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Théâtre de la Ville

Samedi 25 octobre 2025


Comment accorder un dernier mouvement à ce qui n’a plus de souffle ?
Figures in Extinction tente de répondre à cette question, ou du moins de la représenter, à travers une chorégraphie audacieuse et moderne. Crystal Pite, chorégraphe canadienne, créée avec le metteur en scène Simon McBurney un ballet cyclique d’une brûlante actualité. Ensemble, ils imaginent une œuvre à la croisée de la danse contemporaine, du théâtre et du manifeste écologique. Composée de trois volets, la pièce s’ouvre avec « The List », un vaste bestiaire d’animaux en voie d’extinction. Les danseurs se métamorphosent en créatures disparues, animés par des voix off qui récitent, tel un inventaire funèbre, les noms des espèces perdues.

La seconde partie, « But then you come to the humans », agit comme un miroir inversé : après les animaux, ce sont les humains qui deviennent les figures en danger. Dans une lumière blanche, presque clinique, les danseurs en costume explorent une certaine crise de l’humanité ; comment sommes-nous arrivés à une déconnexion avec nous-mêmes ? Une voix décrit le cerveau humain par ses deux hémisphères et évoque « une force non intelligente », comme si notre propre intelligence conduisait à la destruction.

Enfin, la troisième partie se détache légèrement des précédentes. Elle introduit une dimension plus métaphysique, presque spirituelle : la mort et la mémoire. Pourquoi sommes-nous si éloignés des morts ? Où peuvent-ils aller ? On y voit des scènes quotidiennes à l’hôpital, dans la rue, des images symboliques à travers les étapes du deuil selon Kubler-Ross.

Lorsque le rideau s’ouvre sur la première partie, on entre par une lumière sombre dans un musée de curiosités naturelles. Ce premier volet est le cœur du ballet, unissant les différentes parties et leur servant de point de retour permanent. Le premier être à apparaître, le Pyrenean Ibex, se dresse comme une créature mythique. Ses grandes cornes prolongeant les bras du danseur, donnent à sa silhouette une allure presque démoniaque. Ses mouvements, lents et suspendus, semblent retenir le temps. Le spectateur retient son souffle. Hypnotisés par cette apparition effrayante, nous pénétrons alors, les yeux grands ouverts, dans ce musée obscur, un espace rêvé, presque surnaturel. Les incarnations sont remplies d’expressivité, mêlant puissance et démesure. Il y a déjà une expression presque théâtrale. En continuant d’avancer dans ce musée, les figures se succèdent avec la voix grave qui énonce leur nom. Des oiseaux sont mimés par deux corps s’entrelaçant et le jeu des mains frémissantes deviennent des ailes. Le rhinocéros blanc se déploie dans des portés et torsions imposants. Puis vient la grenouille, baignée d’une lumière dorée, son corps s’agite par des mouvements saccadés, convulsifs, le corps se rétracte et meurt lentement sous la violence des mouvements. Ces mouvements violents du corps sont souvent utilisés pour montrer l’endroit corporel où l’animal résiderait encore, dans les cornes, les ailes…
Après une série d’enchaînements, les silhouettes se figent sur scène. Les corps s’immobilisent, et tous les danseurs tournent leur regard vers nous. Une voix d’enfant retentit, et chuchote « Why are they watching us ? ». Le moment est étrangement ironique : la lumière s’intensifie brusquement, inondant la salle, et nous pouvons voir le public autour de nous. Désormais exposés, les rôles s’inversent et nous sommes observés à notre tour, comme des animaux dans un zoo. Le message commence à apparaître, ce rêve chorégraphique se brise, et nous renvoie à la réalité et l’intention de ce ballet. Mais ce qui est aussi intéressant c’est le nombre de danseurs sur scène qui peut varier en fonction de la représentation de l’espèce. Le glacier, par exemple, est une union de corps liés les uns aux autres mais qui fond rapidement. Alors, les mains se détachent lentement avec le mouvement des vagues. De plus, la chorégraphie peut passer d’une lenteur presque romantique, où les corps s’entrelacent harmonieusement, à une discordance troublante : la synchronisation meurt aussi, la cohésion se défait, et les danseurs entrent dans une désunion des gestes. On interroge la séparation entre homme et animal ; l’homme n’est-il pas lui-même un animal ? La ballade rêvée est de nouveau interrompue par un danseur-comédien en représentant la figure typique du politique refusant le mouvement écologiste. Par cette scène on est très vite réveillé de ce rêve. Cette partie se finit sur la représentation assez particulière d’un animal où les danseurs s’emboîtent, se tordent, se mêlent pour animer le squelette d’un animal disparu ramené à la vie par la seule force du mouvement. On finit ce passage dans cet espace rêvé comme un dernier espoir. Cette longue description du premier volet est fondamentale pour comprendre les deux prochaines qui suivent.

La deuxième partie met en scène, cette fois-ci, les humains. La lumière devient beaucoup plus forte, blanche et aveuglante. La même voix enfantine se fait de nouveau entendre devant une scène remplie de danseurs immobiles sur des chaises, face à leurs téléphones : « Why aren’t they moving ? » dit la petite voix. Peu à peu, le son est saturé de différents extraits de réseaux sociaux et, tout d’un coup, les danseurs s’animent dans une chorégraphie beaucoup plus rythmée. Entre les mouvements, une voix s’élève comme l’archétype du danseur-professeur pour nous faire un cours de neurosciences : hémisphères cérébraux, intelligence, narcissisme numérique… C’est fascinant, mais ça a parfois tendance à voler la vedette aux corps sur scène. Finalement, il y a très peu de danse, peu de musique. Les danseurs deviennent comédiens, incarnent des idées, des concepts, mais la danse s’épuise. Il n’y a pas vraiment d’émotions créées chez le spectateur, la représentation est plus didactique. C’est peut-être ici tout le tragique qu’essaye de représenter le metteur en scène. Mais quelque chose bascule lorsque les corps se dénudent. Un homme s’effondre, pris de convulsions, et une femme s’avance, le relève doucement. Ses gestes ont la lenteur des adieux. On réintroduit la notion d’empathie. Le geste devient enfin humain, et la beauté réapparaît. La beauté, qu’on avait cherchée dans l’abstraction, apparaît dans la chair mouvante. C’est surement le moment le plus émotif de tout ballet, on peut enfin dire que les danseurs dansent. Le temps s’arrête, le spectateur peut enfin respirer après avoir été submergé d’informations. C’est un moment de pause où l’humanité est enfin représentée sur scène dans une danse d’une beauté douloureuse mais aussi dans le spectateur qui ressent enfin cette beauté comme espoir et respiration. Les deux figures fusionnent et se retiennent entre elles . Le poids des corps est sans cesse déséquilibré et se repose sur l’autre. Ils s’équilibrent dans le déséquilibre, s’offrent la pesanteur comme un ultime point commun rapprochant inévitablement les corps. Les mouvements sont puissants mais doux, rapides mais parfois lents. La scène vacille entre tension et abandon, entre l’élan et la retenue. Comment penser sans étouffer ? Comment ressentir sans fuir ? La lumière décline lentement. Elle s’assombrit sur les peaux mêlées, puis s’éteint, laissant les deux êtres unis dans l’ombre, suspendus à la frontière du silence et du rêve.

Nous voici enfin à la troisième partie, intitulée « Requiem » , qui soulève principalement la question de la place des morts. Une interrogation, qui peut sembler naïve : que deviennent les morts ? Avant d’aborder le côté chorégraphique de ce volet, il est intéressant d’examiner à travers l’œuvre l’innocence propre à l’enfance. Cette dimension reste perceptible ici malgré l’absence de la voix-off des deux premières parties. C’est comme si l’on pouvait entendre un enfant demander : « Maman, il se passe quoi après la mort ? » Il y a un retour constant à cette innocence originelle, comme dans la première partie dans le contact avec les animaux. La fascination du spectateur face à la danse onirique des figures disparues évoque presque la relation pure qu’un enfant entretient avec un animal. Il ne connaît ni peur artificielle ni regret. Cette pensée enfantine est également celle qui nous pousse à nous interroger sans cesse. Le Requiem de Mozart puis le Lacrimosa ouvrent la dernière partie. La mort est donc le sujet de ce tableau. La scène devient une salle d’hôpital, des scènes quotidiennes autour du décès d’un membre de la famille à l’hôpital illustrent le déroulement administratif froid et le rassemblement émotionnel des proches, semblable à la cohésion chorégraphique des danseurs entre eux. Puis, ils se dispersent et évoluent, tandis que des phrases percutantes sont prononcées : « the dead surround the livings », « the livings are the core of the dead », accompagnées de l’idée d’intemporalité. C’est une transformation radicale de notre perception du temps et de la mort. Les morts ne se différencient pas complètement des vivants, mais sont plutôt incorporés en eux, constituant un centre autour duquel se déploie l’intemporalité. La mort est un élargissement de l’existence au-delà des contraintes du temps. Embrasser cette vision demande d’écarter une approche individuelle en faveur d’une conscience collective : percevoir la vie comme une continuité où chaque individu, qu’il soit du passé ou du présent, participe à la même nature de l’existence. Cette méthode estompe les frontières entre le physique et le mental, mais également entre l’instant présent et l’éternité. Elle suggère que durant des instants d’intensité extrême, qu’il s’agisse du sommeil, de l’extase, du danger ou même de l’agonie, les humains peuvent entrevoir cette dimension suspendue, où le temps n’est plus perçu comme une ligne droite, mais plutôt comme une sorte de cercle. Le lit est ramené sur le plateau, d’où l’on extrait un squelette. Les danseurs sont placés l’un derrière l’autre formant une colonne vertébrale, peut-être celle d’une humanité. En effet, nous revenons à l’humanité toujours présente, par la capacité d’assister une personne éteinte, à ces gestes de compassion sublimés par un solo éblouissant. La chorégraphie entière du ballet se fait tombeau, les danseurs conservent la trace des espèces disparues : le corps devient mémoire du monde.

Finalement, cette danse laisse une impression d’élévation déchirée, comme si la chair, dans sa quête de lumière, contenait en elle la nostalgie du sol. Cependant, c’est dans cette tension qu’on retrouve la beauté de ce ballet. On peut d’ailleurs dire qu’il est profondément moderne, non pas seulement pour les sujets écologiques et existentiels qu’il défend mais surtout comment le metteur en scène et chorégraphe ont créé une danse mêlant théâtre, performance et art visuel, où les corps peuvent danser ou représenter des idées. Même avec les différentes voix-off qui structurent le ballet en récit, c’est la danse qui demeure le véritable vecteur de sens : le corps parle plus fort que les mots. Le spectateur est bien trop submergé par toutes les informations qu’il reçoit. Peu à peu la logique s’efface. C’est justement ce manque qui demande au contemplateur de faire intervenir quelque chose de plus profond : l’âme sensible, ainsi capable de percevoir le beau mais aussi l’empathie, la compassion, l’émotion. On peut en effet reprocher à l’œuvre le manque de fluidité, de musique, ou même de danse. Mais c’est là le miroir même de l’étouffement du danseur, de l’homme contemporain. La société moderne est représentée comme saturée, mécanique, épuisée, le geste se répète et se vide. La perte de lien avec la nature devient perte de lien avec soi-même. On peut ressentir une tension entre le documentaire et l’émotion. Le texte énumère des faits concrets comme espèces éteintes, statistiques, alors que la danse exprime l’émotion. Cette dichotomie interroge : est-il possible de « ressentir » une extinction. L’observateur se transforme en complice, en témoin presque coupable. Simon McBurney met en scène ce qu’on pourrait nommer une théâtralisation de la responsabilité humaine.
La pièce met en lumière le déséquilibre entre la recherche du profit et la préservation du vivant : elle montre comment le progrès technologique et commercial conduit au déclin de la biodiversité, à la destruction de la nature, et finalement à celle de l’homme lui-même, pris dans ses propres contradictions. L’art peut-il aider à arrêter cette tendance qui semble irréversible ? Que signifie accepter d’être le témoin d’une violence dont nous sommes simultanément responsables et victimes ?

Crédit photo : Rahi Rezvani

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