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Odéon Théâtre de l’Europe – Ateliers Berthier

Samedi 20 décembre 2025

Au centre de la scène, étroite, deux fauteuils accueillant à gauche Xénia et à droite son interlocuteur, le présentateur de ce show télé dont nous sommes les spectateurs. Le malaise s’installe petit à petit. Les deux personnages sont strictement semblables, tous deux portent un masque de silicone sans expression, sans aucune marque de distinction. À gauche de la scène, une cahute multicolore tranche avec le décor froid du plateau télé. Pas de place au naturel dans The Work, tout a déjà été préenregistré, dialogues et même rire des spectateurs. Les personnages qui constitueront la pièce se montrent progressivement, revêtant tous le même masque. L’objectif de cette entrevue télé nous apparaît progressivement : Xénia est ici pour nous parler de son œuvre, une pièce de théâtre retraçant sa vie. Levée de rideau, pour de vrai cette fois. Nous sommes tous invités à descendre pour entrer dans la psyché de Xénia. 

Jonchés sur leur perchoir, les spectateurs se risquent à descendre lentement des gradins pour explorer la scène, renonçant par la même occasion à leur statut d’observateur intouchable. Je décrirais la scène telle que ceci : vaste et organisée en petits espaces représentant des pièces, une chambre, un salon. Des minis scènes dans la scène. Certaines sont ouvertes, l’absence de cloison destinée à préserver l’intimité des lieux nous projette bon gré mal gré dans une intimité imposée aux spectateurs. Les frontières de l’intime sont suspendues. La scène est parsemée de motifs abstraits, réalisant des mélanges étonnants contrastant avec un salon sans personnalité, totalement neutre. Un écran géant nous surplombe, livrant des images dont le sens nous échappe. L’ensemble forme un décor aux contours flous, saturé de motifs étranges, de matières brutes. On est projeté dans l’intérieur même de la psyché de Xénia. Nous sommes invités à explorer nous-mêmes ces différents espaces, pénétrant dans l’intimité de cette femme, dans sa mémoire, ses émotions et ses traumatismes. On trouve, dans la hutte présente dès l’ouverture du spectacle, une Xénia agonisante, allongée dans un lit. À ses côtés, une figure étrange nous apparaît, une vieille femme, dont le genre est cette fois-ci bien défini car elle est et restera tout au long du spectacle l’unique personnage n’ayant pas de masque. 

Plusieurs raisons pourraient permettre d’expliquer le choix de dissimuler les identités personnelles des comédiens derrière ces masques polis. Il serait d’ailleurs plus juste ici de parler de figures que de personnages. Il pourrait s’agir de la volonté de représenter la dépersonnalisation, propre au traumatisme. Dépersonnalisation de soi et des autres, ce qui pourrait aussi bien expliquer l’univers étrange dans lequel nous sommes projetés, théâtre possible de déréalisation. Tout est autre et rien n’est soi, la mémoire trouble les visages, les rôles des uns et des autres ne sont plus clairement définis et peuvent s’interchanger. Le spectateur est plus proche des comédiens que jamais, sur un plan physique comme psychique. Le retrait de la personnalité des comédiens pourrait être la volonté que tout un chacun puisse se reconnaître derrière ce masque. C’est ce qui rend la limite entre eux et nous si ténue, et peut-être accroît l’inconfort ambiant. Ces masques, s’ils nous rapprochent, mettent aussi de la distance. Ces personnages qui jouent sa vie sont aussi une façon symbolique forte de s’en éloigner, de reprendre le contrôle de son vécu. 

Une figure se détache sur laquelle il est bon de s’attarder : la « mère ». Il n’est jamais fait mention clairement qu’il s’agit de la mère de Xénia, mais elle semble toutefois incarner une figure maternelle. Elle veille sur Xénia comme un fantôme hante ses vivants. Ou peut-être est-ce l’incarnation des traumatismes qui pèsent sur elle, ne cessant de la tourmenter. Ce personnage se mouvoit, pense et s’exprime totalement librement, échappant au contrôle de Xénia. Plus la pièce progresse et plus cette présence occupe l’espace. Cette femme tente de minimiser les peurs et les souvenirs de Xénia : « tout va bien aller. Tu vas mourir et c’est comme ça. »Cette mère symbolise ce qu’elle a transmis à sa fille : le déni. D’abord de son état en le dissimulant à sa fille ; étant souffrante, elle décède dans l’enfance de Xénia. La cause de sa disparition est néanmoins inconnue, cet élément étant absent de son récit. La mémoire traumatique est pleine de manques et d’incohérences. Le déni se manifeste aussi au travers du propre traumatisme de Xénia qu’elle ignore elle-même. 

De plus, il s’agit de l’unique personnage à communiquer en français, tous les autres comédiens s’exprimant en anglais, créant un fossé entre eux, deux mondes différents. L’anglais peut représenter l’universalité de la pièce, le souhait de gommer l’influence de la culture sur cette expérience censée être universelle. Tandis que le français nous ramène à quelque chose de beaucoup plus personnel, presque de l’ordre de l’intime. Elle s’exprime dans notre langue, elle est presque la part instinctive de Xénia. La représentation personnelle de son histoire, sa vérité. 

The Work est l’incarnation même d’un spectacle vivant qui redéfinit les codes du théâtre traditionnel. C’est une pièce qui n’est pas destinée à être comprise mais à être vécue, permettant au spectateur de vivre le sentiment même de confusion, de perturbation, d’irréel. À le mettre au cœur même du vécu traumatique, en le brusquant un peu, en le poussant à vivre quelque chose dont il ne souhaite pas faire partie. Brutalité et violence que l’on retrouve au cœur même du traumatisme. C’est « forcer » le spectateur à entrer en empathie avec Xénia. Il n’y a plus de distance sécurisante entre le spectateur et la scène. On observe une abolition pure des frontières. 

Cette pièce était pour Xénia l’occasion de réécrire son passé, son histoire et sa violence au sens propre, par la réécriture de sa vie sous la forme d’un spectacle, pour lui donner un sens acceptable, pour se réapproprier sa vie. Quant à l’origine de son traumatisme, l’objectif n’est pas de nous en apporter une interprétation mais de flouter notre conscience des faits. Les reviviscences et la confusion des événements passés amènent à rejouer sans cesse des fragments de son histoire, depuis les souvenirs qui lui sont propres avec son regard passé d’enfant. Dans la pièce, la figure paternelle est floue, les rôles respectifs des personnages sont parfois mal définis. Une des scènes prépondérantes, et qui est rejouée à plusieurs reprises, est une scène où Xénia et un homme dont on suppose qu’il est son père sont incités à jouer une relation sexuelle. Mal à l’aise, les comédiens refusent puis s’essayent à l’exercice sans jamais aboutir. La comédienne censée jouer Xénia s’arrête et s’interpose en disant : « ce n’est pas ce que Xénia aurait fait. » On comprend alors que Xénia essaye de réécrire son histoire, trouver des justifications à ces événements, mettre de l’ordre dans sa pensée, occulter la réalité inacceptable. 

Pour conclure, chaque comédien vient se placer dans les petites pièces qui représentent des passages de la vie de Xénia. Tous déboutonnent et abaissent leurs pantalons, extirpant de leurs sous-vêtements une substance gélatineuse d’abord, puis du sang coulant abondamment. Mais pourquoi clôturer la pièce sur une telle violence, une symbolique aussi puissante alors que jusqu’ici toute la pièce s’était déroulée en demi-teinte ? Cette scène provoque malaise, sidération, rejet, dégoût et pourrait être interprétée comme une expression du corps alors même que l’esprit reste hermétique, la mémoire difficilement pénétrable. Elle reconnaît l’existence du traumatisme avant la prise de conscience de l’esprit. On ne peut néanmoins pas préjuger que ce traumatisme fut un viol. Le sexe ici n’est pas à proprement parler le lieu du traumatisme mais pourrait être interprété comme un lieu de honte, de chose cachée, refoulée, inconnue. Cette scène rend le traumatisme dissimulé visible avec toute sa violence et ce choc, preuve d’une blessure profonde. La répétition de cette scène par tous les comédiens, représentant des moments temporellement distincts de la vie de Xénia, montre que le traumatisme est voué à se reproduire, il ne disparaît pas, ne s’atténue pas avec le temps. Elle le porte littéralement en elle. 

Et pourquoi ce titre The Work ? Peut-être s’agit-il du travail du deuil, de la mémoire, thérapeutique. Le travail de cette femme et de ces spectateurs, de leur malaise : reflet que ce qui se passe dans ces scènes est anormal. Parfois, la prise de conscience d’un traumatisme peut se faire par le biais du regard d’autrui, et nous montre aussi que ces situations, ces traumas racontés, peuvent être une source de jugement de ce regard extérieur. On ne connaît pas l’histoire derrière The Work, on ne fait que la vivre ; accepter ce flou est perturbant mais peut-être est-ce ce qu’il y a de plus représentatif du vécu réel d’un traumatisme. 

On finit par ressortir de cette pièce comme en se réveillant d’un mauvais rêve.

Crédit photo : Moritz Haase

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