Théâtre de la Ville
Vendredi 17 octobre 2025
Thikra : Night of remembering, est un savant mélange entre danse et théâtre, tradition et modernité chorégraphié par Akram Khan et mis en scène par Manal AlDowayan. Cette dernière assure la scénographie, la gestion des costumes et la direction visuelle afin de transposer cette idée de mémoire collective dans un contexte sauvage et historique. L’œuvre met en scène des corps féminins avec des inspirations issues de la tradition du Bharata natyam (danse classique indienne) et de la danse contemporaine occidentale. Le chorégraphe attache une grande importance à la tradition, dans une interview, il disait « sans passé, il n’y a pas d’avenir ». Le spectacle est centré sur la notion d’héritage, de transmission, mais aussi de féminité.
L’expérience du spectateur :
On peut noter une ambition visuelle et sensorielle assez forte pour une représentation dansée. Il y a une ambition esthétique marquée par la scénographie intégrant des allusions à l’archéologie et à la géologie. Avec la présence d’ossements et la grotte en fond, on peut se poser la question de la temporalité. Les éléments visuels tels que la lumière ou encore la présence de fumée nous aide à nous immerger dans la représentation. La musique permet à la fois d’accompagner les danseuses, mais aussi la narration d’un rituel, à certains moments très doux voir même lent, et à d’autres intenses, puissants et majestueux. Dans la pratique artistique, Akram Khan parvient bel et bien à croiser tradition et modernité nous donnant ainsi à voir une hybridité chorégraphique. Les gestes précis et très ritualisés des danses indiennes viennent se mêler à un flux contemporain. Cela permet des sortes de tableaux puissants où les femmes, créant un ensemble, deviennent le sujet de l’œuvre alliant mythologie orientale et force visuelle. En outre, le thème de la mémoire et d’un certain héritage collectif est le principal moteur de la pièce rien que par le titre qui traduit donnerait « La nuit de la souvenance ». Le cœur de la pièce questionne sur ce que l’on porte intrinsèquement, sur ce que l’on extériorise et sur ce que l’on choit de transmettre. Au-delà de la danse, on pourrait y voir une tentative de méditation collective. Il est nécessaire de se demander pourquoi cette présence scénique est-elle exclusivement féminine. Ce choix donne à voir une certaine sororité permise par la force d’un groupe uni, de trajectoires à la fois collectives et individuelles. Certaines scènes d’appui physique, de soutien mutuel enrichissent la dimension dramaturgique. La danse devient un acte de libération, de rassemblement et de partage d’une mémoire ancestrale. On pourrait cependant reprocher à cette œuvre l’absence d’un fil narratif clair ce qui peut perdre le spectateur dans un flux de tableaux plus esthétiques que narratifs. Sur le plan technique, on peut souligner la juste mesure entre rigueur et fluidité des corps, entre danse calibrée (tradition indienne) et libération des corps. On peut notamment le voir grâce à la place qu’occupent les cheveux : ils sont lâchés et libres lorsque les corps sont en mouvement ce qui apporte une impression de liberté. Pour ce qui est du rôle de la musique : la composition oscille également entre tradition et modernité avec d’un côté les percussions, les chants et rythmes indiens, et de l’autre de la musique électro.
En guise de conclusion, nous dirons que Thikra: Night of Remembering est une œuvre d’une grande puissance poétique, où Akram Khan mêle avec sensibilité tradition et modernité. Portée par la scénographie évocatrice de Manal AlDowayan et la présence magnétique d’un collectif féminin, la pièce offre une expérience à la fois sensorielle et spirituelle. Plus qu’un spectacle, c’est une célébration de la mémoire et de la transmission, un hommage vibrant aux traces que les corps conservent du passé.
Crédit photo : Camilla Greenwell