Théâtre La Commune – Centre Dramatique National
Samedi 18 octobre 2025
Dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, Rémi Fraisse, jeune militant écologiste, est tué par une grenade. Six ans de bataille judiciaire plus tard, la justice conclut à un non-lieu. La pièce fait l’autopsie de cette décision et des failles de l’enquête.
Non-lieu – Olivier Coulon-Jablonka, Sima Khatami
La pièce commence là où la vie de Rémi Fraisse s’est arrêtée. La salle sursaute d’abord au bruit sourd d’une explosion de grenade. Une épaisse fumée blanche laisse apercevoir un corps sans vie. Un groupe d’une dizaine de gendarmes tirent le cadavre sans ménagement pour libérer la scène. Les lumières s’allument. Ce qui surprend le plus, c’est le sol couvert de terre, recréant l’environnement dans lequel a pris place le véritable drame. L’événement s’est déroulé dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014 lors d’une mobilisation contre le projet de barrage de Sivens (Tarn), destiné à réguler le débit de la rivière du Tescou à des fins agricoles. La destruction d’une zone humide entraîne alors la vive opposition de militants écologistes et d’habitants. Une ZAD (« zone à défendre ») est organisée dans le but de bloquer le chantier. Les opérations de déboisement débutent néanmoins aux dates prévues, malgré la multiplication des actions militantes. Dix escadrons de gendarmerie mobile sont mobilisés pour maintenir l’ordre, et c’est lors de l’une de ces interventions qu’un rassemblement d’opposants est visé, conduisant à la mort tragique de Rémi Fraisse. L’autopsie révèle qu’il a été touché dans le dos par une grenade offensive de type OF-F1, lancée par un gendarme, ce qui questionne sur la responsabilité liée à son usage.
La suite de la pièce retrace de manière fidèle et immersive la procédure judiciaire qui a mené à un non-lieu (décision de justice d’abandonner les poursuites). Non-lieu s’appuie sur le dossier d’instruction même pour mettre en scène ses 10 000 pages. Olivier Coulon-Jablonka, le metteur en scène, décrit ce travail fastidieux comme celui d’un “archéologue qui creuse et qui fouille”. Il justifie le choix de ne retenir que le “matériau brut” de l’affaire par la volonté de questionner la décision au plus près de la façon dont elle a été prise.
Avec Sima Khatami, cinéaste et plasticienne, Olivier Coulon-Jablonka s’est donc immergé dans l’instruction pour présenter au public les pièces pas encore tout à fait rassemblées du puzzle judiciaire. C’est en effet au spectateur seul, en dernière instance, de le reconstituer.
La pièce est donc constituée de deux parties. Dans la première, le public suit étape par étape l’enquête. Les témoignages et reconstitutions se succèdent. Les incohérences de certaines affirmations étonnent, comme celle des gendarmes qui semblent exagérer le danger au moment du tir. En effet, des photos projetées en arrière-plan viennent appuyer les récits, comme ce schéma représentant la zone. Celui-ci montre la distance à laquelle se trouvaient les manifestants (dans le glacis). Ces derniers étaient en effet séparés du groupement Charlie 1 par un fossé et un grillage, ce qui interroge sur l’usage impérieux de grenades. Dans cette première partie, Non-lieu met donc en avant les contradictions de certaines décisions, sans pour autant oublier celles des témoins et acteurs des protestations. Elle offre au spectateur les clefs pour se forger son propre avis sur la responsabilité du tireur. Point par point, le dossier judiciaire défile devant nous sous une forme qui fait oublier sa véritable nature.
Dans la seconde partie, le décor change. Une cour de tribunal a succédé pendant l’entracte à la terre du chantier de Sivens. Certains spectateurs sont même invités à intégrer le décor, en se plaçant de chaque côté des parties, tandis que la juge d’instruction prend place parmi le public. Les spectateurs comprennent alors l’objectif de la pièce : faire le procès de l’absence de procès. Les plaidoyers des deux camps cherchent à trouver des failles, dans une joute verbale qui s’appuie toujours sur les véritables éléments du dossier. Si le public est d’abord à l’écoute des deux positions, celle de l’absence de responsabilité du gendarme et de son groupement lui paraissent de plus en plus absurde. Quelques rires lui échappent même au moment de dégainer les dernières cartouches difficiles à défendre. Chacun cherche à convaincre et à se dédouaner avec plus ou moins de succès. Le rideau tombe sans donner de véritable réponse, car la pièce questionne, mais n’a pas pour vocation d’imposer sans nuance une position. Elle met en avant les failles d’une enquête qui a mené à un non-lieu discutable.
Ce que la pièce interroge, c’est la responsabilité du tireur, de son groupement de gendarmerie mobile ; mais aussi de celle des plus hautes sphères de la chaîne de commandement. Sima Khatami résume l’objectif de la pièce en affirmant à son sujet que “le théâtre devient ici une agora” où chacun ressort avec son verdict. Il s’agit aussi d’un hommage à Rémi Fraisse, dans un contexte où l’Etat français a par ailleurs été condamné par la Cour européenne des droits de l’homme pour violation du droit à la vie en février dernier.
Au-delà du drame, Non-lieu permet aussi de se questionner sur la fonction du théâtre. Si instruire et divertir en sont les maîtres mots, alors il semble légitime de traiter de tels sujets en ce lieu. Transposer un langage judiciaire au théâtre est toutefois périlleux, surtout si la volonté affirmée est de ne prendre aucune liberté sur le cours de l’enquête. Ici, c’est justement ce refus de la fiction qui donne sa force à l’œuvre.
En choisissant de s’appuyer exclusivement sur le dossier judiciaire le plus brut, Olivier Coulon-Jablonka et Sima Khatami brouillent la frontière entre représentation et réel. La scène n’est plus cet espace d’illusion pour devenir un véritable lieu d’enquête. La vérité ne se donne pas, dans une dimension heuristique : elle se cherche, et surtout elle se débat à la sortie. Le spectateur devient ainsi juge et témoin. Là où la justice a clos le dossier, le théâtre prend l’initiative de le rouvrir. En bref, la pièce surprend par sa forme. Le sol couvert de terre ou encore le choix de projeter des images d’archives lui confèrent un statut à part : entre la pièce de théâtre et le spectacle participatif.
Crédit photo : théâtre Soprano