{"id":9346,"date":"2017-05-17T20:00:54","date_gmt":"2017-05-17T18:00:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=9346"},"modified":"2017-05-17T20:00:54","modified_gmt":"2017-05-17T18:00:54","slug":"pays-de-nod","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=9346","title":{"rendered":"Le pays de Nod"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | La Villette &#8211; Grande Halle | <a href=\"https:\/\/lavillette.com\/evenement\/fc-bergman\/\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<h3 class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">Qu\u2019est-ce que \u00ab\u00a0raconter une histoire\u00a0?\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\"><i>Het Land Nod<\/i> ou <i>Le Pays de Nod, <\/i>cr\u00e9ation de la compagnie belge FC Bergman, fait partie de ces le\u00e7ons de po\u00e9tique, de beaut\u00e9 et d\u2019humanit\u00e9 qui pars\u00e8ment le monde de l\u2019art. On assiste tout d\u2019abord \u00e0 cette reconstitution en temps r\u00e9el, en murs r\u00e9els de la salle de mus\u00e9e Rubens \u00e0 Anvers. Dans ce pays de Nod, cette terre de Ca\u00efn, d\u2019exil, \u00e9tymologiquement d\u2019\u00ab\u00a0errance\u00a0\u00bb, on rencontre des touristes chinois, un homme porteur de sa condition tragique, une Th\u00e9r\u00e8se en extase perp\u00e9tuel. La salle de mus\u00e9e devient vectrice de milliers de fils narratifs\u00a0: \u00e0 la fois refuge d\u2019hommes perdus, terre de cow-boys ou m\u00eame tout simplement v\u00e9ritable mus\u00e9e dans lequel les conservateurs doivent faire face \u00e0 ces histoires aussi burlesques les unes que les autres.<i><\/i><\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\"><i>Le Pays de Nod <\/i>est le lieu rafra\u00eechissant d\u2019une pantomime du rire. Le silence de la salle, des com\u00e9diens, donne \u00e0 voir des situations comiques o\u00f9 rien ne s\u2019explique, on court, on fuit, on tente, on danse. Rien ne se dit mais tout se pense. A la Grande Halle de la Villette, dans cette nouvelle salle Rubens, on rit de ces gardiens face aux multiples et exotiques visiteurs, on rit de ce conservateur confront\u00e9 \u00e0 des portes trop petites pour faire sortir une toile reconstitu\u00e9e d\u2019une crucifixion du Christ. Personnage clownesque, il est celui qui m\u00e8ne chaque \u00e9pisode \u00e0 sa fin\u00a0; le fil rouge de la narration.<i><\/i><\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">C\u2019est ainsi que FC Bergman nous apprend comment raconter une histoire\u00a0: tous les \u00e9l\u00e9ments, tous les univers se rassemblent autour de ce fil, autour de ce Christ crucifi\u00e9. Nous traversons alors aussi bien le Louvre du film <i>Bande \u00e0 part <\/i>de Godard, les bombardements de 1944, les camps de r\u00e9fugi\u00e9s, ceux de Sarajevo, ceux d\u2019aujourd\u2019hui, ou m\u00eame, un nouveau Christ portant sa croix.<i><\/i><\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">La terre de Nod, c\u2019est finalement aussi cette terre de po\u00e9sie, cette terre d\u2019errance o\u00f9 s\u2019accumulent feuilles mortes, sable et sang. C\u2019est la terre dans laquelle il pleut dans les mus\u00e9es et des jupes des femmes. C\u2019est la terre o\u00f9 les personnages sortent des tableaux et se contemplent. C\u2019est cette terre des \u00e9pop\u00e9es o\u00f9 le monde moderne, vid\u00e9 de tout sens \u00e9pique, se confronte \u00e0 son Histoire propre.<i><\/i><\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">Si <i>l\u2019Evangile selon Saint-Matthieu <\/i>dit \u00ab\u00a0 Entrez par la porte \u00e9troite\u00a0; car large est la porte, et spacieux le chemin qui m\u00e8ne \u00e0 la perdition\u00a0\u00bb, le <i>Pays de Nod <\/i>nous propose tout simplement d\u2019\u00e9largir la porte, et malgr\u00e9 l\u2019espace suivre le fil d\u2019Arianne de ce Christ crucifi\u00e9\u00a0: d\u2019\u00e9couter simplement la beaut\u00e9 d\u2019une histoire absolument moderne, la n\u00f4tre.<i><\/i><\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Tristan Gauberti<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque les membres du collectif FC Bergman apprennent que le Mus\u00e9e d\u2019Anvers va fermer ses portes pour r\u00e9novation, ils se lancent dans un projet extraordinaire. Ils d\u00e9cident de reconstituer la salle Rubens pour y monter une nouvelle pi\u00e8ce. Leur volont\u00e9 de d\u00e9passer les limites du d\u00e9cor et de la mise en sc\u00e8ne les pousse \u00e0 cr\u00e9er<em> Le Pays de Nod<\/em>, une \u0153uvre d\u00e9mesur\u00e9ment originale, absurde et po\u00e9tique. Apr\u00e8s un immense succ\u00e8s au Festival d\u2019Avignon, ils investissent la Grande Halle de la Villette et y plantent les quatre murs de leur mus\u00e9e \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Les six membres du collectif FC Bergman se sont rencontr\u00e9s lors de leurs \u00e9tudes et ensemble, ils sont partis en qu\u00eate d\u2019un th\u00e9\u00e2tre sans limite, o\u00f9 tout semble possible et o\u00f9 les contraintes techniques doivent \u00eatre surmont\u00e9es par la puissance du r\u00eave. Les fondateurs du collectif, qui sont \u00e9galement les com\u00e9diens de la pi\u00e8ce, incarnent des personnages singuliers et attachants. Ils ne parlent quasiment jamais, on les \u00e9tend simplement marmonner dans une langue incompr\u00e9hensible&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout commence par un d\u00e9m\u00e9nagement. Les tableaux de la salle Rubens doivent \u00eatre d\u00e9croch\u00e9s puis transport\u00e9s hors du mus\u00e9e. Mais quand vient le tour du <em>Coup de lance, <\/em>l\u2019ing\u00e9nieur constate l\u2019incompatibilit\u00e9 entre la taille colossale de la toile et celle de la porte. Le pauvre homme est d\u00e9pit\u00e9. Tout au long du spectacle, il s\u2019acharnera \u00e0 trouver un moyen pour sortir l\u2019\u0153uvre de la salle, avec plus ou moins de d\u00e9licatesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autour de cette intrigue principale, de myst\u00e9rieux personnages apparaissent sur sc\u00e8ne. Un homme, tremp\u00e9 par la pluie, vient se d\u00e9shabiller et s\u2019asseoir contre un mur. Une jeune femme s\u2019extasie devant le dernier tableau, s\u2019urine dessus puis s\u2019\u00e9vanouit. Un autre personnage, \u00e9quip\u00e9 d\u2019un audioguide, couvre son visage de la peinture encore fra\u00eeche qu\u2019il d\u00e9couvre sur la toile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La salle du mus\u00e9e devient \u00e0 la fois un lieu d\u2019introspection, de rencontres et d\u2019histoire. Les personnages qui viennent s\u2019y r\u00e9fugier pensent y trouver un peu de repos et de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, mais ils ne font qu\u2019apporter avec eux le chaos de l\u2019ext\u00e9rieur. Ils se rencontrent, se battent, s\u2019aiment et courent\u00a0 \u00e0 perdre haleine. Seul le Christ, fig\u00e9 sur l\u2019immense toile de Rubens, demeure impassible. Face \u00e0 lui, les gens meurent, le d\u00e9cor s\u2019\u00e9croule et la guerre explose dehors. Mais l\u2019art r\u00e9siste \u00e0 tout et il y aura toujours des hommes comme ce brave ing\u00e9nieur pour le pr\u00e9server\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le Pays de Nod<\/em> est une pi\u00e8ce extraordinaire qui brave les contraintes techniques de la sc\u00e8ne et qui s\u2019affranchit du texte pour se concentrer sur le langage du corps et la communication par les \u00e9motions. On rit beaucoup par moments, on s\u2019\u00e9meut surtout devant toute la po\u00e9sie et toute l\u2019\u00e9nergie qui se d\u00e9gage de la performance des com\u00e9diens. L\u2019absurdit\u00e9 des situations prend tout son sens \u00e0 travers les m\u00e9taphores visuelles. Les images parlent d\u2019elles-m\u00eame et le texte n\u2019aurait m\u00eame pas sa place dans une \u0153uvre belle et pure comme celle-ci.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Ga\u00eblle Hubert<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Venez voyager au pays de Nod, pays coup\u00e9 du monde, o\u00f9 le luxe, le calme et la volupt\u00e9 sont toujours disponibles pour qui est capable de les d\u00e9celer. Le collectif FC Bergman vous convie au mus\u00e9e. Il faut se figurer une salle immense, une salle de mus\u00e9e d&rsquo;un style classique, de la forme des \u00e9difices gr\u00e9co-romains. Le d\u00e9cor est pos\u00e9, nous sommes d\u00e9j\u00e0, spectateurs, comme \u00e9cras\u00e9s par le poids du temps, par la majest\u00e9 de la culture. Nous sommes entr\u00e9s dans l&rsquo;antique demeure de l&rsquo;art, dans son espace prot\u00e9g\u00e9 o\u00f9 le vieux parquet craque sous les pas des curieux. Mais ici, nul visiteur : un homme lustre le parquet consciencieusement, tandis que des techniciens s&rsquo;occupent de d\u00e9barrasser la salle des tableaux d\u00e9j\u00e0 emball\u00e9s, d\u00e9j\u00e0 inaccessibles. <em>Le pays de Nod<\/em> est d\u00e9sert ; est-il malade ? Se meurt-il ? Seul reste accroch\u00e9 sur notre gauche un grand tableau de Rubens, <em>Le Coup de lance<\/em>, figurant la crucifixion : on tente bien de s&rsquo;en d\u00e9faire, les techniciens le font descendre, mais le conservateur du mus\u00e9e ne peut s&rsquo;y r\u00e9soudre, et le tableau reprend sa place. Le Christ vivra sa passion jusqu&rsquo;au bout, sa figure fera \u00e9cho \u00e0 la souffrance que va subir la salle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le spectacle ne pr\u00e9sente pas vraiment de trame, pas vraiment d&rsquo;histoire, si ce n&rsquo;est la vie de cette salle de mus\u00e9e. Elle est un personnage \u00e0 part enti\u00e8re, devient presque une figure humaine. Ce que peut raconter la pi\u00e8ce, c&rsquo;est la passion de cette derni\u00e8re forteresse contre le monde ext\u00e9rieur, ce sont les souffrances que va subir ce lieu de refuge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On entend la pluie, un personnage entre, tremp\u00e9 jusqu&rsquo;aux os, se d\u00e9shabille enti\u00e8rement. Un des deux gardiens entre \u00e0 sa suite, regarde avec \u00e9tonnement ce corps nu, inhabituel dans un tel endroit, puis se saisit des v\u00eatements de l&rsquo;homme et sort. Une femme entre, elle aussi tremp\u00e9e. Les deux personnages se cherchent dans une danse \u00e9trange qui fait le tour de la pi\u00e8ce pour se terminer sur le sol. La femme semble \u00e9vanouie, les deux corps se touchent, la violence est absente mais je ne sais s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une histoire d&rsquo;amour ou d&rsquo;un viol transfigur\u00e9 par la po\u00e9sie<strong>.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nul ne parle, au pays de Nod, s\u00fbrement parce que la langue de l&rsquo;art se passe de mots. On crie, on g\u00e9mit mais on ne parle pas. Ici, les deux gardiens ne gardent rien, ils sont impuissants \u00e0 d\u00e9fendre la salle. Certaines sc\u00e8nes sont tr\u00e8s dr\u00f4les, on retrouve un peu le burlesque des ann\u00e9es 30, un comique \u00e0 la Chaplin, mais aussi une grande tentation de l&rsquo;absurde. Un gardien mime le pas d&rsquo;un patineur artistique en glissant sur le parquet, on est surpris, on rit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les saisons passent, figur\u00e9es par un personnage v\u00eatu en majordome, qui vient au centre de la pi\u00e8ce d\u00e9poser tour \u00e0 tour des feuilles mortes, de la neige, une fleur sur la musique du printemps de Vivaldi. En \u00e9t\u00e9, il se permet m\u00eame les lunettes de soleil, un petit cocktail \u00e0 la main.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0n nouveau visiteur arrive, le duo devient trio. Le spectacle se fait alors hommage au film de Godard, <em>Bande \u00e0 part<\/em>. \u00ab\u00a0Frantz avait lu dans France-Soir qu&rsquo;un Am\u00e9ricain avait mis 9 minutes 45 secondes pour visiter le mus\u00e9e du Louvre. Ils d\u00e9cid\u00e8rent de faire mieux\u00a0\u00bb. Au son de cette litanie, les trois comp\u00e8res courent en riant, \u00e9chappant aux gardiens du mus\u00e9e. On d\u00e9c\u00e8le une critique de cette envie contemporaine de s&rsquo;approprier l&rsquo;art, tout de suite, le plus vite possible, avec violence. D&rsquo;aller dans un mus\u00e9e pour avoir l&rsquo;impression d&rsquo;avoir accompli son devoir, le selfie faisant foi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Passion de la salle se poursuit, un personnage veut absolument sa mort : il tente de scier le tableau, parvient \u00e0 faire exploser une bombe. Qui est-il ? Quelles sont ses raisons ? On ne sait rien, mais on est happ\u00e9 par ce d\u00e9roulement frisant l&rsquo;absurde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les rep\u00e8res sont invers\u00e9s : on recouvre le sol de ce qui semble \u00eatre des serviettes de plage, mais les personnages, \u00e0 plat ventre, miment une nage, leurs mouvements synchronis\u00e9s. Ce n&rsquo;est plus la plage, mais d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;oc\u00e9an, et les serviettes sont ensuite aspir\u00e9es dans le coin droit de la pi\u00e8ce, comme par un siphon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rien n&rsquo;est clair, tout est po\u00e9sie. Le spectacle est un m\u00e9lange d&rsquo;images statiques, de danse, de musique, tous les arts paraissent puis disparaissent : c&rsquo;est un bel hommage rendu par le spectacle vivant \u00e0 un art qui, m\u00eame sans parole, vit lui aussi, est la proie du temps, vieillit et meurt mais parvient ainsi v\u00e9ritablement \u00e0 figurer l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Marl\u00e8ne Lafont<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;id\u00e9e du spectacle, c&rsquo;est, \u00e0 l&rsquo;origine, un lieu. La salle Peter Paul Rubens du Mus\u00e9e des Beaux-Arts d&rsquo;Anvers, au d\u00e9but d&rsquo;un chantier de r\u00e9novation, alors qu&rsquo;il ne restait qu&rsquo;un tableau, \u00ab\u00a0Le coup de lance\u00a0\u00bb, trop grand pour \u00eatre sorti par les portes \u00e9troites. Comme il \u00e9tait impossible de jouer dans la salle elle-m\u00eame, il a fallu la reconstruire. Gr\u00e2ce \u00e0 la copie, nous entrons dans ce b\u00e2timent \u00e9trange et fascinant, situ\u00e9 quelque part hors du temps, m\u00eame en arrivant par le m\u00e9tro porte de Pantin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La sc\u00e9nographie est donc \u00e9poustouflante et repr\u00e9sente \u00e0 mon avis la plus grande r\u00e9ussite du spectacle. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une salle de mus\u00e9e aux murs tr\u00e8s hauts qui entourent l&rsquo;ensemble du public, mais d\u00e9nud\u00e9s, en cours de destruction, ouverts sur trois portes. Au plafond, des n\u00e9ons font tomber une lumi\u00e8re crue sur le parquet terni. Sur le mur gauche, le fameux tableau de Rubens exhibe le corps du Christ au moment de la crucifixion. L&rsquo;atmosph\u00e8re est apocalyptique et sereine, grandiose et pr\u00e9caire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutefois, le reste du spectacle se repose un peu sur l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 de cette sc\u00e9nographie et ne propose pas de direction convaincante. On m&rsquo;objectera que c&rsquo;est cela le principe du \u00ab\u00a0th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;atmosph\u00e8re\u00a0\u00bb ici revendiqu\u00e9, sans parole et sans intrigue. Les com\u00e9diens croient certes \u00e0 leur personnage (quelques derniers visiteurs distraits, des gardiens incr\u00e9dules devant l&rsquo;ind\u00e9cence de certains comportements, et le conservateur, charg\u00e9 de faire \u00e9vacuer la derni\u00e8re \u0153uvre), mais leurs gesticulations chor\u00e9graphi\u00e9es peinent \u00e0 trouver un rythme v\u00e9ritablement dynamique et expressif. Les sc\u00e9nettes s&rsquo;inspirent de la pantomime, jouant sur le comique de situation et de caract\u00e8re. Mais ce d\u00e9calage n&rsquo;apporte pas suffisamment de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 \u00e0 une trag\u00e9die dont le sens \u00e9chappe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le collectif FC Bergman pr\u00e9tend cr\u00e9er des pi\u00e8ces qui s&rsquo;inspirent de l&rsquo;actualit\u00e9, mais refusent le parti-pris et aspirent \u00e0 demeurer ouvertes \u00e0 des interpr\u00e9tations vari\u00e9es. Malheureusement, \u00e0 force de laisser au spectateur une libert\u00e9 trop grande, celui-ci reste sur sa fin\u00a0; tout cela confine au non-sens \u2013 \u00e0 l&rsquo;absurde aussi bien qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;absence litt\u00e9rale de sens. La salle du mus\u00e9e, par exemple, est con\u00e7ue comme un refuge, un havre de paix qui subit les pressions de l&rsquo;ext\u00e9rieur mais r\u00e9siste. Plusieurs symboles convergent dans ce sens (une petite tente mont\u00e9e \u00e0 la fin, notamment). Les artistes affirment que la dimension religieuse est tr\u00e8s pr\u00e9sente dans leur r\u00e9flexion. Pourquoi, alors, accorder une importance aussi cruciale, dans l&rsquo;action, \u00e0 l&rsquo;\u00e9vacuation de ce Christ de Rubens hors de la salle\u00a0? J&rsquo;y ai vu, pour ma part, une m\u00e9taphore de la s\u00e9cularisation, impos\u00e9e par une volont\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e et destructrice, affront\u00e9e \u00e0 diff\u00e9rents obstacles\u00a0; et une obstination \u00e0 repousser Dieu hors des territoires o\u00f9 il r\u00e9gnait jadis (les mus\u00e9es \u00e9tant son dernier refuge \u2013 \u00e0 lui), rejetant du m\u00eame coup la beaut\u00e9, pour affirmer la toute-puissance de la d\u00e9vastation de toute chose par l&rsquo;indiff\u00e9rence humaine. L&rsquo;art n&rsquo;a plus rien \u00e0 vous dire\u00a0: tel est ce que j&rsquo;ai compris lorsque la lumi\u00e8re s&rsquo;est \u00e9teinte \u00e0 la fin du spectacle \u2013 tel n&rsquo;\u00e9tait pas, pourtant, l&rsquo;id\u00e9e des artistes (et tel n&rsquo;est pas non plus, je l&rsquo;esp\u00e8re, le dernier mot de la sc\u00e8ne contemporaine!).<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Justine Leret<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous entrons dans la salle de spectacle. D\u2019un coup, nous nous retrouvons plong\u00e9s au c\u0153ur d\u2019une institution culturelle, dans la salle Rubens du mus\u00e9e d\u2019Anvers. De spectateurs, nous passons au statut de visiteurs de mus\u00e9e. Pourtant, la salle est vide, \u00e0 l\u2019exception d\u2019un immense tableau toujours accroch\u00e9 sur un mur : <em>Le coup de Lance<\/em>. Elle est la seule \u0153uvre du grand peintre Flamand que les employ\u00e9s du mus\u00e9e ne parviennent pas \u00e0 faire sortir de la salle en travaux, car ses dimensions ne permettent pas son passage par la porte trop \u00e9troite de la salle. Comme une m\u00e9taphore fil\u00e9e de l\u2019absurdit\u00e9, le conservateur du mus\u00e9e s\u2019efforce, tout au long de la sc\u00e8ne, de trouver des solutions, plus folles les unes que les autres, pour \u00e9vacuer le tableau de la salle en travaux. La pi\u00e8ce, sans aucune parole, est comme le manifeste burlesque de l\u2019\u00e9tat actuel des mus\u00e9es, voire de leur disparition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le Pays de Nod<\/em> est le fruit de l\u2019imagination de FC Bergman. Ce collectif Flamand a un go\u00fbt certain pour les cr\u00e9ations au sein d\u2019espaces monumentaux, de pr\u00e9f\u00e9rence<em> in situ<\/em>. La pi\u00e8ce est une interrogation sur l\u2019institution culturelle en tant qu\u2019espace. Le mus\u00e9e est-il le lieu de l\u2019intemporel, coup\u00e9 du monde, sa r\u00e9alit\u00e9 et son actualit\u00e9 ? Le titre du spectacle lui-m\u00eame, <em>le Pays de Nod<\/em>, est une r\u00e9f\u00e9rence directe \u00e0 la bible. Il s\u2019agit du lieu o\u00f9 Ca\u00efn erre, sans but, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 exil\u00e9 pour avoir tu\u00e9 Abel, son fr\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pi\u00e8ce met en perspective une certaine philosophie des lieux, \u00e0 travers une sc\u00e9nographie extr\u00eamement imaginative, mouvante et \u00e9tonnante. La salle mus\u00e9ale, une fois presque vid\u00e9e de ses \u0153uvres, fait l\u2019objet de tentations et de d\u00e9rives de la part des visiteurs comme des employ\u00e9s de l\u2019institution. Une femme urine devant le majestueux tableau, tandis qu\u2019un homme nu, faux Christ d\u00e9chu, y erre, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. La salle de mus\u00e9e est un lieu de r\u00e9flexion, permettant de se cacher de la dure r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure. Mais d\u2019un coup, une explosion. Le lieu s\u2019ouvre \u00e0 un univers nouveau : la r\u00e9alit\u00e9. Un homme se fabrique un abri au sein de la salle, fait un feu dans un instinct de survie. Le lieu n\u2019est plus si s\u00fbr, l\u2019instabilit\u00e9 et la mis\u00e8re prennent le dessus. D\u2019une mani\u00e8re extr\u00eamement po\u00e9tique et sensible, le collectif fusionne l\u2019actualit\u00e9 \u00e0 l\u2019intemporel, pour un spectacle explosif.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">M\u00e9lanie Michou<\/h6>\n<pre>Photo : Kurt Van der Elst<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | La Villette &#8211; Grande Halle | En savoir plus Qu\u2019est-ce que \u00ab\u00a0raconter une histoire\u00a0?\u00a0\u00bb Het Land Nod ou Le Pays de Nod, cr\u00e9ation de la compagnie belge FC Bergman, fait partie de ces le\u00e7ons de po\u00e9tique, de beaut\u00e9 et d\u2019humanit\u00e9 qui pars\u00e8ment le [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":9265,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14,44,4],"tags":[],"class_list":["post-9346","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-archives","category-la-villette","category-theatre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9346","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9346"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9346\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9346"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9346"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9346"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}