{"id":9348,"date":"2017-05-18T20:00:25","date_gmt":"2017-05-18T18:00:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.culture-sorbonne.fr\/?p=9348"},"modified":"2017-05-18T20:00:25","modified_gmt":"2017-05-18T18:00:25","slug":"testament-de-marie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniques.sorbonne-universite.fr\/?p=9348","title":{"rendered":"Le testament de Marie"},"content":{"rendered":"<p>Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Od\u00e9on | <a href=\"http:\/\/www.theatre-odeon.eu\/fr\/2016-2017\/spectacles\/le-testament-de-marie\">En savoir plus<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">Le 18 mai 2017 \u00e9tait jou\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre Od\u00e9on une pi\u00e8ce intitul\u00e9e <i>Le testament de Marie<\/i>, mise en sc\u00e8ne par D. Warner et inspir\u00e9e d&rsquo;un roman de T\u00f3ib\u00edn. L&rsquo;actrice, D. Blanc, est de la Com\u00e9die fran\u00e7aise.<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">Une pi\u00e8ce surprenante par sa forme\u00a0: le d\u00e9cor \u00e9pur\u00e9 (des chaises, une table IKEA et une cruche) ne semble pas \u00eatre inspir\u00e9 de la vie ordinaire en Galil\u00e9e, il y a quelque deux mille ans. Une croix se dresse derri\u00e8re la sc\u00e8ne, mais elle ressemble \u00e0 un poteau \u00e9lectrique. L&rsquo;actrice est habill\u00e9e avec un jean et un blazer, elle porte des <i>boots<\/i>, elle fume.<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">Le but est probablement \u00ab\u00a0d\u2019actualiser\u00a0\u00bb la pi\u00e8ce en y pla\u00e7ant, sans subtilit\u00e9 aucune, des \u00e9l\u00e9ments de notre quotidien. Mais en la rendant contemporaine on la fixe dans le temps, et ainsi on la ringardise par anticipation. La souffrance d&rsquo;une m\u00e8re est intemporelle, ces ajouts sont donc inutiles.<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">Afin de donner \u00e0 l&rsquo;actrice l&rsquo;apparence de la<i>\u00a0Marie<\/i> de nos repr\u00e9sentations, un linge blanc se trouve pr\u00e8s d&rsquo;elle, dont elle se drape parfois.<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">Quant au fond, il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00e9voquer la vie, la mort et la r\u00e9surrection de J\u00e9sus-Christ vues par sa m\u00e8re, en \u00e9vacuant tout d\u00e9tail surnaturel. Marie ne croit pas aux miracles, doute fortement de la r\u00e9surrection de son fils, accuse les ap\u00f4tres de manipulation, et nie \u00eatre rest\u00e9e aupr\u00e8s de la croix.<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">Malgr\u00e9 une volont\u00e9 de fid\u00e9lit\u00e9 aux textes des \u00c9vangiles \u2013 il y a tout de m\u00eame quelques erreurs, par exemple la r\u00e9surrection de Lazare est assimil\u00e9e aux noces de Cana \u2013 toute transcendance dispara\u00eet pour laisser place \u00e0 la douleur d&rsquo;une m\u00e8re. Une douleur atroce, qui bouleverse v\u00e9ritablement en raison des remarquables qualit\u00e9s de D. Blanc, qui transporte son auditoire. Sa tessiture pr\u00e9sente un panel important de variation ce qui lui permet de changer de ton avec beaucoup de naturel, de jouer sur le cri sans jamais tomber dans le ridicule, de faire parler des personnages absents sans que sa sant\u00e9 mentale ne soit remise en question, de pr\u00e9senter une souffrance sinc\u00e8re sans sombrer dans l&rsquo;hubris.<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">Cette actrice d\u2019exception permet (paradoxalement, car ce n&rsquo;\u00e9tait certainement pas le but) de donner un nouveau relief aux \u00c9vangiles, les souffrances de Marie n&rsquo;\u00e9tant pas particuli\u00e8rement abord\u00e9es alors qu&rsquo;elles furent sans doute d\u00e9chirantes.<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">Le fil conducteur de cette pi\u00e8ce est le d\u00e9sarroi d&rsquo;une m\u00e8re aimante devant un \u00e9v\u00e9nement dont nul ne mesure l&rsquo;ampleur. S&rsquo;\u00e9tablit une confrontation entre le plan divin et la volont\u00e9 humaine, bien compr\u00e9hensible\u00a0: aucune une m\u00e8re ne voudrait voir mourir son fils. Mais J\u00e9sus n&rsquo;a-t-il pas dit \u00ab\u00a0Celui qui aime son p\u00e8re ou sa m\u00e8re plus que moi n&rsquo;est pas digne de moi\u00a0\u00bb\u00a0(Matt. 10:37) ?<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">Un \u00e9l\u00e9ment m&rsquo;a \u00e9tonn\u00e9\u00a0: Marie ajoute des d\u00e9tails cruels \u00e0 la Passion, d\u00e9j\u00e0 ignominieuse, de son fils. Elle \u00e9voque des traces de coup de fouet sur les chevilles ou nous apprend que la croix, trop lourde, serait tomb\u00e9e plusieurs fois avant d&rsquo;\u00eatre stabilis\u00e9e par les Romains. A ma connaissance, les cas \u00ab\u00a0d&rsquo;accroissement\u00a0\u00bb de la souffrance du Christ sont rarissimes, on en trouve des traces dans l&rsquo;art germain du XVe si\u00e8cle ; ou dans le retable d&rsquo;Isenheim\u00a0\u2013 des \u00e9pines de la couronne p\u00e9n\u00e8trent les \u00e9paules du Christ. \u00c9l\u00e9ment qui n&rsquo;appara\u00eet pas dans les \u00c9critures.<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">L&rsquo;incr\u00e9dulit\u00e9 et la folle douleur de Marie nous rappellent que la crucifixion est une folie. L&rsquo;incarnation aussi d&rsquo;ailleurs. Mais c&rsquo;est une folie d&rsquo;amour, que la Marie d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e ne comprend pas. La derni\u00e8re phrase\u00a0avant le tomber de rideau\u00a0? La mort atroce de J\u00e9sus\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c7a n&rsquo;en valait pas la peine\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\">Alors \u00e0 nous de nous en rendre digne.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Pierre-Hugues Barr\u00e9<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L&rsquo;\u00c9vangile selon sainte Marie.\u00a0\u00bb C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;aurait pu s&rsquo;appeler le texte de Colm T\u00f3ibin mis en sc\u00e8ne par Deborah Warner s&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait clos par la bonne nouvelle de la r\u00e9surrection de J\u00e9sus. Mais Marie ne f\u00eatera jamais le retour \u00e0 la maison de son fils d\u00e9cid\u00e9ment gu\u00e8re prodigue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0La metteuse en sc\u00e8ne donne \u00e0 la m\u00e8re la plus c\u00e9l\u00e8bre de l&rsquo;Histoire une actualit\u00e9 \u00e9tonnante, loin des repr\u00e9sentations traditionnelles doucereuses et sulpiciennes : jean trop grand, \u00e9paules vo\u00fbt\u00e9es, cigarette au bec, Marie est repr\u00e9sent\u00e9e dans toute la simplicit\u00e9 de la vie ordinaire au milieu d&rsquo;un d\u00e9cor modeste\u00a0: des chaises pliantes, une \u00e9ponge, des seaux, une \u00e9chelle. Elle raconte, affair\u00e9e \u00e0 son quotidien, les d\u00e9buts de la vie publique de celui qu&rsquo;elle a \u00e9lev\u00e9, l&rsquo;appel inconcevable d&rsquo;une bande de \u00ab\u00a0d\u00e9sax\u00e9s\u00a0\u00bb qui prennent sa suite, le genre d&rsquo;hommes \u00ab\u00a0incapables de regarder une femme dans les yeux ou qu&rsquo;on voit sourire tout seuls sans raison.\u00a0\u00bb Marie ne comprend pas\u00a0: son fils aurait pu devenir n&rsquo;importe quoi. Il \u00e9tait capable de traiter une femme comme son \u00e9gale. Il avait une gr\u00e2ce, savait se conduire, il \u00e9tait intelligent, et il a utilis\u00e9 toutes ces qualit\u00e9s magnifiques pour conduire une bande de d\u00e9sax\u00e9s d&rsquo;un endroit \u00e0 un autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est elle qui a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re spectatrice \u00e9bahie des miracles accomplis, invraisemblables. Le paralytique se l\u00e8ve. L&rsquo;eau est chang\u00e9e en vin. Lazare sort de terre. Tout cela est suspect. Le fils de Marie est montr\u00e9 du doigt, moqu\u00e9, puis embarqu\u00e9. Le d\u00e9sespoir la gagne lorsqu&rsquo;elle apprend le sort de son fils\u00a0: il sera clou\u00e9 sur la Croix. Fouett\u00e9, humili\u00e9, tortur\u00e9, c&rsquo;est un regard ensanglant\u00e9 qu&rsquo;elle croise pour la derni\u00e8re fois avant le d\u00e9part pour Golgotha. Ne laisse surtout pas ta douleur \u00e9clater, lui dit-on, car tu risquerais ta vie \u00e0 d\u00e9voiler que tu es sa m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le retour \u00e0 la vie de son fils n&rsquo;appara\u00eet que comme projection dans un r\u00eave de son d\u00e9sir profond, purement chim\u00e9rique. La r\u00e9alit\u00e9 s&rsquo;impose\u00a0: elle a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 le prot\u00e9ger, et tout son c\u0153ur de m\u00e8re souffre atrocement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dominique Blanc est seule sur sc\u00e8ne, mais on entend plusieurs voix, celle du cruel cousin Marc qui trahit, celle de la s\u0153ur de Lazare qui implore, celle de J\u00e9sus qui gu\u00e9rit, et surtout la voix d&rsquo;une maman assistant, impuissante, \u00e0 la torture et \u00e0 la mise \u00e0 mort de son fils bien-aim\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la salle, une chaise reste vide\u00a0: celle de celui qui \u00ab\u00a0ne reviendra pas\u00a0\u00bb et qui a \u00e9t\u00e9 crucifi\u00e9, pour un monde \u00ab\u00a0qui n&rsquo;en valait pas la peine\u00a0\u00bb. Marie est endeuill\u00e9e. Elle a la profondeur, la gravit\u00e9 et la force de ces femmes qui ont travers\u00e9 les pires \u00e9preuves. Dominique Blanc, sublime, parvient \u00e0 transmettre au public toute l&rsquo;\u00e9motion d&rsquo;une mater dolorosa occidentale et contemporaine.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Esther Bry<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">On a pas l&rsquo;habitude d&rsquo;entendre parler Marie, cette sainte d\u00e9vou\u00e9e, cette ic\u00f4ne silencieuse, repr\u00e9sent\u00e9e en g\u00e9n\u00e9ral la t\u00eate voil\u00e9e, les yeux clos, les mains jointes. Colm T\u00f3ib\u00edn, romancier irlandais, a eu envie de donner la parole \u00e0 cette m\u00e8re mythique, et elle nous parle en effet, \u00e0 tous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors que les spectateurs, un peu remu\u00e9s par la pluie, remplissent lentement les balcons de l&rsquo;Od\u00e9on, Dominique Blanc, de la com\u00e9die fran\u00e7aise, se d\u00e9place lentement sur la sc\u00e8ne transform\u00e9e en temple et charg\u00e9e de multiples symboles. Elle tra\u00eene une longue robe rouge et s&rsquo;approche d&rsquo;un rapace dress\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa cage. Un long tronc tombe du plafond sans que ses racines n&rsquo;atteignent le sol. Au milieu de la sc\u00e8ne, dans un meuble noir, plusieurs dizaines de bougies de toutes les couleurs brillent. Tout cela correspond \u00e0 l&rsquo;atmosph\u00e8re mystique commun\u00e9ment associ\u00e9e au culte de la Sainte Vierge\u00a0: un lieu de silence richement par\u00e9, religieusement agenc\u00e9. Marie est l\u00e0, mythe vivant, r\u00eave \u00e9veill\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais tout cela dispara\u00eet. Le noir se fait, Marie s&rsquo;en va, et le spectacle commence. Sur sc\u00e8ne, il ne reste plus qu&rsquo;une table modeste, un sceau d&rsquo;eau dans un coin, une cage vide, le petit robinet d&rsquo;une fontaine, et le tronc d&rsquo;arbre nu. Nous voil\u00e0 chez la m\u00e8re de J\u00e9sus, dans l&rsquo;envers du d\u00e9cor. C&rsquo;est un endroit humble et sobre, mais surtout\u00a0: intemporel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marie, sublimement interpr\u00e9t\u00e9e par Dominique Blanc, arrive chez elle. Elle porte un jean et une chemise bleue l\u00e9g\u00e8re, ouverte sur un tee-shirt blanc. Elle assortie les codes chromatiques de son ic\u00f4ne avec une modernit\u00e9 d\u00e9contract\u00e9e. Le monologue entier est suspendu dans le temps, entre l&rsquo;an z\u00e9ro du r\u00e9cit et les \u00e9chos \u00e0 des probl\u00e9matiques contemporaines, sinon universelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marie est d&rsquo;abord, avant tout \u2013 avant d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 mythifi\u00e9e, avant que son histoire ne soit r\u00e9\u00e9crite et inscrite dans les textes sacr\u00e9s \u2013 une m\u00e8re qui a perdu son fils. Et c&rsquo;est cela qu&rsquo;elle raconte\u00a0: comment ce fils s&rsquo;est \u00e9loign\u00e9 d&rsquo;elle, comment il a choisi la voie d&rsquo;un engagement religieux qui l&rsquo;a conduit sur la croix. Elle raconte avec cynisme son agacement vis-\u00e0-vis des \u00ab\u00a0d\u00e9sax\u00e9s\u00a0\u00bb qui suivaient son fils et pour lesquels celui-ci a gaspill\u00e9 (selon elle) son intelligence, mais aussi son scepticisme devant les miracles dont tout le monde parle, et enfin, sa culpabilit\u00e9 vis-\u00e0-vis de son impuissance \u00e0 rendre la raison \u00e0 ce fils, sa culpabilit\u00e9 aussi de ne pas l&rsquo;avoir accompagn\u00e9 jusqu&rsquo;au bout, mourant, sur la croix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le coup de force du spectacle consiste \u00e0 faire sentir l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 (voire le caract\u00e8re saugrenu) d&rsquo;une histoire qui nous est encore aujourd&rsquo;hui d&rsquo;une \u00e9vidente familiarit\u00e9. Il subvertit les fondements du mythe fondateur de notre civilisation, \u00e0 travers la voix contestatrice d&rsquo;une femme qui condamne les id\u00e9ologies de toute sorte, qui condamne le d\u00e9sir de durer au-del\u00e0 de la vie, tel Lazare revenant sur Terre alors qu&rsquo;il a cess\u00e9 d&rsquo;y appartenir. Le mythe est d\u00e9construit avec humour (\u00ab\u00a0Le fils de Dieu\u00a0?!\u00a0\u00bb la surprise sarcastique de Marie devant les disciples certains de leur affirmation dogmatique est savoureuse). Le propos, cependant, n&rsquo;est pas vraiment clair\u00a0: il se cherche \u00e0 travers la mise en question de notre culture religieuse, mais que propose-t-il\u00a0? Une dimension universelle est conf\u00e9r\u00e9e \u00e0 cette souffrance expi\u00e9e par un fils dont la m\u00e8re ne prononce jamais le nom, s&rsquo;effor\u00e7ant de rendre ce destin ordinaire. Mais le dernier mot de cette prise de parole, c&rsquo;est une condamnation sans concession (et selon moi un peu trop vague peut-\u00eatre, presque hasardeuse) de l&rsquo;ensemble du christianisme, de tous les sacrifices, de toutes les croyances, condamnation souffl\u00e9e comme un regret, \u00e0 la fois r\u00e9trospectif et proph\u00e9tique, mais creuse\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c7a n&rsquo;en valait pas la peine\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Justine Leret<\/h6>\n<hr \/>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Et si la Vierge Marie n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une femme ?<strong><br \/>\n<\/strong><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">19h30. Les spectateurs entrent dans la salle de l\u2019Od\u00e9on. Dominique Blanc (de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise) les attend sur sc\u00e8ne, v\u00eatue comme la Vierge Marie, enferm\u00e9e dans une cage en verre. Elle parait sereine, telle une ic\u00f4ne. A c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, un faucon. Nous d\u00e9ambulons ainsi sur la sc\u00e8ne de l\u2019Od\u00e9on, au milieu du d\u00e9cor, entre une Sainte et un rapace.<\/p>\n<h4>Marie, femme et m\u00e8re d\u00e9truite par la mort de son fils<\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">20h. La cage s\u2019\u00e9l\u00e8ve et la com\u00e9dienne \u00f4te son voile bleu. Elle porte alors une robe rouge, passant de la sainte puret\u00e9 \u00e0 la passion d\u2019une femme dans ce qu\u2019elle a de plus charnel. La fronti\u00e8re de verre qui la s\u00e9parait du faucon n\u2019est plus. Elle le prend sur son bras et sort de sc\u00e8ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un panneau s\u2019abaisse, masquant les bougies et tout ce qui rendait le d\u00e9cor religieux, ne laissant alors apparaitre sur sc\u00e8ne qu\u2019un int\u00e9rieur sobre et quotidien. La Vierge Marie devient alors une femme, une m\u00e8re qui se met \u00e0 nous raconter la vie de son fils dont elle ne prononcera jamais le nom. Cette histoire, nous la reconnaissons bien vite : un jeune homme toujours accompagn\u00e9 de \u00ab\u00a0douze d\u00e9sax\u00e9s\u00a0\u00bb, qui rend la vue aux aveugles, fait marcher les paralys\u00e9s, ressuscite les morts, transforme l\u2019eau en vin. Nous avons tous d\u00e9j\u00e0 plus ou moins lu ou entendu ces histoires des Evangiles. Mais ici, elles ne sont pas des histoires saintes. Marie est une m\u00e8re qui a peu \u00e0 peu perdu son fils que l\u2019on a proclam\u00e9 Roi des juifs et fils de Dieu. Elle est une m\u00e8re qui a souffert de ne pas avoir pu l\u2019aider, le sauver de la croix qui l\u2019a fait agoniser pendant des heures. Elle confirme des miracles tout en en niant d\u2019autres, comme celui de la r\u00e9surrection. Plusieurs fois, elle r\u00e9p\u00e8te : \u00ab\u00a0Il ne reviendra pas\u00a0\u00bb. Quand on lui dit que son fils est le r\u00e9dempteur, mort sur la croix pour sauver l\u2019humanit\u00e9, elle r\u00e9pond : \u00ab\u00a0Ca n\u2019en valait pas la peine\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h4>Sainte Marie m\u00e8re de Dieu, ou Marie de Nazareth m\u00e8re ordinaire ?<\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">La force du texte est de toujours conserver une certaine ambigu\u00eft\u00e9, comme Eric-Emmanuel Schmitt le fait si bien dans <em>L\u2019Evangile selon Pilate<\/em>. Marie est juive. Elle constate des faits sans devenir chr\u00e9tienne. Elle croit aux miracles sans les comprendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La com\u00e9dienne parle comme une m\u00e8re populaire et non comme une sainte. Son vocabulaire est parfois cru, cassant. <em>\u00ab\u00a0Le moment o\u00f9 elle \u00e9voque ce rapace enferm\u00e9 dans une cage, \u00e0 qui un homme donne des lapins vivants, est extr\u00eamement fort, violent et cru\u00a0\u00bb<\/em>, confirme Sophie, une spectatrice de la pi\u00e8ce.\u00a0 Nous sommes face \u00e0 une femme en chemise et en jean qui nettoie son salon tout en nous parlant. Tout au long de la pi\u00e8ce, Marie se transforme. Gr\u00e2ce \u00e0 une robe de chambre bleue au sortir d\u2019une douche, elle semble redevenir la Sainte que l\u2019on a l\u2019habitude de voir. Au moment du salut, une statue de la Vierge dans une cage en verre descend du plafond. D\u00e8s lors, on ne sait plus trop : applaudit-on une femme ? Une sainte ? Tr\u00e8s certainement les deux. Et c\u2019est cela qui rend cette pi\u00e8ce si belle, intense, intelligente, servie par une com\u00e9dienne \u00e9poustouflante, d\u2019une justesse et d\u2019une puissance incroyable, seule en sc\u00e8ne pendant 1h20. Seul petit b\u00e9mol concernant le d\u00e9cor qui, contrairement \u00e0 la musique qui sert subtilement l\u2019action et le texte, peut sembler assez artificiel et sans int\u00e9r\u00eat r\u00e9el.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, si l\u2019on est partisan d\u2019un art voulant dire quelque chose, peut-\u00eatre ce t\u00e9moignage d\u2019une m\u00e8re dont le fils se sacrifie pour une religion fait-il \u00e9cho \u00e0 tous ces parents qui voient leurs enfants, radicalis\u00e9s, partir en Syrie. Tout cela dans une moindre mesure, bien entendu.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Marion Mayer<\/h6>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le Testament de Marie<\/em>, se joue au th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Od\u00e9on \u00e0 Paris, il s\u2019agit d\u2019un texte de Colm Toibin mis en sc\u00e8ne par Deborah Warner et jou\u00e9 par la com\u00e9dienne Dominique Blanc. L\u2019actrice seule face au public permet \u00e0 celui-ci de conna\u00eetre l\u2019histoire de J\u00e9sus, d\u2019un autre point de vue, celui de sa m\u00e8re impuissante Marie. Ainsi, Dominique Blanc se confie au public, la pi\u00e8ce prenant des aspects de trag\u00e9die.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut noter l\u2019originalit\u00e9 de la mise en sc\u00e8ne du spectacle que l\u2019on doit \u00e0 Deborah Warner et qui permet aux spectateurs, avant m\u00eame que le spectacle ne commence, d\u2019aller sur sc\u00e8ne observer Dominique Blanc qui se trouve dans une cage de verre. Elle est assise en tailleur, v\u00eatue d\u2019un drap bleu et entour\u00e9e de bougies, rappelant ainsi l\u2019image liturgique traditionnelle de la vierge Marie. Puis, Dominique Blanc sortira de la cage en verre, lorsque les spectateurs auront repris leur place pour d\u00e9ambuler sur sc\u00e8ne avec un oiseau sur le bras, sorte de mauvais pr\u00e9sage qui va donner le ton \u00e0 la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur sc\u00e8ne, l\u2019actrice ne disposera que de tr\u00e8s peu de choses, le d\u00e9cor minimaliste accentuera l\u2019importance de chaque objet utilis\u00e9 par l\u2019actrice. Ainsi une m\u00eame table est \u00e0 la fois un support quelconque et \u00e0 la fois lieu de diner o\u00f9 J\u00e9sus, fils de Marie, va notamment changer l\u2019eau en vin. La pr\u00e9sence d\u2019une source d\u2019eau est aussi surprenante puisque Dominique Blanc va se mouiller enti\u00e8rement le corps, cela a pour effet de renforcer le r\u00e9alisme de ses paroles et se besoin de se \u00ab\u00a0r\u00e9veiller\u00a0\u00bb face \u00e0 mauvais cauchemar qu\u2019elle vit alors.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par ailleurs, le spectacle est un chef d\u2019\u0153uvre car il propose un tout autre t\u00e9moignage de l\u2019histoire de J\u00e9sus. Ainsi, le spectateur \u00e9coute une m\u00e8re qui ne reconnait plus son fils, devenu un messie subitement, qui est impuissante face \u00e0 ce nouvel homme et qui s\u2019en moque ouvertement. Bien que la pi\u00e8ce ait une port\u00e9e tragique, de nombreuses touches d\u2019humour font rire le public. En effet, Marie ironise son fils et ses \u00ab\u00a0suiveurs\u00a0\u00bb qu\u2019elle trouve idiots et na\u00effs. Elle ne prend pas au s\u00e9rieux cet homme nouveau qui se balade avec un drap blanc et l\u2019imitation qu\u2019en fait Dominique Blanc est acidul\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, le fait que Dominique Blanc soit seule sur sc\u00e8ne et que Marie soit le seul personnage \u00ab\u00a0pr\u00e9sent\u00a0\u00bb t\u00e9moigne de la performance de la com\u00e9dienne. En effet, Dominique Blanc \u00ab\u00a0monologue\u00a0\u00bb pendant plus d\u2019une heure et incarne de nombreux personnages rapport\u00e9s par Marie. Ainsi, une m\u00eame femme joue aussi le r\u00f4le d\u2019hommes, de personnes \u00e2g\u00e9es ou jeunes et le corps de l\u2019actrice devient une v\u00e9ritable mati\u00e8re mouvante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, la pi\u00e8ce met le spectateur face \u00e0 une dualit\u00e9, bien qu\u2019il y ait quelques fantaisies, le d\u00e9sarroi de Marie est frappant et \u00e9mouvant. Cela permet de reconsid\u00e9rer l\u2019histoire religieuse occidentale mais aussi et surtout de faire conna\u00eetre le point de vue d\u2019une m\u00e8re qui voit son fils lui \u00e9chapper. La pi\u00e8ce montre d\u2019ailleurs le moment de rupture entre Marie et son fils, n\u00e9ant absolu qui la plonge dans les t\u00e9n\u00e8bres. Cela explique notamment pourquoi la Crucifixion est v\u00e9cue comme une peine charnelle pour Marie, qui reste immobile est profond\u00e9ment choqu\u00e9e face \u00e0 la vie qui ne s\u2019arr\u00eate pas autour d\u2019elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, <em>Le Testament de Marie <\/em>est une ouverture sur le monde et ses interpr\u00e9tations, la pi\u00e8ce permet de refaire le point sur l\u2019histoire du christianisme, per\u00e7u d\u2019une autre mani\u00e8re, nouvelle et pertinente. De m\u00eame, l\u2019ouverture au monde se fait par le point de vue de la m\u00e8re, topos important dans l\u2019histoire des arts et qui ne manque jamais d\u2019intensit\u00e9.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Betteline Mimran<\/h6>\n<pre>Photo : Carole Bella\u00efche<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"text-justify mb-2\" >Th\u00e9\u00e2tre | Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Od\u00e9on | En savoir plus Le 18 mai 2017 \u00e9tait jou\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre Od\u00e9on une pi\u00e8ce intitul\u00e9e Le testament de Marie, mise en sc\u00e8ne par D. Warner et inspir\u00e9e d&rsquo;un roman de T\u00f3ib\u00edn. L&rsquo;actrice, D. Blanc, est de la Com\u00e9die fran\u00e7aise. 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