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Théâtre de la Ville

Samedi 25 octobre 2025

Figure in extinction est une série de 3 pièces créées entre 2022 et 2025 par Crystal Pite et Simon McBurney. Ces trois pièces sont liées par les thèmes et la mise en scène. À elles trois, elles (re)jouent une histoire, celle de l’humanité qui détruit son environnement, prend le contrôle de la nature et tente de la dominer.

Le premier tableau a pour titre et sujet The List, la liste de l’IUCN (International Union for Conservation of Nature), regroupant le nom des espèces en voie de disparition ou ayant totalement disparues, la liste longue, très longue. Elle défile sur un rythme crescendo, d’abord lentement pour que les danseurs aient le temps d’imiter les animaux puis de plus en plus vite jusqu’à ce que les noms deviennent
inintelligibles. Cela mime l’accélération des disparitions d’espèces dues à l’impact de l’homme sur l’environnement.

Sur scène, ces animaux sont dansés, ce sont les mouvements des danseurs qui nous font ressentir leur présence et voir leurs comportements. Cela accentué par les jeux de lumières verticales éclairant les danseurs par le haut, en « douche », créant des ombres dures masquant les visages. On ne voit donc pas les expressions de visages ni les regards, réduisant les danseurs à des corps en mouvement mais permettant aussi d’imiter les animaux. Au milieu de ce tableau d’horreur, l’archétype du climatosceptique (semblable à s’y méprendre à Donald Trump) est là, en costard nous expliquant qu’il ne faut pas s’inquiéter : la nature n’est pas en danger et les scientifiques nous mentent afin de restreindre nos libertés.

Le deuxième tableau est un exposé sur le thème du cerveau humain et pour titre But then you Come to the Humans, il s’ouvre sur l’idée reçue selon laquelle la partie droite du cerveau serait le siège des émotions et de l’imagination tandis que la partie gauche servirait à la rationalité. Une théorie depuis longtemps démentie par les scientifiques mais que les pseudos sciences et l’ésotérisme continuent d’utiliser. Cette théorie sert à la fois d’archétype des idées reçues largement répandues par internet et de prétexte pour expliquer le véritable fonctionnement du cerveau humain. Pour illustrer la propagation des rumeurs, la metteuse en scène fait une scène d’exposition dans laquelle les danseurs font du « doom scrolling », c’est-à-dire, qu’ils font défiler les vidéos sur leurs smartphone sans interruption. Une première vidéo se fait entendre sur le sujet des hémisphères du cerveau, puis c’est un autre portable qui la diffuse puis tous à l’unisson, la rumeur se propage très vite et touche tout le monde. Pour l’explication du fonctionnement du cerveau tel que la science le connaît, une fois off aurait suffit mais n’aurait pas transmis l’émotion telle qu’elle est transmise par les danseurs et danseuses, chacun de leurs mouvements illustrent le texte et le rend vivant. Dans cette seconde partie les animaux sont quasiment exclus, on ne parle d’eux qu’en comparaison avec l’homme, pour les en dissocier. Simon McBurney, le metteur en scène responsable du texte justifie ce choix par la citation présente dans la pièce « plus l’homme connaît les animaux plus il s’en éloigne ». Là où les animaux étaient au coeur de la première partie, ils sont maintenant relégués au rang d’exemples, d’illustration de la manière dont fonctionne l’homme.

La troisième et dernière partie est à propos de la vie et de la mort : Requiem, elle conclut le cycle : dans le premier il était question de la mort des animaux, dans la deuxième, de la vie humaine. La dernière jongle entre vie et mort pour alerter sur une fin possible de l’homme dans un futur proche. C’est la partie où la danse prend le plus de place, elle ne sert plus seulement à illustrer les propos, elle devient le propos, le porte. Le discours n’en perd pas pour autant son importance et fait des parallèles profond entre les cinq étapes de décompositions d’un corps et les cinqs étapes du deuil : les vivants et les morts partagent un parcours commun et la frontière entre l’un et l’autre est plus fine que ce que l’on pourrait croire.

Dans cette série de pièces est difficilement catégorisable, elle tient autant de la pièce de théâtre que du spectacle de danse que de la conférence scientifique. Nous ne l’avons pas évoqués jusqu’à maintenant mais la musique a une place particulière dans cette représentation, elle se fait souvent oublier, elle est toujours présente mais comme une sorte de toile de fond. Elle ne surgit véritablement que dans le dernier tableau : un air reconnaissable par tous, le requiem de Mozart. Elle est comme un surgissement puissant et orchestral d’une musique jusqu’ici électronique et mécanique. Ce spectacle magistral à tout point de vue malgré un minimalisme des décors, mis en valeur par la salle du théâtre Sarah Bernhardt, fait réfléchir au poids de l’humanité sur la nature. Sans oublier que l’homme lui-même se menace en détruisant l’environnement dans lequel il évolue.

Crédit photo : Rahi Rezvani

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