u00f4les muets mais pas inactifs pour \u00e9voquer le souvenir \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un cauchemar retranscrit en m\u00eame temps que le r\u00e9cit fait par les personnages principaux non muets. La sc\u00e8ne du souvenir du meurtre de Clytemnestre en est un parfait exemple, une sc\u00e8ne qui m\u00eale danse et jeux de lumi\u00e8res. La lumi\u00e8re \u00e0 une importance consid\u00e9rable dans cette mise en sc\u00e8ne foisonnante. Les textes des grands airs sont retranscrits sur la sc\u00e8ne \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un g\u00e9n\u00e9rique de film. Comme au d\u00e9but de la repr\u00e9sentation o\u00f9 l&rsquo;ont voit projet\u00e9\u00a0 un \u00ab\u00a0A Marie-Antoinette\u00a0\u00bb sur la sc\u00e8ne tel un hommage fait par un r\u00e9alisateur au cin\u00e9ma.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si Warlikowski est connu au th\u00e9\u00e2tre pour livrer des mises en sc\u00e8ne qui bousculent, il n&rsquo;y fait pas exception avec la musique de Gluck.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est une lecture int\u00e9ressante de l\u2019\u0153uvre que nous livre ici Warlikowski \u00e0\u00a0 la mani\u00e8re du compositeur qui a r\u00e9form\u00e9 l&rsquo;art lyrique, le metteur en sc\u00e8ne nous offre une vision inattendue et plus que actuelle de ce mythe antique. L&rsquo;orchestre ce soir est remarquablement conduit par Bertrand de Billy, deux personnages chant\u00e9s se trouvent m\u00eame dans la fosse de l&rsquo;orchestre\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mention sp\u00e9ciale pour le sublime duo que forment Oreste et Pylade chacun interpr\u00e9t\u00e9 par \u00c9tienne Dupuis et Stanislas de Barbeyrac.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Bahia Megdoud<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">La trame d\u2019<em>Iphig\u00e9nie en Tauride<\/em>, op\u00e9ra de Christoph Willibald Gluck jou\u00e9 tout d\u2019abord en 1779, est h\u00e9rit\u00e9e d\u2019une tradition po\u00e9tique qui remonte \u00e0 Euripide. Reprise au th\u00e9\u00e2tre dans la trag\u00e9die de Claude Guimont de La Touche en 1723, Nicolas-Fran\u00e7ois Guillard s\u2019inspire de cette derni\u00e8re pi\u00e8ce pour \u00e9crire son livret d\u2019op\u00e9ra, que Gluck commence \u00e0 mettre en musique en 1778. Elle est mise en sc\u00e8ne par Krzysztof Warlikowski et a \u00e9t\u00e9 jou\u00e9e\u00a0au Palais Garnier de Paris du 2 au 25 d\u00e9cembre 2016.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que raconte cette trag\u00e9die fameuse depuis l\u2019Antiquit\u00e9\u00a0? Iphig\u00e9nie relate son cauchemar dans lequel elle a vu son p\u00e8re Agamemnon assassin\u00e9 par sa m\u00e8re Clytemnestre, et tuer elle-m\u00eame son fr\u00e8re Oreste. Le roi des Scythes, Thoas, ordonne que toute personne qui poserait le pied en Tauride soit mise \u00e0 mort, dans la crainte de l\u2019oracle qui lui a pr\u00e9dit qu\u2019il serait tu\u00e9 par un \u00e9tranger. Deux \u00e9trangers rejet\u00e9s par la temp\u00eate abordent alors en Tauride, et sont aussit\u00f4t condamn\u00e9s \u00e0 mort\u00a0: il s\u2019agit d\u2019Oreste et de Pylade. Les Eum\u00e9nides entourent Oreste et r\u00e9v\u00e8lent qu\u2019il a tu\u00e9 sa m\u00e8re Clytemnestre. Faits prisonniers, Iphig\u00e9nie vient \u00e0 leur rencontre, et d\u00e9clare qu\u2019elle peut sauver l\u2019un des deux. Elle d\u00e9signe Pylade, pour qu\u2019il puisse porter un message \u00e0 sa s\u0153ur Electre, mais celui-ci choisit de rester, et implore les dieux de l\u2019aider \u00e0 sauver Oreste. Au moment o\u00f9 Iphig\u00e9nie va sacrifier Oreste, elle reconna\u00eet son fr\u00e8re, et le prend dans ses bras. Pylade, qui s\u2019\u00e9tait enfui, revient \u00e0 la t\u00eate d\u2019une troupe de Grecs pour mettre \u00e0 mort Thoas. La d\u00e9esse Diane pardonne \u00e0 Oreste le meurtre de sa m\u00e8re et l\u2019invite \u00e0 retourner \u00e0 Myc\u00e8nes pour prendre la place d\u2019Agamemnon sur le tr\u00f4ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous ne parlerons pas de la musique de Gluck \u2013 qui n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 ce soir de toute fa\u00e7on \u2013 mais celle que nous pouvons entendre para\u00eet sans fulgurance, sans force \u00e9motionnelle notoire, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9loge r\u00e9p\u00e9t\u00e9e que les critiques font de cet op\u00e9ra depuis sa cr\u00e9ation. Et si nous parlons des \u00ab\u00a0grands airs\u00a0\u00bb qui font le succ\u00e8s et la notori\u00e9t\u00e9 de la pi\u00e8ce, ils ne sont pas frappants car ils se d\u00e9marquent finalement peu\u00a0: est-ce \u00e0 Gluck qu\u2019il faut le reprocher, ou au metteur en sc\u00e8ne de ce spectacle\u00a0? Les interpr\u00e8tes donnent une performance sans accrocs, bien que les voix n\u2019aient aucune originalit\u00e9 de timbre (rien qui caract\u00e9rise les personnages tant les voix d\u2019hommes et de femmes se ressemblent entre elles). Nous mentionnerons en particulier Thoas, assis sur le tr\u00f4ne que repr\u00e9sente son fauteuil roulant, qui fait impression en d\u00e9pit de cela par une voix \u00e9paisse et puissante. Il n\u2019appara\u00eet pas plus de deux fois, mais sa pr\u00e9sence grave et sinistre en fait des moments d\u2019attention soutenue\u00a0: on l\u2019\u00e9coute parler en l\u2019entendant chanter. C\u2019est paradoxalement le personnage qui effectue le plus de mouvements en commandant son fauteuil, tandis qu\u2019on attendrait plut\u00f4t une pr\u00e9sence immobile pour mieux asseoir son aplomb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Portons un regard sur l\u2019apparence de la sc\u00e8ne, dans l\u2019invention de ses d\u00e9cors. La posture est originale pour le cade principal\u00a0: un hangar en briques, color\u00e9 d\u2019un graffiti, qui abrite un semblant d\u2019h\u00f4pital ou de maison de retraite, lequel est envahi de lits o\u00f9 se pr\u00e9lassent les vieilles Eum\u00e9nides (les d\u00e9esses infernales). Mais le grand d\u00e9fi de cette mise en sc\u00e8ne tient certainement \u00e0 l\u2019immense cage de verre (ou de plexiglas) \u2013 tellement grande que ses parois vibrent en agitant les reflets de la lumi\u00e8re \u2013 qui s\u00e9pare l\u2019h\u00f4pital de l\u2019avant de la sc\u00e8ne, et qui sert de prison \u00e0 Oreste et Pylade. Sa transparence vient ajouter \u00e0 son esth\u00e9tique une consistance figurative saisissante, car elle laisse voir dans une semi-obscurit\u00e9 le monde du mouroir hant\u00e9 par les Eum\u00e9nides, qui circulent en continu derri\u00e8re Oreste et Pylade, en repr\u00e9sentant l\u2019enfer comme un reflet mena\u00e7ant de leur malheur. C\u2019est aussi l\u2019espace de la Tauride, le royaume o\u00f9 ils ont abord\u00e9, qui s\u2019\u00e9tend au-del\u00e0 de leur prison, et d\u2019o\u00f9 arrive Iphig\u00e9nie lorsqu\u2019elle traverse la cage pour visiter les prisonniers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, malgr\u00e9 les atours grandioses de l\u2019op\u00e9ra de Gluck, avant tout par les enjeux \u00e9lev\u00e9s que pose la trag\u00e9die, nous ne pouvons appr\u00e9cier le parti pris de la mise en sc\u00e8ne sans un peu de d\u00e9prime. Bien s\u00fbr, la trag\u00e9die est sinistre, affreuse dans ses fondements, mais ce n\u2019est pas aux ressorts tragiques que renvoie cette mise en sc\u00e8ne, c\u2019est \u00e0 une sombre et triste d\u00e9r\u00e9liction. C\u2019est surtout le cas dans la premi\u00e8re partie de l\u2019op\u00e9ra, qui se d\u00e9roule dans le hangar, avec les lits d\u2019h\u00f4pital occup\u00e9s par des vieillardes, qui d\u00e9ambulent sans but et sans chanter dans l\u2019espace du mouroir. Une dizaine de ventilateurs descendant du plafond am\u00e8nent, par un mouvement lent et continu des h\u00e9lices, un sentiment de langueur, ainsi qu\u2019une saturation visuelle qui peut devenir irritante car elle obs\u00e8de l\u2019\u0153il du spectateur. L\u2019espace de la grande cage de verre, \u00e0 partir de l\u2019acte II, est mieux pens\u00e9. Inond\u00e9 d\u2019une lumi\u00e8re chaude, parfois rouge, il plus dynamique malgr\u00e9 sa froideur car il se d\u00e9construit et se reconstruit selon le besoin des sc\u00e8nes, en d\u00e9pla\u00e7ant avec lui les emplacements des entr\u00e9es, car les parois mobiles ont des portes. Mais l\u2019ensemble de la mise en sc\u00e8ne se montre tr\u00e8s avare de lumi\u00e8re, et donne \u00e0 l\u2019op\u00e9ra une p\u00e2leur et une obscurit\u00e9 tr\u00e8s oppressantes. Le cadre ouvert des rivages de la Tauride et du bois sacr\u00e9, propos\u00e9s par la trag\u00e9die initiale, finit par nous manquer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous ajouterons enfin que cette mise en sc\u00e8ne a le d\u00e9faut d\u2019\u00eatre tr\u00e8s statique. En effet, le texte n\u2019invite pas sp\u00e9cialement \u00e0 un mouvement des acteurs quand il s\u2019agit de soliloques ou encore d\u2019implorations aux dieux. Mais le regard du spectateur est pris d\u2019un ennui croissant \u00e0 voir les personnages tomber \u00e0 genoux, puis sur le ventre, puis de nouveau \u00e0 genoux, sans espoir de se relever avant de sortir de sc\u00e8ne. Plus que les d\u00e9cors, qui ancrent en eux-m\u00eames l\u2019op\u00e9ra dans une immobilit\u00e9 affirm\u00e9e \u00e0 cause du hangar rempli de malades alit\u00e9s, c\u2019est l\u2019espace de la sc\u00e8ne qui invite \u00e0 l\u2019occuper, il appelle \u00e0 la \u00ab\u00a0pr\u00e9sence lyrique\u00a0\u00bb\u00a0: face \u00e0 une sc\u00e8ne aussi gigantesque, le spectateur attend que l\u2019op\u00e9ra remplisse l\u2019espace de la trag\u00e9die. Mais autant dans la prison, plut\u00f4t spacieuse, que dans le hangar presque vide en dehors des lits et d\u2019un lavabo, les personnages ne font que s\u2019immobiliser dans le coin qui leur est allou\u00e9 pour d\u00e9biter leur morceau jusqu\u2019\u00e0 la sc\u00e8ne suivante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le succ\u00e8s souvent confirm\u00e9 de l\u2019op\u00e9ra de Gluck ne garantit donc pas la r\u00e9ussite de ses mises en sc\u00e8ne. Celle que nous offre Krzysztof Warlikowski a droit d\u2019\u00eatre salu\u00e9e, car le choix de repr\u00e9senter la Tauride dans une b\u00e2tisse nue qui contient un monde en d\u00e9p\u00e9rissement est une ambition l\u00e9gitime. Mais il semble que la r\u00e9alisation de cette esth\u00e9tique donne la pauvret\u00e9 et la mollesse comme <em>leitmotives <\/em>de l\u2019interpr\u00e9tation, ce qui tend \u00e0 stup\u00e9fier les personnages, \u00e0 la fois dans leur pr\u00e9sence sc\u00e9nique, mais aussi dans l\u2019intensit\u00e9 de leur performance vocale, qui coupe l\u2019\u00e9lan de l\u2019\u00e9motion, dont est pourtant bien capable l\u2019\u0153uvre de Gluck.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le trailer du spectacle donne un petit \u00e9ventail d\u2019extraits qui, d\u2019apr\u00e8s nous, peut tr\u00e8s bien rendre compte des quelques \u00e9l\u00e9ments que nous avons expos\u00e9s ici.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Alexandre Michaud<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout le monde conna\u00eet l&rsquo;histoire d&rsquo;Iphig\u00e9nie tout en l&rsquo;ayant oubli\u00e9e. Rappelez-vous : lors de la guerre de Troie, Agamemnon, chef des Grecs, demande \u00e0 l&rsquo;oracle comment apaiser la col\u00e8re des Dieux qui les emp\u00eachent de naviguer en d\u00e9cha\u00eenant les mers. La r\u00e9ponse : sacrifier sa fille, Iphig\u00e9nie. Sous la pression, Agamemnon accepte. Mais au dernier moment, Art\u00e9mis remplace Iphig\u00e9nie par une biche et fait d&rsquo;elle la pr\u00eatresse de son temple en Tauride. Iphig\u00e9nie a alors pour devoir de sacrifier tous les \u00e9trangers qui y abordent. Un jour, c&rsquo;est cependant Oreste qui accoste, apr\u00e8s avoir tu\u00e9 leur m\u00e8re Clytemnestre pour venger le meurtre de leur p\u00e8re Agamemnon, lui-m\u00eame assassin\u00e9 par Clytemnestre pour venger le sacrifice d&rsquo;Iphig\u00e9nie. Tout semble alors pr\u00e9destiner cette derni\u00e8re \u00e0 devoir tuer tragiquement son fr\u00e8re \u00e0 son tour\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici l&rsquo;histoire tragique au c\u0153ur de l&rsquo;op\u00e9ra <em>Iphig\u00e9nie en Tauride <\/em>de Christoph Willibald Gluck, en repr\u00e9sentation du 2 au 25 d\u00e9cembre 2016 \u00e0 l&rsquo;Op\u00e9ra de Paris, au Palais Garnier. Bertrand de Billy Warlikowski est \u00e0 la direction musicale, tandis que Krzysztof Warlikowski signe la mise en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette derni\u00e8re avait d&rsquo;ailleurs fait grand bruit il y a dix ans auparavant et le moins qu&rsquo;on puisse dire, c&rsquo;est qu&rsquo;elle est en effet \u00e9tonnante. D\u00e8s le d\u00e9but, nous sommes litt\u00e9ralement mis face \u00e0 un immense miroir sans tain (qui permet donc de voir sans \u00eatre vu), qui servira, comme nous le comprendrons rapidement, de rideau comme de d\u00e9cor. Lorsqu&rsquo;il se l\u00e8ve, nous est alors d\u00e9voil\u00e9 le plateau, un d\u00e9cor de maison de retraite, mi-luxueux avec ses rang\u00e9es de lits et de lavabos, mi-entrep\u00f4t par ses rideaux de fer et ses h\u00e9lices tournoyant au plafond. Mais ce qui clouera le spectateur \u00e0 son si\u00e8ge, c&rsquo;est effectivement ce choix assez audacieux de montrer le meurtre de certains personnages, exploitant ing\u00e9nieusement vid\u00e9os diffus\u00e9es sur \u00e9cran comme apparition au balcon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette mise en sc\u00e8ne n&rsquo;aurait cependant pas la m\u00eame intensit\u00e9 sans la performance de ses chanteurs comme celle de ses acteurs. V\u00e9ronique Gens, dans le r\u00f4le d&rsquo;Iphig\u00e9nie, est vraiment \u00e9poustouflante dans ses tourments, tandis qu&rsquo;\u00c9tienne Dupuis (Oreste) et Stanislas de Barbeyrac (Pylade, l&rsquo;ami d&rsquo;Oreste qui \u00e9choue avec lui sur l&rsquo;\u00eele de Tauride) montrent toute l&rsquo;\u00e9tendue de leur dilemme face \u00e0 la seule solution que peut leur proposer Iphig\u00e9nie : pour survivre, l&rsquo;un d&rsquo;eux devra forc\u00e9ment mourir. L&rsquo;orchestre et les ch\u0153urs \u00e9taient \u00e9galement excellents, redoublant de talent pour rendre la violence d&rsquo;une dispute ou la tristesse d&rsquo;adieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On regrettera seulement que la premi\u00e8re partie soit un peu longue \u00e0 installer les diff\u00e9rents enjeux et \u00e0 d\u00e9ployer ses personnages. Mais trag\u00e9die oblige, c&rsquo;est bien \u00e9videmment pour accentuer l&rsquo;effet de son d\u00e9nouement, et lorsque le miroir\/rideau tombe, on se rend compte que c&rsquo;est r\u00e9ussi.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Tiffany Moua<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Iphig\u00e9nie en Tauride<\/em> est probablement un des op\u00e9ras les plus repr\u00e9sentatifs du classicisme et un des plus c\u00e9l\u00e8bres du compositeur allemand Christoph Willibald Gluck. D\u2019apr\u00e8s un libretto du dramaturge fran\u00e7ais Nicolas-Fran\u00e7ois Guillard, il sera mis en sc\u00e8ne pour la premi\u00e8re fois le 18 mai 1779 \u00e0 Paris, la m\u00eame ann\u00e9e de la premi\u00e8re parution de la pi\u00e8ce homonyme de Johann Wolfgang von Goethe.\u00a0 L\u2019histoire se d\u00e9roule quelques ann\u00e9es apr\u00e8s la Guerre de Troie dans la ville de Tauride, le roi Thoas vient d\u2019\u00eatre annonc\u00e9 par l\u2019oracle qu\u2019il sera tu\u00e9 par un \u00e9tranger et il ordonne faire sacrifier toute personne non-autochtone qui entrera dans la ville. Deux myc\u00e9niens, Oreste et Pylade, arrivent \u00e0 Tauride cherchant refuge, le premier vient de venger l\u2019assassinat de son p\u00e8re Agamemnon tuant sa m\u00e8re Clytemnestre, les deux seront condamn\u00e9s \u00e0 mort \u00e0 leur arriv\u00e9e. Iphig\u00e9nie, s\u0153ur d\u2019Oreste (m\u00eame si elle le reconna\u00eet pas dans un d\u00e9but) et pr\u00eatresse de Diane \u00e0 Tauride, afflig\u00e9 apr\u00e8s avoir appris par un cauchemar la mort de son p\u00e8re et de sa m\u00e8re et le chagrin de sa s\u0153ur Electre essayera sauver un des deux \u00e9trangers, en l\u2019envoyant chercher celle-ci \u00e0 Myc\u00e8nes. L\u2019Op\u00e9ra National de Paris accueille cette production du metteur en sc\u00e8ne polonais Krzysztof Warlikowski dans le Palais Garnier avec les voix V\u00e9ronique Gens, \u00c9tienne Dupuis et Stanislas de Barbeyrac accompagn\u00e9s par le Ch\u0153ur et L\u2019Orchestre de l\u2019Op\u00e9ra National sous la direction de Bertrand de Billy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Warlikowski va mettre en sc\u00e8ne ce spectacle dans un espace postindustriel contemporain, l\u2019ensemble de la repr\u00e9sentation se d\u00e9roule dans cet espace, respectant une certaine unit\u00e9 dans la norme aristot\u00e9licienne. Cependant, cette apparence classique va rapidement \u00eatre cass\u00e9e par le metteur en sc\u00e8ne polonais\u00a0; au style s\u00e9v\u00e8re et sym\u00e9trique initial il va opposer une conception path\u00e9tique et tr\u00e8s baroquis\u00e9e de l\u2019\u0153uvre qui va impr\u00e9gner cette vision d\u00e9cadente tr\u00e8s caract\u00e9ristique de Krzysztof Warlikowski.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par ailleurs, les d\u00e9cors et les costumes port\u00e9s par les personnages sont envelopp\u00e9s par une esth\u00e9tique <em>kitsch,<\/em> ceci li\u00e9 \u00e0 une illumination tr\u00e8s color\u00e9e contribue de forme magistrale \u00e0 renforcer cette id\u00e9e de s\u00e9nescence et de chute de l\u2019id\u00e9al de civilisation. L\u2019incorporation de miroirs orient\u00e9s vers le publique, est un des \u00e9l\u00e9ments symboliquement les plus remarquables de cette production, le metteur en sc\u00e8ne veut interpeller le spectateur, il veut qu\u2019il se voit refl\u00e9t\u00e9 dans ce tableau plein de tourments, de faiblesses et de vices.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Warlikowski va mettre en sc\u00e8ne des personnages tourment\u00e9s par le pouvoir, par les remords, par l\u2019approche de la mort (mise en \u00e9vidence par une pr\u00e9sence \u00e9norme de figurantes vieux) et par le manque de rep\u00e8res. Ces \u00e9motions vont \u00eatre transmises d\u2019une forme g\u00e9niale \u00e0 travers une gestualit\u00e9 hyperbolique, path\u00e9tique qui soulignera les diff\u00e9rentes expressions d\u2019effroi, d\u2019amour, de chagrin et parfois m\u00eame de convoitise. Comme dans sa trajectoire ant\u00e9rieure Krzysztof Warlikowski va reprendre cette id\u00e9e shakespearienne de th\u00e9\u00e2tre comme miroir dans lequel on se voit refl\u00e9t\u00e9 et va essayer (situant l\u2019op\u00e9ra dans notre \u00e9poque) de nous donner des outils pour r\u00e9fl\u00e9chir sur notre condition et notre place dans la soci\u00e9t\u00e9 dans un moment de d\u00e9cadence et de perte de rep\u00e8res.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Antonio Rodriquez Cruz<\/h6>\n<pre>Photo : Guergana Damianova<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Op\u00e9ra | Op\u00e9ra national de Paris | En savoir plus Il est 20h lorsque je monte les marches de l&rsquo;op\u00e9ra Garnier le jeudi 15 D\u00e9cembre pour assister \u00e0 la repr\u00e9sentation d&rsquo;Iphig\u00e9nie en Tauride. 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