0 6 minutes 3 semaines

Cinéma Les 3 Luxembourg

Mercredi 28 janvier 2026

Au revoir là-haut, adapté du roman éponyme de Pierre Lemaître par le réalisateur Albert Dupontel, est moins une œuvre sur la Grande Guerre qu’un film qui en montre les conséquences économiques, politiques et sociale, en un mot humaines. Cette période, naissante après l’armistice de novembre 1918, incarne une monstruosité différente des tranchées mais tout aussi tragique. Le film parvient à en rendre toute l’essence. Il exprime ainsi le quotidien cauchemardesque et injuste des gueules cassées, à travers le personnage d’Edward, jeune soldat français défiguré au visage par un obus allemand et qui ne peut plus vivre sans la morphine qui calme sa douleur. Il évoque aussi le drame intime et collectif des familles endeuillées qui cherchent à revoir une dernière fois les corps de leurs proches défunts, sujet régulièrement mentionné. La difficile réinsertion des soldats français traumatisés se manifeste enfin par la déchéance d’Albert Maillard qui perd du même coup son métier de comptable et sa fiancé.

La valeur artistique d’Au revoir là-haut est pourtant irréductible à un simple intérêt historique. L’œuvre est en outre critique et donc politique. Dans les premières minutes, le long travelling qui suit un chien sur le front, entre les tranchées allemande et française, sert de prétexte pour montrer la destruction de la nature et la déshumanisation des soldats, couverts de boue et épuisés. Dans ces mêmes premières minutes, l’ordre d’attaquer lancé par le général Pradelle, alors que les deux camps attendent l’armistice, souligne l’absurdité d’une guerre qui les dépasse tous. Plus tard, la mise en scène grotesque d’Edward, dans laquelle il coiffe des hommes de masques représentant les responsables de guerre pour les entartrer, ridiculise les coupables de tous ces massacres et illustre la vengeance, trop pâle, d’Edward, Albert et Louise.

La prouesse majeure de l’œuvre est peut-être l’écriture des personnage. À l’exception de l’odieux lieutenant Pradelle dont on se satisfait de sa chute malheureuse (au sens propre comme au sens figuré), chaque personnage apparaît comme nuancé. Le père qui méprise son fils se repent ensuite ou encore l’arnaque illégale et immorale des faux monuments aux morts noircit quelque peu les trois personnages principaux. Albert, personnage devenu narrateur, raconte l’histoire de la fraternité qui le lie à son excentrique compagnon de tranchée. L’usage de la voix-off d’Albert confère au récit les lettres de noblesse du conte fantastique. Cet aspect n’est jamais démenti ni par la musique ni par la photographie. Bien au contraire ! Albert Dupontel s’efforce de le souligner à chaque instant. À l’écran, les couleurs sont chatoyantes tandis que les décors sont très « jolis » (pour reprendre l’expression du personnage Albert Maillard). Le tout, auquel les masques n’échappent pas, appartient à l’univers du merveilleux et du fantasme. La musique évoque elle aussi, comme dans la scène de l’hôtel Lutetia, le folklore tant des Années folles que de l’imagination débridée d’Edward.

C’est lui qui cristallise la fascination du spectateur. Personnage brisé par la guerre, orphelin de sa mère et selon toute vraisemblance haï par son père, Edward incarne une double exclusion. Une exclusion du monde des morts bien sûr puisque l’obus reçu l’a blessé gravement mais sans le tuer et Albert refuse de le faire. Mais une exclusion également du monde des vivants puisque tous le croient disparus. De ce fait, seuls le malheur et la souffrance semblent attendre son âme. Or, Edward symbolise la révolte face au monde vain et insatisfaisant. Sa créativité le sauve. Les masques fabriqués, tous plus farfelus les uns que les autres, représentent la volonté de continuer à s’amuser et inventer jusqu’à l’absolution de son malheur. Il réintroduit la possibilité du rêve à l’intérieur du monde brisé par la guerre. Grâce à l’art, Edward réenchante ainsi la condition humaine.

Au revoir là-haut est donc un film beau et même très drôle malgré le sujet qui ne se prête apparemment pas à l’humour. J’en recommande donc vivement le visionnage !

Crédit photo : Au revoir là-haut d’Albert Dupontel – Gaumont

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